DATX
Fontainebleau, 7 août, II.
M. R*. que vous connaissez, disait dernièrement: quand je prends ma
tasse de café j'arrange bien le monde. Je me permets aussi ces sortes de
songes; et lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres
encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes
heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'être. Je ne
veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe; je ne veux pas tout
réformer: ces sortes d'hypothèses ne mènent à rien, dites-vous,
puisqu'elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce
qui existe nécessairement; prenons le tel qu'il est, en arrangeant
seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espèces
chimériques, ou nouvelles; mais, voilà mes matériaux, d'après eux je
fais mon plan selon ma pensée.
Je voudrais deux points; un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais
quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil séchera mes
plantes, quand l'ouragan ébranlera ma demeure, c'est à mon industrie à
lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins: mais quand
j'ignore le moment de chaque chose, quand le mal m'opprime sans que le
danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les
intérêts des autres confiés à mes précautions m'interdisent
l'insouciance, et jusqu'à la sécurité, n'est-ce pas une nécessité que ma
vie soit inquiète et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction
succède à des travaux forcés, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je
consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la
léthargie de l'ennui.
Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns
force au moins les autres à la réserve, n'est-ce pas une nécessité
qu'ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux
autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux
inutiles? N'est-ce pas une nécessité que l'on se nuise réciproquement,
malgré soi, que chacun s'observe et se prévienne, que les ennemis soient
inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une nécessité
qu'un homme de bien soit perdu dans l'opinion par un propos indiscret,
par un faux jugement; qu'une inimitié, née d'un soupçon mal fondé,
devienne mortelle; que ceux qui auraient voulu bien faire soient
découragés; que de faux principes s'établissent; que la ruse soit plus
utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité; que des enfants
reprochent à un père de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une
rouerie, et que des Etats périssent pour ne s'être pas permis un crime?
Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale;
et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sûreté: sans sûreté,
sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant?
L'instant de la mort resterait inconnu: il n'y a pas de mal sans durée;
et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre
des malheurs. Il est bon d'ignorer quand tout doit finir; car on
commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc
que chez l'homme, à-peu-près tel qu'il est, l'ignorance de la durée de
la vie ait plus d'utilité que d'inconvénients; mais l'incertitude des
choses de la vie n'est point comme celle de leur terme. Un incident que
vous n'avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues
contrariétés: pour la mort elle anéantit votre plan, elle ne le dérange
pas; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de
ceux qui restent en peut être contrarié: mais c'est avoir assez de
certitude que d'avoir celle de ses propres affaires; et je ne veux pas
imaginer des choses tout-à-fait bonnes selon l'homme. Le monde que
j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne
supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite: il me
semble que la nature n'en admet pas de telle.
Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitablement vrais, cela
me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses
orages et ses foudres; à la terre les boues, les sécheresses; au sol la
stérilité; à nos corps leur faiblesse, leurs besoins, leur dégénération;
aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur
inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire
égoïsme; au temps sa lenteur et son irrévocabilité: ma cité est heureuse
si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut
plus qu'une bonne législation: et, si les pensées sont connues, il est
impossible qu'elle ne l'ait pas.