DATX
Lyon, 7 avril, VI.
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Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du
vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau
silencieux! que seriez-vous à l'homme si vous ne lui parliez point des
autres hommes. La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je
restais seul sur la terre, que me feraient, et les sons de la nuit
austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du
couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes. La
nature sentie n'est que dans les rapports humains; et l'éloquence des
choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les
cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu'une expression des
rapports que nos coeurs produisent et contiennent.
Convenance entière: amitié des anciens! Quand celui qui possédait
l'affection sans bornes, recevait des tablettes où il voyait les traits
de la main d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les
beautés d'un site, ou les dimensions d'un glacier. Mais les relations de
la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est
incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l'amitié
antique est toujours loin de nos coeurs, ou de notre destinée. Les
liaisons restent incomplètes entre l'espoir et les précautions, entre
les délices que l'on attend et l'amertume qu'on éprouve. L'intimité
elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou
arrêtée par les circonstances. L'homme vieillit, et son coeur rebuté
vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout
ce qu'il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances
sociales, là et par des conséquences d'une nécessité invincible, se
trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus
qu'il n'espère, reste un peu éloigné de l'homme. Les choses mortes sont
moins puissantes, mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous
les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous
sommes plus assurés d'y trouver, à notre choix, les choses qu'elles
contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés mais certains.
La passion cherche l'homme; quelquefois la raison se trouve réduite à le
quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s'est
formé un lieu puissant de l'homme à cet ami de l'homme pris hors de son
espèce, et qui lui convient tant, parce qu'il est moins que nous et
qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prît
au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l'espèce des
chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui
donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces
animaux.
Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert,
mais dans celle de l'isolément ou de la misère: quand ces êtres
faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'être malheureux, et si peu
d'être satisfaits, qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour
pour vivre; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n'ont
point de condescendance, n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas
aimer les mêmes choses, qu'ils ne savent pas se soumettre aux mêmes
misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des
douleurs; quand par égoïsme ou par humeur, chacun refusant ses forces,
la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon
où germent avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent
tous: O hommes! qu'êtes-vous donc pour l'homme?
Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon
généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence
qui glace.... Nature universelle! tu l'as fait ainsi pour que la vertu
fût sublime, et que le coeur de l'homme devînt meilleur encore et plus
résigné sous le poids qui l'écrase.