DATX
Fontainebleau, 28 octobre, II.
Lorsque les frimas s'éloignent, je m'en aperçois à peine: le printemps
passe, et ne m'a pas attaché; l'été passe, je ne le regrette point. Mais
je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers, beaux
jours, dans la forêt dépouillée.
D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette
volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre
de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je
m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus: un intérêt
tardif, un plaisir qui paraît contradictoire m'amène à elle alors
qu'elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l'idée de la
destruction, et m'en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser
avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence
périssable, lorsqu'avertis de toute sa fragilité, nous la sentons
néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare de tout, tout reste
pourtant; tout subsiste sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la
végétation s'arrête, elle meurt; nous, nous restons pour des générations
nouvelles: et l'automne est délicieuse parce que le printemps doit venir
encore pour nous.
Le printemps est plus beau dans la nature; mais l'homme a tellement fait
que l'automne est plus douce. La verdure qui naît, l'oiseau qui chante,
la fleur qui s'ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces
ombrages qui protègent d'obscurs asiles; et ces herbes fécondes, ces
fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance!
Saison du bonheur! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je
trouve plus de repos vers le soir de l'année: et la saison où tout
paraît finir, est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme.