(EXTRAIT DE DEUX LETTRES.)
DATX
Paris, 2 et 4 juin, III.
Les premiers acteurs vont quelquefois à Bordeaux, à Marseille, à Lyon;
mais le spectacle n'est bon qu'à Paris. La tragédie et la vraie comédie
exigent un ensemble trop difficile à trouver ailleurs. L'exécution des
meilleures pièces devient indifférente, ou même ridicule, si elles ne
sont pas jouées avec un talent qui approche de la perfection: un homme
de goût n'y trouve aucun agrément lorsqu'il n'y peut pas applaudir à une
imitation noble et exacte de l'expression naturelle. Pour les pièces
dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que
l'acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n'exige pas le même
accord, la même harmonie; il souffre plutôt des discordances, parce
qu'il est fondé lui-même sur le sentiment délicat de quelques
discordances: mais dans un sujet héroïque on ne peut supporter des
fautes qui font rire le parterre.
Il est des spectateurs heureux qui n'ont pas besoin d'une grande
vraisemblance: ils croyent toujours voir une chose réelle; et de quelque
manière qu'on joue, c'est une nécessité qu'ils pleurent dès qu'il y a
des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont guères
au spectacle pour entendre ce qu'ils pourraient lire chez eux: ils y
vont pour voir comment on l'exprime, et pour comparer dans un même
passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.
* * * * *
J'ai vu, à peu de jours de distance, le rôle difficile de Mahomet par
les trois acteurs seuls capables de l'essayer. M ... mal costumé,
débitant ses tirades d'une manière trop animée, trop peu solennelle, et
pressant surtout à l'excès la dernière, ne m'a fait plaisir que dans
trois ou quatre passages où j'ai reconnu ce _tragédien_ supérieur qu'on
admire dans les rôles qui lui conviennent mieux.
S. joue bien ce rôle, il l'a bien étudié, il le raisonne assez bien;
mais il est toujours acteur, et n'est point Mahomet.
B. m'a paru entendre vraiment ce rôle extraordinaire. Sa manière
extraordinaire elle-même, paraissait bien celle d'un prophète de
l'Orient: mais peut-être elle n'était pas aussi grande, aussi auguste,
aussi imposante qu'il l'eût fallu pour un législateur conquérant, un
envoyé du ciel destiné à convaincre par l'étonnement, à soumettre, à
triompher, à régner. Il est vrai que Mahomet, _chargé des soins de
l'autel et du trône_, n'était pas aussi fastueux que Voltaire l'a fait,
comme il n'était pas non plus aussi fourbe. Mais l'acteur dont je parle
n'est peut-être pas même le Mahomet de l'histoire, tandis qu'il devrait
être, celui de la tragédie. Cependant il m'a plus satisfait que les deux
autres, quoique le secondait un physique plus beau, et que le premier
possède des moyens en général bien plus grands. B. seul a bien arrêté
l'imprécation de Palmyre. S. a tiré son _sabre_: je craignais qu'on ne
se mît à rire. M. y a porté la main, et son regard atterait Palmyre: à
quoi servait donc cette main sur le cimeterre, cette menace contre une
femme, contre Palmyre jeune et aimée. B. n'était pas même armé, ce qui
m'a fait plaisir. Lorsque, lassé d'entendre Palmyre, il voulut enfin
l'arrêter, son regard profond et terrible sembla le lui commander au nom
d'un Dieu, et la forcer de rester suspendue entre la terreur de son
ancienne croyance, et ce désespoir de la conscience et de l'amour
trompés.
* * * * *
Comment peut-on prétendre sérieusement que la manière d'exprimer est une
affaire de convention? C'est la même erreur que celle de ce proverbe si
faux dans l'acception qu'on lui donne ordinairement: il ne faut pas
disputer des goûts et des couleurs.
Que prouvait M. R*. en chantant sur les mêmes notes: _J'ai perdu mon
Euridice: J'ai trouvé mon Euridice?_ Les mêmes notes peuvent servir à
exprimer la plus grande joie, ou la douleur la plus amère; on n'en
disconvient pas: mais le sens musical est-il tout entier dans les notes?
Quand vous substituez le mot trouvé au mot perdu, quand vous mettez la
joie à la place de la douleur, vous conservez les mêmes notes; mais vous
changez absolument les moyens secondaires de l'expression. Il est
incontestable qu'un étranger, qui ne comprendrait ni l'un ni l'autre de
ces deux mots, ne s'y tromperait pourtant pas. Ces moyens secondaires
font aussi partie de la musique: qu'on dise, si l'on veut, que la note
est arbitraire;
* * * * *
Cette pièce (Mahomet) est l'une des plus belles de Voltaire; mais
peut-être chez un autre peuple, n'eût-il point fait du prophète
conquérant l'amant de Palmyre. Il est vrai que l'amour de Mahomet est
mâle, absolu, et même un peu farouche: il n'aime point comme Titus, mais
peut-être serait-il mieux qu'il n'aimât point. On connaît la passion de
Mahomet pour les femmes; mais il est probable que dans ce coeur ambitieux
et profond, après tant d'années de dissimulation, de retraite, de
périls et de triomphes, cette passion n'était pas de l'amour.
Cet amour pour Palmyre était peu convenable à ses hautes destinées, et à
son génie: l'amour n'est point à sa place dans un coeur sévère que ses
projets remplissent, que le besoin de l'autorité vieillit, qui ne
connaît de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur même ne serait
qu'une distraction.
Que signifie: L'amour seul me console? Qui le forçait à chercher le
trône de l'Orient, à quitter ses femmes et son obscure indépendance pour
porter l'encensoir et le sceptre et les armes? L'amour seul me console!
Régler le sort des peuples, changer le culte et les lois d'une partie du
globe, sur les débris du monde élever l'Arabie, est-ce donc une vie si
triste, une inaction si léthargique? C'est un soin difficile: sans
doute, mais c'est précisément le cas de ne pas aimer. Ces nécessités[23]
du coeur commencent dans le vide de l'âme: qui a de grandes choses à
faire, a bien moins besoin d'amour.
Si du moins cet homme qui, dès longtemps n'a plus d'égaux, et qui doit
régir en Dieu l'univers prévenu; si ce favori du Dieu des batailles
aimait une femme qui pût l'aider à tromper l'univers, ou une femme née
pour régner, une Zénobie; si du moins il était aimé: mais ce Mahomet qui
asservit la nature à son austérité, le voilà ivre d'amour pour un enfant
qui ne pense pas à lui.
Je sais qu'une nuit de Palmyre est le plus grand plaisir de l'homme;
mais enfin ce n'est qu'un plaisir. S'occuper d'une femme extraordinaire
et dont on est aimé, c'est davantage: c'est un plaisir très-grand, c'est
un devoir même; mais enfin ce n'est qu'un devoir secondaire.
Je ne conçois pas ces _puissances_ à qui un regard d'une maîtresse fait
la loi. Je crois sentir ce que peut l'amour; mais un homme qui gouverne
n'est pas à lui. L'amour entraîne à des erreurs, à des illusions, à des
fautes; et les fautes de l'homme puissant sont trop importantes, trop
funestes, elles sont des malheurs publics.
Je n'aime pas ces hommes chargés d'un grand pouvoir, qui oublient de
gouverner dès qu'ils trouvent à s'occuper autrement; qui placent leurs
affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis
c'est pour leur amusement; qui arrangent selon les fantaisies de leur
vie privée, les besoins des nations; et qui feraient hacher leur armée
pour voir leur maîtresse. Je plains les peuples que leur, maître n'aime
qu'après toutes les autres choses qu'il aime; ces peuples qui seront
livrés, si la fille de chambre d'une favorite s'aperçoit qu'on peut
gagner quelque chose à les trahir.