LETTRE XIV.

DATX

Fontainebleau, 7 août, II.

M. R*. que vous connaissez, disait dernièrement: quand je prends ma

tasse de café j'arrange bien le monde. Je me permets aussi ces sortes de

songes; et lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres

encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes

heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'être. Je ne

veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe; je ne veux pas tout

réformer: ces sortes d'hypothèses ne mènent à rien, dites-vous,

puisqu'elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce

qui existe nécessairement; prenons le tel qu'il est, en arrangeant

seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espèces

chimériques, ou nouvelles; mais, voilà mes matériaux, d'après eux je

fais mon plan selon ma pensée.

Je voudrais deux points; un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais

quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil séchera mes

plantes, quand l'ouragan ébranlera ma demeure, c'est à mon industrie à

lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins: mais quand

j'ignore le moment de chaque chose, quand le mal m'opprime sans que le

danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les

intérêts des autres confiés à mes précautions m'interdisent

l'insouciance, et jusqu'à la sécurité, n'est-ce pas une nécessité que ma

vie soit inquiète et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction

succède à des travaux forcés, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je

consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la

léthargie de l'ennui.

Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns

force au moins les autres à la réserve, n'est-ce pas une nécessité

qu'ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux

autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux

inutiles? N'est-ce pas une nécessité que l'on se nuise réciproquement,

malgré soi, que chacun s'observe et se prévienne, que les ennemis soient

inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une nécessité

qu'un homme de bien soit perdu dans l'opinion par un propos indiscret,

par un faux jugement; qu'une inimitié, née d'un soupçon mal fondé,

devienne mortelle; que ceux qui auraient voulu bien faire soient

découragés; que de faux principes s'établissent; que la ruse soit plus

utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité; que des enfants

reprochent à un père de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une

rouerie, et que des Etats périssent pour ne s'être pas permis un crime?

Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale;

et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sûreté: sans sûreté,

sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant?

L'instant de la mort resterait inconnu: il n'y a pas de mal sans durée;

et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre

des malheurs. Il est bon d'ignorer quand tout doit finir; car on

commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc

que chez l'homme, à-peu-près tel qu'il est, l'ignorance de la durée de

la vie ait plus d'utilité que d'inconvénients; mais l'incertitude des

choses de la vie n'est point comme celle de leur terme. Un incident que

vous n'avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues

contrariétés: pour la mort elle anéantit votre plan, elle ne le dérange

pas; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de

ceux qui restent en peut être contrarié: mais c'est avoir assez de

certitude que d'avoir celle de ses propres affaires; et je ne veux pas

imaginer des choses tout-à-fait bonnes selon l'homme. Le monde que

j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne

supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite: il me

semble que la nature n'en admet pas de telle.

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitablement vrais, cela

me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses

orages et ses foudres; à la terre les boues, les sécheresses; au sol la

stérilité; à nos corps leur faiblesse, leurs besoins, leur dégénération;

aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur

inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire

égoïsme; au temps sa lenteur et son irrévocabilité: ma cité est heureuse

si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut

plus qu'une bonne législation: et, si les pensées sont connues, il est

impossible qu'elle ne l'ait pas.

Oberman · 第 34 / 155 题