LETTRE XII.

DATX

28 juillet, II.

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l'on

n'aperçoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait pour une saison,

à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie

avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent, ne

lui laissant d'autre avantage que d'être elle-même un néant moins

tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à

Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me

perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et

terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes

petites, un sol assez plat et à peine pittoresque: mais le silence, et

l'abandon, et la stérilité m'ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans

un sable mobile et brûlant: quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a

point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je vois un espace

inculte et muet; des roches ruineuses, dépouillées et ébranlées: et les

forces de la nature assujetties à la force des temps. N'est-ce pas comme

si j'étais paisible, quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent,

d'autres difficultés et d'autres excès que ceux de mon coeur.

Je ne m'oriente point: au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent

je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne

conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin

d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime

à suivre: il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il

ne va ni aux plaines ni à la ville; il ne suit aucune direction

ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble

n'avoir point de fin; il passe à travers tout, et n'arrive à rien: je

crois que j'y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous; et vous plaisantez déjà de ma

prétendue solitude: mais vous vous trompez; vous me croyez à

Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout

cela. Je n'aime pas plus les maisons _champêtres_ de ces pays-ci que

leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le

faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris;

j'y eusse trouvé l'un et l'autre.

Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre

remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.

Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux

biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles; je jugeai qu'il

les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la

résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une

place découverte, occupée par des roches et des bruyères; mais lorsque

j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette

sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès

pour les pavés: je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour

rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en

silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet,

j'arrivais presqu'à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait.

C'était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les

rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de

genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui, pendant plus

de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines,

n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de

mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je

lui vis un lit et une armoire: il y avait auprès de son rocher quelques

légumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et

son chat, d'eau, de pain et de liberté. J'ai beaucoup travaillé, me

dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille, et puis

je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine.

Mais la savait-il? Croyait-il d'autres hommes plus heureux? Souffrait-il

en se comparant à d'autres? Je n'examinerai point tout cela. J'étais

bien jeune. Son air rustre et un peu farouche, m'occupait beaucoup. Je

lui avais offert un écu; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin: ce

mot là diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des

choses plus utiles: c'est peut-être le vin, l'inconduite qui l'auront

mené là, et non pas le goût de la solitude. Pardonne, homme simple,

malheureux solitaire! Je n'avais point appris alors que l'on buvait

l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume

qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces: je sais respecter celui

dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir. Je suis indigné

quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à

un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont

donc reçue ces gens-là qui ne connaissent pas de plus grande misère que

d'avoir faim?

Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément

à la bibliothèque. Son idée rapide me livra à tout le sentiment d'une

vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une

nature possédée.

Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici: et

que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie

l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier

St.-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de

réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un

côté de la fenêtre, ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un

ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre

hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des moeurs lointaines

entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je

m'essaie à végéter absolument seul et isolé: j'ai mieux aimé passer

quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités

plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous

verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé;

comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans

mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de

certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu

quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien

caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne

vienne ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme

le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que

cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage,

je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je

vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues: quand, après

une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées,

odieux amas dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les

planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne

paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient,

tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant

d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix

morale et des espérances religieuses; je vois pour patriarche, un prêtre

avide, sinistre, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un

jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l'on

ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console

pas les bons: et pour tout signe d'espérance et d'union, ce signe de

crainte et d'abnégation; ce gibet sanctifié, étrange emblème, triste

reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement

perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui

ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.

Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension

d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17],

soutiens et dévore ma vie: que serait-elle sans ta beauté sinistre?

C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle périra.

Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux

jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis près de l'eau qui

emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds

d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis,

seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès

des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches

d'Underwalden et d'Hasly: et que là, une fois avant la mort, je puisse

dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu!

Oberman · 第 32 / 155 题