DATX
Fontainebleau, 1 septembre, II.
Il fait de bien beaux jours et je suis dans une paix profonde. Autrefois
j'aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de
toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui
peut arriver.
Je commence à sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions
délicieuses, ces émotions subites qui m'agitaient autrefois et
m'entraînaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus
qu'altérées et affaiblies. Ce désir ineffable que réveillait dans moi
chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette
espérance pleine d'incertitudes et de charme, ce feu céleste qui éblouit
et consume un coeur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant
lui le fantôme immense, tout cela n'est déjà plus. Je commence à voir
ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.
Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites moi ce que je ferai
de la vie, quand j'aurai perdu ces moments d'illusions qui brillaient
dans ses ténèbres comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre? Ils
la rendaient plus sombre, je l'avouerai, mais ils montraient qu'elle
pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que
deviendrai-je s'il faut que je me borne à ce qui est; et que je reste
contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le
soin de me lever, de m'occuper, de me coucher?
J'étais bien différent dans ces temps où il était possible que
j'aimasse. J'avais été romanesque dans mon enfance, et alors encore
j'imaginai une retraite selon mes goûts. J'avais faussement réuni dans
un point du Dauphiné, l'idée des formes alpestres à celles d'un climat
d'oliviers, de citronniers; mais enfin le mot de _Chartreuse_ m'avait
frappé: et c'était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je
croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie
heureuse; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité
inaltérable dont le besoin remplissait mon coeur trompé.
Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et
dont je n'affirmerai rien sinon que le fait est tel. Je n'avais jamais
rien vu, ni rien lu, que je sache, qui m'eût donné quelque connaissance
du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette
solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa
d'après cette notion confuse et d'après ses propres penchants, le site
où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha
singulièrement de la vérité; car, voyant longtemps après une gravure qui
représentait ces mêmes lieux, je me dis avant d'avoir lu: voilà la
Grande Chartreuse, tant elle me rappela ce que j'avais imaginé. Et quand
il se trouva que c'était elle effectivement, cela me fit frémir de
surprise et de regret: et il me sembla que j'avais perdu une chose qui
m'était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je
n'entends point sans une émotion pleine d'amertume, ce mot Chartreuse.
Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions
profondes. Si je passe l'âge où les idées ont déjà de l'étendue; si je
cherche dans mon enfance, ces premières fantaisies d'un coeur
mélancolique qui n'a jamais eu de véritable enfance, et qui s'attachait
aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu'il fût
seulement décidé s'il aimerait, ou n'aimerait pas les jeux; si, dis-je,
je cherche ce que j'éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je
trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces
et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n'a possédé
le bonheur.
Je ne me trompe point d'époque: je sais, avec certitude, quel âge
j'avais lorsque j'ai pensé à telles choses, lorsque j'ai lu tel livre.
J'ai lu l'histoire du Japon de Koempfer, dans ma place ordinaire, auprès
d'une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône, que mon père a
quittée un peu avant sa mort. L'été suivant, j'ai lu Robinson-Crusoé.
C'est alors que je perdis cette exactitude que l'on avait remarquée en
moi: il me devint impossible de l'aire sans plume, des calculs moins
compliqués que celui que j'avais fait à quatre ans et demi, sans rien
écrire et sans savoir aucune règle d'arithmétique, si ce n'est
l'addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes
rassemblées chez Mad. Belp. dans cette soirée dont vous savez
l'histoire.
La faculté de percevoir les rapports indéterminés l'emporta alors sur
celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales
devenaient sensibles: le sentiment du beau commençait à naître.........
DATX
3 septembre.
J'ai vu qu'insensiblement j'allais raisonner. Je me suis arrêté.
Lorsqu'il ne s'agit que du sentiment on peut ne consulter que soi, mais
dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à
gagner quand on peut savoir ce qu'en ont pensé d'autres hommes. J'ai
précisément ici un volume qui contient _Les pensées philosophiques_ de
_Diderot_, son _Traité du beau_, etc. Je l'ai pris, et je suis sorti.
Si je suis de l'avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c'est parce
qu'il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement
beaucoup: mais je modifie sa pensée à ma manière, car je parle encore
après lui.
Laissant Wolf, Crouzas, et le sixième sens d'Hutcheson, je pense
à-peu-près comme tous les autres: et c'est pour cela que je ne pense
point que la définition du beau puisse être exprimée d'une manière si
simple, et si brève, que l'a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le
sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des
rapports; mais de quels rapports? S'il arrive que l'on songe au beau
quand on voit des rapports quel conques, ce n'est pas qu'on en ait alors
la perception, l'on ne fait que l'imaginer. Parce qu'on voit des
rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s'attend à
une extension nouvelle de l'âme et des idées; mais ce qui est beau ne
fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par
occasion, il le contient et le montre. C'est un avantage sans doute
quand une définition peut être exprimée par un seul mot: mais il ne faut
pas que cette concision la rende trop générale et dès-lors fausse.
Je dirais donc: _Le beau est ce qui excite en nous l'idée de rapports
disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre
nature._ Cette définition, renferme les notions d'ordre, de proportions,
d'unité, et même d'utilité.
Ces rapports sont ordonnés vers un centre, ou un but; ce qui fait
l'ordre et l'unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose
que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité selon que
l'une ou l'autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielles
à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l'unité
sans laquelle il n'y a pas de résultat, ni d'ouvrage qui puisse être
beau, parce qu'alors il n'y a pas même d'ouvrage. Tout produit doit être
un: ou n'a rien fait ai on n'a pas mis d'ensemble à ce qu'on a fait. Une
chose n'est pas belle sans ensemble; elle n'est pas une chose, mais un
assemblage de choses qui pourront produire l'unité et la beauté, lorsque
unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusques-là
ce sont des matériaux: leur réunion n'opère point de beauté, quoiqu'ils
puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels,
entiers et complets peut-être, mais dont l'assemblage encore informe,
n'est pas un ouvrage: ainsi une compilation des plus belles pensées
morales éparses et sans liaison, ne forme point un traité de morale.
Dès-lors que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et
complet, a des analogies sensibles avec la nature de l'homme, il lui est
utile directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du
moins étendre ses connaissances; il peut être pour lui un moyen
nouveau, ou l'occasion d'une industrie nouvelle; il peut ajouter à son
être, et plaire à son espoir inquiet, à son avidité.
La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports
perçus sont exacts, lorsqu'ils concourent à un centre commun: et s'il
n'y a précisément que ce qu'il faut pour coopérer à ce résultat, la
beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par
le mélange d'une qualité étrangère: lorsqu'il n'y a point de mélange, la
chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus
belle; elle est parfaite.
La notion d'utilité entre principalement de deux manières dans celles de
la beauté. D'abord l'utilité de chaque partie pour leur fin commune;
puis l'utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.
On lit dans _Philosophie de la nature: Il me semble que le philosophe
peut définir la beauté l'accord expressif d'un tout avec ses parties_.
J'ai trouvé dans une note, que vous l'aviez ainsi définie autrefois:
_La convenance des diverses parties d'une chose avec leur destination
commune, selon les moyens les plus féconds à-la-fois et les plus
simples._ Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, à
l'assaisonnement près. Car il compte cinq caractères du beau; et il
définit ainsi la proportion qui en est un, _l'unité_ assaisonnée _de
variété, de régularité et d'ordre dans chaque partie_.
Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans laquelle nous
trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous
contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure,
nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des
choses de peu d'importance; mais qui servent directement à nos habitudes
et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les
convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en
généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les
choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous
donnent, une extension inespérée et le sentiment d'un ordre immense,
universel, d'une fin commune à beaucoup d'êtres, nous la disons sublime.
La perception des rapports ordonnés, produit l'idée de la beauté: et
l'extension de l'âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature,
en est le sentiment.
Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d'immense;
quand l'on sent bien mieux qu'on ne voit, leur convenances avec nous et
avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux,
plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indéfinie qui promet des
jouissances sans bornes. Voilà le genre de beauté qui charme, qui
entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l'âme, le sublime
l'étonne ou l'exalte; mais ce qui séduit et passionne les coeurs, ce sont
des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais
expliquées, mystérieuses et ineffables.
Ainsi dans les coeurs faits pour aimer, l'amour embellit toutes choses,
et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Comme il établit
en nous le rapport le plus grand qu'on puisse connaître hors de soi, il
nous rend habiles un sentiment de tous les rapports, de toutes les
harmonies; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par
ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont
rien encore n'a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous
aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l'homme.
Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de
nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous
attachons à abandonner les choses extérieures, et à nous contenir dans
nos besoins positifs; centre de tristesse, où l'amertume et le silence
de tant de choses, n'attendent pas la mort, pour creuser à nos coeurs ce
vide du tombeau où se consument et s'éteignent tout ce qu'ils pouvaient
avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.