DATX
Fontainebleau, 12 octobre, II.
Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais à
fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient
froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s'éloignent.
Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune éclairait encore, et
malgré l'aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy
restait dans la nuit; déjà j'étais sur les sommités d'Avon. Je descendis
aux Basses-loges, et j'arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s'élevant
derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.
Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres labourées. L'auberge
est isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre
la rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture
très-désagréable, et arriver a Valvin ou à Thomery par eau, le soir,
quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt. Ou
bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du
batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts
peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les
premiers feux du jour.
C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles
effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le
moindre changement les détruit: dépeuplez de bêtes fauves les bois
voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus
rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter: dans
le jour, c'est un lieu très-ordinaire; de plus l'auberge n'est pas
logeable.
En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai près d'un amas de
grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de
bois et inclinée vers le couchant d'été, donne un sentiment d'abandon
mêlé de quelque tristesse. En m'éloignant, je comparais ce lieu à un
autre qui m'avait fait une impression opposée près de Bouvron. Trouvant
ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l'exposition,
j'entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j'avais éprouvé,
vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m'ont
attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de
la Gruyère, en portent le caractère, et qu'on reconnaisse aussitôt dans
la manière de leurs sites, les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi
j'ai regretté, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et
stérile de la dent du Midi. Ainsi je trouvai l'ennui à Iverdun; et, sur
le même lac de Neuchâtel, un bien-être remarquable: ainsi s'expliqueront
la douceur de Vevay, la mélancolie de l'Underwalden; et par des raisons
semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Ils
sont modifiés par les différences des expositions, des climats, des
vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des
habitudes[20]. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes,
dans le principe, de semblables causes physiques.
Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du
Mont-Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est
couvert, un abri qui protège sa source contre le soleil et l'éboulement
du sable, ainsi qu'un banc circulaire où l'on vient déjeuner en puisant
de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs,
des ouvriers; mais quelquefois aussi, une triste société de valets de
Paris et de marchandes du quartier St.-Martin ou de la rue St.-Jacques,
retirés dans une ville où le roi _fait des voyages_. Ils sont attirés,
de ce côté, par l'eau qu'il est commode de trouver quand on veut manger
entre voisins un pâté froid: et par un certain grès creusé
naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s'amusent
beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment _confessionnal_; ils y
reconnaissent avec attendrissement ces _jeux de la nature_ qui imitent
les choses saintes, et qui attestent que la religion de Jésus crucifié
est la fin de toutes choses.
Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se
perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur,
je trouvai une solitude austère comme l'abandon que je cherche. Je
passai derrière les rochers de Cuvier; j'étais plein de tristesse: je
m'arrêtai longtemps dans les gorges d'Aspremont. Vers le soir, je
m'approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé
dans les collines et les sables; ruines abandonnées que même loin des
hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l'humilité, à
la passion d'étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y
remplacèrent, dit-on, les moines; ils y ramenèrent des principes de
liberté, mais pour le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux. La
nuit approchait; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir
dont j'enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de
bois avec de la fougère et d'autres herbes, afin de ne point passer la
nuit sur la pierre. Alors je m'éloignai pour quelques heures encore, car
la lune devait éclairer.
Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude
de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement
n'interrompit le silence durant la nuit entière. Mais quand tout ce qui
nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les
fantômes veillent dans notre propre coeur.
Le lendemain, je pris au midi: pendant que j'étais entre les hauteurs,
il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je
trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou
suspendus les uns sur les autres. J'aimais à voir, du fond de mon antre,
les genévriers et les bouleaux résister à l'effort des vents, quoique
privés d'une terre féconde et d'un sol commode; et conserver leur
existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autre soutien que les
parois des roches entrouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni
d'autre nourriture qu'une humidité terreuse amassée dans les fentes où
leurs racines s'étaient introduites.
Dès que la pluie diminua, je m'enfonçai dans les bois humides et
embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et
Bouvron. Me rapprochant ensuite du petit Mont-Chauvet jusqu'à la croix
Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route aux nymphes. Je
rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si
toute fois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du
regret.
Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n'est pas celui
des passions, qui n'est pas non plus de la folie: c'est le désordre des
ennuis; c'est la discordance qu'ils ont commencée entre moi et les
choses; c'est l'inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mis à
la place des désirs.
Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas
qu'ils s'éteignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore.
Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'oeil qui ne s'ouvre
plus; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine
voir. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui
m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en
s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais, et
où je n'ai rien trouvé.
De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons ineffables,
d'anciens souvenirs; les temps, l'occasion; une nature belle,
expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi; tout
m'appelle, et tout m'abandonne. Je suis seul; les forces de mon coeur ne
sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent: me
voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne
m'est rien; comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité
accidentelle, dont l'oeil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui
passent et s'agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé:
il devine les sons qu'il aime, il les cherche, et ne les entend pas: il
souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se
montre à lui, il ne saurait rien saisir: l'harmonie universelle est dans
les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n'est plus
dans son coeur: il est séparé de l'ensemble des êtres, il n'y a plus de
contact; tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans
le monde vivant.