MANUEL.

Tu viens de t'éveiller sombre, abattu, déjà fatigué du temps qui

commence. Tu as porté sur la vie le regard du dégoût: tu l'as trouvée

vaine, pesante; dans une heure tu la sentiras plus tolérable:

aura-t-elle donc changé?

Elle n'a point de forme déterminée. Tout ce que l'homme éprouve est dans

son coeur: ce qu'il connaît est dans sa pensée. Il est tout entier dans

lui-même.

Quelles pertes peuvent t'accabler ainsi? Que peux-tu perdre? Est-il hors

de toi quelque chose qui soit à toi? Qu'importe ce qui peut périr? Tout

passe, excepté la justice cachée sous le voile des choses inconstantes.

Tout est vain pour l'homme, s'il ne s'avance point d'un pas égal et

tranquille, selon les lois de l'intelligence.

Tout s'agite autour de toi, tout menace: si tu te livres aux alarmes,

tes sollicitudes seront sans terme. Tu ne posséderas point les choses

qui ne sauraient être possédées, et tu perdras ta vie qui

t'appartenait. Ce qui arrive, passe à jamais. Ce sont des accidents

nécessaires qui s'engendrent en un cercle éternel, ils s'effacent comme

l'ombre imprévue et fugitive.

Quels sont les maux? des craintes imaginaires, des besoins d'opinion,

des contrariétés d'un jour. Faible esclave! tu t'attaches à ce qui n'est

point, tu sers des fantômes. Abandonne à la foule trompée ce qui est

illusoire, vain et mortel. Ne songes qu'à l'intelligence qui est le

principe de l'ordre du monde, et à l'homme qui en est l'instrument: à

l'intelligence qu'il faut suivre, à l'homme qu'il faut aider.

L'intelligence lutte contre la résistance de la matière, contre ces lois

aveugles dont l'effet inconnu fut nommé le hasard. Quand la force qui

t'a été donnée à suivi l'intelligence, quand tu as servi à l'ordre du

monde que veux-tu davantage? Tu as fait selon ta nature: et qu'y a-t-il

de meilleur pour l'être qui sent et qui connaît, que de subsister selon

sa nature?

Chaque jour, en naissant à une nouvelle vie, souviens-toi que tu as

résolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s'avance

vers son but. Mais toi, tu t'arrêtes, tu rétrogrades, tu reste dans un

état de suspension et de langueur. Tes jours écoulés se reproduiront-ils

dans un temps meilleur? La vie se fond toute entière dans ce présent que

tu négliges pour le sacrifier à l'avenir: le présent est le temps,

l'avenir n'est que son apparence.

Vis en toi-même, et cherche ce qui ne périt point. Examine ce que

veulent nos passions inconsidérées: de tant de choses, en est-il une qui

suffise à l'homme? L'intelligence ne trouve qu'en elle-même l'aliment de

sa vie: sois juste et fort. Nul ne connaît le jour qui doit suivre: tu

ne trouveras point de paix dans les choses; cherche-là dans ton coeur. La

force est la loi de la nature: la puissance c'est la volonté; l'énergie

dans les peines est meilleure que l'apathie dans les voluptés. Celui qui

obéit et qui souffre, est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui

commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu désires est vain. Une

seule chose te sera bonne, c'est d'être ce que la nature a voulu.

Tu es intelligence et matière. Le monde n'est pas autre chose.

L'harmonie modifie les corps: et le tout tend à la perfection par

l'amélioration perpétuelle de ses diverses parties. Cette loi de

l'univers est aussi la loi des individus;................. Ainsi tout

est bon quand l'intelligence le dirige; et tout est mauvais quand

l'intelligence l'abandonne. Use des biens du corps; mais avec la

prudence qui les soumet à l'ordre. Une volupté que l'on possède selon la

nature universelle, est meilleure qu'une privation qu'elle ne demande

pas: et l'acte le plus indifférent de notre vie est moins mauvais que

l'effort de ces vertus sans but qui retardent la sagesse.

Il n'y a pas d'autre morale que celle du coeur de l'homme; ni d'autre

science ou d'autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la

juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et

les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux. Laisse à des

intelligences supérieures ou différentes, ce qui est loin de toi, ce que

ton intelligence ne discerne pus bien: cela ne lui fût point destiné.

Console, éclaire et soutiens tes semblables: ton rôle a été marqué pur

la place que tu occupes dans l'immensité de l'être vivant. Connais et

suis les lois de l'homme; et tu aideras les autres hommes à les

connaître, à les suivre. Considère, et montre leur le centre et la fin

des choses: qu'ils voient la raison de ce qui les surprend,

l'instabilité de ce qui les trouble, le néant de ce qui les entraîne.

Ne t'isole point de l'ensemble du monde; regarde toujours l'univers, et

souviens toi de la justice. Tu auras rempli ta vie: tu auras fait ce qui

est de l'homme.

Oberman · 第 54 / 155 题