LETTRE XIII.

DATX

Fontainebleau, 31 juillet, II.

Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l'on

possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant

pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde

et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos

facultés sur notre destinée. C'est cette raison même qui le rend si

court, et le change aussitôt en regret: il est délicieux, puis

déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons

de n'être pas ce que nous pourrions être; mais si nous nous trouvions

dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni

cet excès des désirs, ni cette surabondance des facultés: nous ne

jouirions plus du plaisir d'être au-delà de nos destinées, d'être plus

grand que ce qui nous entoure, plus fécond que nous n'avons besoin de

l'être. Dans l'occasion de ces voluptés mêmes que nos conceptions

pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs,

indifférents, ennuyés même; parce qu'on ne peut pas être d'une manière

effective plus que soi-même: parce que nous sentons alors la limite

irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des

choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter

au-delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l'empire

de l'homme réel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales? C'est ce que

je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point, semble-t-il

davantage selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est

aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de

suite, point de but. Elle a des parties certaines et fixes: elle en a

d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des

ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi,

dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et

d'autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais

comment, aux premières. Le même mélange compose, et les rêves de la

nuit, et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment

du réveil viendrait enfin.....

Oberman · 第 33 / 155 题