DATX
Fontainebleau, 27 août, II.
Combien peu il faut à l'homme qui veut seulement vivre: et combien il
faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-là
serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et
de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours
seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la
partager.
Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du
moment; et que d'autres savent se borner à une manière d'être sans ordre
et sans goût. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les
langes des enfants étaient étendus à la fenêtre: une de leurs robes
pendait contre le tuyau du poêle: leur mère les lavait auprès de la
table sans nappe, où étaient servis sur des plats recousus, du bouilli
réchauffé avec des petits oignons, et les restes du dindon du dimanche.
Il y aurait eu de la soupe grasse si le chat n'eût pas renversé le
bouillon. On appelle cela une vie simple: pour moi je l'appelle une vie
malheureuse, si elle est momentanée; je l'appelle une vie de misère, si
elle est forcée et durable; mais si elle est volontaire, si l'on ne s'y
déplaît pas, si l'on compte subsister ainsi, je l'appelle une existence
ridicule.
C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des
richesses; mais avec un _ménage_ et point d'argent, il faut ou ne rien
sentir, ou avoir un force inébranlable; or je doute qu'avec un grand
caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est
accidentel; mais c'est adopter cette misère que d'y plier pour toujours
sa volonté. Ces stoïciens là manqueraient-ils du sentiment des choses
convenables qui apprend à l'homme que vivre ainsi n'est point vivre
selon sa nature? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans
honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d'un moine
mendiant, à la grossière pénitence d'un Fakir, qu'à la fermeté, qu'à
l'indifférence philosophique.
Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité
elle-même. Mais ces gens dont je parle, n'ont pas un miroir de vingt
sous, et ils vont au spectacle: ils ont de la faïence écornée, et des
habits de fin drap: ils ont des manchettes bien plissées à des chemises
d'une toile grossière: s'ils se promènent, c'est aux Champs-Elysées; ces
solitaires y vont voir les passants, disent-ils: et pour voir ces
passants, ils vont s'en faire mépriser et s'asseoir sur quelques restes
d'herbe parmi la poussière que l'ait la foule. Dans leur flegme
philosophique ils dédaignent ces convenances arbitraires, et mangent
leurs brioches, à terre, entre les enfants et les chiens, entre les
pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l'homme en jasant
avec les bonnes et les nourrices: là ils méditent une brochure, où les
rois seront avertis des dangers de l'ambition; où le luxe de la bonne
société sera réformé; où tous les hommes apprendront qu'il faut modérer
ses désirs, vivre selon la nature, manger des gâteaux de Nanterre et
boire _à la fraîche_.
Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener trop loin dans
la disposition à plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi
de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt: car il y a bien quelque
puérilité à se faire un désert auprès d'une capitale. Il faut que vous
conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois près
de Paris, et un tonneau dans Athènes: et je vous accorderai de mon côté
que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des
choses singulières, parce qu'ils étaient plus près des anciens teins. Le
tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de
l'âge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire; mais
l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les
choses reçues ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux
pouvait avoir son caractère particulier: et ce qu'il était rare d'y
rencontrer, c'était une chose qui leur fût ordinaire et universelle.
Comme un peuple qui fait, ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils
semblaient chercher l'expérience des institutions et des usages, et
ignorer encore qu'elles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais
nous à qui il ne reste plus aucun doute là-dessus, nous qui avons, en
tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos
moindres manières, et de punir de mépris l'homme assez stupide pour
sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse
sérieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que
je ne prétends point me faire honneur d'un caprice de jeune homme; ni,
au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans des
choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité
indifférente par elle-même, et que je juge m'être bonne à certains
égards. Elle choquerait leur manière de penser: il me semble que c'est
le seul inconvénient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de
l'éviter.