DATX
Fontainebleau, 9 août, II.
Parmi quelques volumes d'un format commode que j'apportai ici je ne sais
trop pourquoi, j'ai trouvé le roman ingénieux de Phrosine et Mélidor. Je
l'ai parcouru, j'en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les
douleurs: nous aimons à les chercher dans nous, à suivre leurs
profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées:
nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous
voulons donner à notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.
Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au
milieu des voluptés mystérieuses! Dans ces brouillards ténébreux, tant
d'amour, tant de pertes et d'affreuses vengeances! et ce déchirement
d'un coeur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le
flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste
mer!...
Je ne connais pas de dénouement plus beau, de mort plus lamentable. Le
jour finissait, il n'y avait point de lune: il n'y avait point de
mouvement; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes
sous l'herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir.
Je m'assis, je restai longtemps: il me semble que je n'eus que des idées
vagues. Je parcourais la terre et les siècles; je frémissais de l'oeuvre
de l'homme. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos; j'y vois ma
vie perdue; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Rugi! si
j'avais eu là vos abîmes![18]
La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement; je marchais au
hasard, j'étais rempli d'ennui. J'avais besoin de larmes, mais je ne pus
que gémir. Les premiers temps ne sont plus: j'ai les tourmentes de la
jeunesse, et n'en ai point les consolations. Mon coeur encore fatigué du
feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans
l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en
a qui jouissent de leurs maux; mais pour moi tout a passé: je n'ai ni
joie, ni espérance, ni repos: il ne me reste rien, je n'ai plus de
larmes.