DATX
Sixième année.
Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en
morale. Les anciens qui n'avaient pas l'expérience des siècles, ont
plusieurs fois songé à mettre la destinée du coeur de l'homme entre les
mains des sages. La politique moderne est plus profonde; elle a livré
l'unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs
appellent hommes de lettres: mais elle protège solennellement l'art de
faire des fleurs en sucre, et l'invention des perruques d'une nouvelle
forme.
Dès que l'on observe les peines d'une certaine classe d'hommes, et qu'on
commence à découvrir leurs causes, on reconnaît qu'une des choses les
plus nouvelles et les plus utiles que l'on pût faire, serait de les
prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les
perdent.............
Le mépris de l'or est une chose absurde. Sans doute préférer l'or à son
devoir est un crime: mais ne sait-on pas que la raison prescrit de
préférer le devoir à la vie comme aux richesses. Si la vie n'en est pas
moins un bien en général, pourquoi l'or n'en serait-il pas aussi un.
Quelques hommes indépendants et isolés font très-bien de s'en passer:
mais tous ne sont pas dans ce cas; et ces déclamations si vaines, qui
ont un coté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu
contradictoires les principes de conduite: si la vertu n'est que
l'effort vers l'ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que
vous prétendez y amener les hommes? Pour moi qui estime encore plus dans
l'homme les qualités du coeur que celles de l'esprit, je pense néanmoins
que l'instituteur d'un peuple trouverait plus de ressources pour
contenir de mauvais coeurs, que pour concilier des esprits faux.
Les chrétiens, et d'autres, ont soutenu que la continence perpétuelle
était une vertu; ils ne l'ont pas exigée des hommes, ils ne l'ont même
conseillée qu'à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue
et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n'a
pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l'argent,
on ne saurait y mettre trop de modération et de justesse. L'abnégation
religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une
indifférence sincère pour les richesses et même pour toute propriété;
mais dans la vie ordinaire le désir de l'or est inévitable. Avec l'or,
dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe; ce signe
dit: Que l'on me prévienne, que l'on me nourrisse, que l'on m'habille,
que l'on me désennuie, que l'on me considère, que l'on serve moi et les
miens, que tout jouisse auprès de moi; si quelqu'un souffre qu'il le
déclare, ses peines sont finies! Et comme il a été dit, il est fait.
Ceux qui méprisent l'or sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui
méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite.
Quand l'imbécillité de l'esprit, l'impuissance des organes, ou la
grossièreté de l'âme rendent incapable d'user d'un bien sans le
pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c'est sa propre
bassesse que l'on accuse. Un homme crapuleux méprise les femmes, un
raisonneur épais blâme l'esprit, un sophiste moralise contre l'argent.
Sans doute les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux,
les bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils
seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou
abuser, c'est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui
devient riche, et qui se met à vivre le plus qu'il peut en riche, ne
gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi
n'est-il pas mieux qu'auparavant, c'est qu'il n'est pas plus riche: plus
opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il
s'arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu'il accumule
des dettes jusqu'à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre.
Centupler ses besoins; faire tout pour l'ostentation; avoir vingt
chevaux parce qu'un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en
avoir bien vite trente; c'est s'embarrasser dans les chaînes d'une
pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une
maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une
certaine abondance, une élégance simple, s'arrêter là quant même la
fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer
un ami d'embarras, à parer d'avance aux événements funestes, à donner à
l'homme bon devenu malheureux ce qu'il a donné dans sa jeunesse à de
plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui
n'en avait qu'une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ
vient d'être grêlé, à réparer le chemin où des chars[28] sont versés, où
les chevaux se blessent; s'occuper selon ses facultés et ses goûts;
donner à ses enfants des connaissances, l'esprit d'ordre et des talents:
tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
Le mépris de l'or, inconsidérément recommandé dans l'âge qui ignore sa
valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs, l'un des plus grands
moyens, et peut-être le plus sûr de ne point vivre inutiles comme la
foule.
Combien de jeunes personnes, dans le choix d'un maître, se piquent de
compter les biens pour rien; et se précipitent ainsi dans tous les
dégoûts d'un sort gêné et précaire, et dans l'ennui habituel qui seul
contient tant de maux........
Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se
laisse séduire par quelque conformité dans les goûts; il abandonne au
vulgaire la gaieté, l'humeur riante, et même la vivacité, l'activité:
il prend une femme sérieuse, triste, que la première contrariété rend
mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l'âge devient
taciturne, impérieuse, austère et brusque; et qui s'attachant avec
humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et
pour en donner aux autres la leçon, rendra toute sa maison malheureuse.
Ce n'était, pas dans un sens trivial qu'Epicure disait: Le sage choisit
pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans
passe légèrement sur ce conseil; et c'est beaucoup s'il n'en est pas
révolté, car il a rejeté les préjugés communs; mais il en sentira
l'importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
C'est peu de chose de n'être point comme le vulgaire des hommes; mais
c'est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n'être plus comme le
vulgaire des sages.