DATX
Fontainebleau, 31 juillet, II.
Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l'on
possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant
pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde
et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos
facultés sur notre destinée. C'est cette raison même qui le rend si
court, et le change aussitôt en regret: il est délicieux, puis
déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons
de n'être pas ce que nous pourrions être; mais si nous nous trouvions
dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni
cet excès des désirs, ni cette surabondance des facultés: nous ne
jouirions plus du plaisir d'être au-delà de nos destinées, d'être plus
grand que ce qui nous entoure, plus fécond que nous n'avons besoin de
l'être. Dans l'occasion de ces voluptés mêmes que nos conceptions
pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs,
indifférents, ennuyés même; parce qu'on ne peut pas être d'une manière
effective plus que soi-même: parce que nous sentons alors la limite
irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des
choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter
au-delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l'empire
de l'homme réel.
Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales? C'est ce que
je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point, semble-t-il
davantage selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est
aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de
suite, point de but. Elle a des parties certaines et fixes: elle en a
d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des
ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi,
dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et
d'autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais
comment, aux premières. Le même mélange compose, et les rêves de la
nuit, et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment
du réveil viendrait enfin.....