LETTRE XXXV.

DATX

Paris, 8 juillet, III.

Enfin, j'ai un homme sûr pour finir les choses dont le soin me retenait

ici. D'ailleurs elles sont presque achevées: il n'y a plus de remède, et

il est bien connu que me voilà ruiné. Il ne me reste pas même de quoi

subsister jusqu'à ce qu'un événement, peut-être très-éloigné, vienne

changer ma situation. Je ne sens pas d'inquiétude; et je ne vois pas que

j'aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien.

Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n'étais; mais je ne

deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n'ai que mes propres

besoins: assurément tant que je ne serai ni malade, ni dans les fers,

mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je

suis las d'être inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des

temps de revers; c'est le moment de la résistance et du courage. On

espère alors: on se dit; je passe la saison de l'épreuve, je consume mon

malheur, il est vrai semblable que le bien lui succédera. Mais dans la

prospérité, lorsque les choses extérieures semblent nous mettre au

nombre des heureux, et que pourtant le coeur ne jouit de rien, on

supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune

n'accordera pas toujours. On déplore la tristesse du plus beau temps de

la vie: on craint ce malheur inconnu que l'on attend de l'instabilité

des choses: on le craint d'autant plus, qu'étant malheureux même sans

lui, on doit regarder comme tout-à-fait insupportable ce poids nouveau

dont il doit nous surcharger. C'est ainsi que ceux qui vivent dans leurs

terres, supportent mieux de s'y ennuyer pendant l'hiver qu'ils appellent

d'avance la saison triste, que l'été dont ils attendent les agréments de

la campagne.

Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait; et je

ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu'à ce que nous en ayons

parlé ensemble; ainsi je ne songe qu'au présent. Me voilà débarrassé de

tous soins: jamais je n'ai été si tranquille. Je pars pour Lyon; je

passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous

verrons ensuite.

Oberman · 第 56 / 155 题