DATX
Fontainebleau, 6 novembre, II.
Je quitte mes bois. J'avais eu quelque intention d'y rester pendant
l'hiver: mais si je veux me délivrer enfin des affaires qui m'ont
rapproché de Paris, je ne puis les négliger plus longtemps. On me
rappelle, on me presse, on me fait entendre que puisque je reste
tranquillement à la campagne, apparemment je puis me passer que tout
cela finisse. Ils no se doutent guères de la manière dont j'y vis; car
s'ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils croiraient
bonnement que c'est par économie.
Je crois encore que même sans cela, je me serais décidé à quitter la
forêt. C'est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu à être ignoré
jusqu'à présent. La fumée me trahirait; je ne saurais échapper aux
bûcherons, aux charbonniers, aux chasseurs: je n'oublie pas que je suis
dans un pays très-policé. D'ailleurs je n'ai pu prendre les arrangements
qu'il faudrait pour vivre ainsi en toute saison; il pourrait m'arriver
de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les
dégels et les pluies froides.
Je vais donc laisser la forêt, le mouvement, l'habitude rêveuse, et la
faible mais paisible image d'une terre libre.
* * * * *
Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des
souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière
dont j'y ai passé ces moments-ci.
Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de
chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent
donner les lieux auxquels la nature n'a point imprimé un grand
caractère, sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires.
Il faut vingt siècles pour changer une _Alpe_. Un vent de nord,
quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec
d'autres lieux suffisent pour rendre des sites ordinaires
très-différents d'eux-mêmes. Une forêt remplie de bêtes fauves perdra
beaucoup si elle n'en contient plus; et un endroit qui n'est qu'agréable
perdra plus encore si on le voit avec les yeux d'un autre âge.
J'aime ici l'étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques
parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes
sablonneuses; beaucoup de hêtres et de bouleaux; une sorte de propreté
et d'aisance extérieure dans la ville; l'avantage assez grand de n'avoir
jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misère; de
belles routes, une grande diversité de chemins; et une multitude
d'_accidents_, quoique à la vérité trop petits et trop semblables. Mais
ce séjour ne saurait convenir réellement qu'à celui qui ne connaît et
n'imagine rien de plus. Il n'est pas un site d'un grand caractère auquel
on puisse sérieusement comparer ces terres basses qui n'ont ni vagues,
ni torrents, rien qui étonne ou qui attache; surface monotone à qui il
ne resterait plus aucune beauté si l'on en coupait les bois; assemblage
trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins, et de
rochers mesquins uniformément amassés; terre des plaines dans laquelle
on peut trouver beaucoup d'hommes avides du sort qu'ils se promettent,
et pas un satisfait de celui qu'il a.
La paix d'un lieu semblable n'est que le silence d'un abandon momentané;
sa solitude n'est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur
du soir, un ciel incertain mais calme d'automne, le soleil de dix heures
entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces
solitudes: elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des
cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l'écureuil saute de
branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri
d'alarme. Sons isolés de l'être vivant! vous ne peuplez point les
solitudes, comme le dit mal l'expression vulgaire, vous les rendez plus
profondes, plus mystérieuses; c'est par vous qu'elles sont romantiques.