LETTRE XXXVI.

DATX

Lyon, 7 avril, VI.

* * * * *

* * * * *

Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du

vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau

silencieux! que seriez-vous à l'homme si vous ne lui parliez point des

autres hommes. La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je

restais seul sur la terre, que me feraient, et les sons de la nuit

austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du

couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes. La

nature sentie n'est que dans les rapports humains; et l'éloquence des

choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les

cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu'une expression des

rapports que nos coeurs produisent et contiennent.

Convenance entière: amitié des anciens! Quand celui qui possédait

l'affection sans bornes, recevait des tablettes où il voyait les traits

de la main d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les

beautés d'un site, ou les dimensions d'un glacier. Mais les relations de

la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est

incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l'amitié

antique est toujours loin de nos coeurs, ou de notre destinée. Les

liaisons restent incomplètes entre l'espoir et les précautions, entre

les délices que l'on attend et l'amertume qu'on éprouve. L'intimité

elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou

arrêtée par les circonstances. L'homme vieillit, et son coeur rebuté

vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout

ce qu'il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances

sociales, là et par des conséquences d'une nécessité invincible, se

trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus

qu'il n'espère, reste un peu éloigné de l'homme. Les choses mortes sont

moins puissantes, mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous

les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous

sommes plus assurés d'y trouver, à notre choix, les choses qu'elles

contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés mais certains.

La passion cherche l'homme; quelquefois la raison se trouve réduite à le

quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s'est

formé un lieu puissant de l'homme à cet ami de l'homme pris hors de son

espèce, et qui lui convient tant, parce qu'il est moins que nous et

qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prît

au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l'espèce des

chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui

donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces

animaux.

Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert,

mais dans celle de l'isolément ou de la misère: quand ces êtres

faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'être malheureux, et si peu

d'être satisfaits, qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour

pour vivre; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n'ont

point de condescendance, n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas

aimer les mêmes choses, qu'ils ne savent pas se soumettre aux mêmes

misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des

douleurs; quand par égoïsme ou par humeur, chacun refusant ses forces,

la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon

où germent avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent

tous: O hommes! qu'êtes-vous donc pour l'homme?

Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon

généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence

qui glace.... Nature universelle! tu l'as fait ainsi pour que la vertu

fût sublime, et que le coeur de l'homme devînt meilleur encore et plus

résigné sous le poids qui l'écrase.

Oberman · 第 59 / 155 题