DATX
28 juillet, II.
Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l'on
n'aperçoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait pour une saison,
à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie
avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent, ne
lui laissant d'autre avantage que d'être elle-même un néant moins
tranquille.
Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à
Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me
perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et
terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes
petites, un sol assez plat et à peine pittoresque: mais le silence, et
l'abandon, et la stérilité m'ont suffi.
Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans
un sable mobile et brûlant: quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a
point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je vois un espace
inculte et muet; des roches ruineuses, dépouillées et ébranlées: et les
forces de la nature assujetties à la force des temps. N'est-ce pas comme
si j'étais paisible, quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent,
d'autres difficultés et d'autres excès que ceux de mon coeur.
Je ne m'oriente point: au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent
je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne
conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin
d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime
à suivre: il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il
ne va ni aux plaines ni à la ville; il ne suit aucune direction
ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble
n'avoir point de fin; il passe à travers tout, et n'arrive à rien: je
crois que j'y marcherais toute ma vie.
Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous; et vous plaisantez déjà de ma
prétendue solitude: mais vous vous trompez; vous me croyez à
Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout
cela. Je n'aime pas plus les maisons _champêtres_ de ces pays-ci que
leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le
faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris;
j'y eusse trouvé l'un et l'autre.
Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre
remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.
Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux
biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles; je jugeai qu'il
les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la
résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une
place découverte, occupée par des roches et des bruyères; mais lorsque
j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette
sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès
pour les pavés: je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour
rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en
silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet,
j'arrivais presqu'à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait.
C'était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les
rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de
genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui, pendant plus
de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines,
n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de
mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je
lui vis un lit et une armoire: il y avait auprès de son rocher quelques
légumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et
son chat, d'eau, de pain et de liberté. J'ai beaucoup travaillé, me
dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille, et puis
je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine.
Mais la savait-il? Croyait-il d'autres hommes plus heureux? Souffrait-il
en se comparant à d'autres? Je n'examinerai point tout cela. J'étais
bien jeune. Son air rustre et un peu farouche, m'occupait beaucoup. Je
lui avais offert un écu; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin: ce
mot là diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des
choses plus utiles: c'est peut-être le vin, l'inconduite qui l'auront
mené là, et non pas le goût de la solitude. Pardonne, homme simple,
malheureux solitaire! Je n'avais point appris alors que l'on buvait
l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume
qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces: je sais respecter celui
dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir. Je suis indigné
quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à
un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont
donc reçue ces gens-là qui ne connaissent pas de plus grande misère que
d'avoir faim?
Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément
à la bibliothèque. Son idée rapide me livra à tout le sentiment d'une
vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une
nature possédée.
Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici: et
que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie
l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier
St.-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de
réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un
côté de la fenêtre, ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un
ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre
hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des moeurs lointaines
entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.
Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je
m'essaie à végéter absolument seul et isolé: j'ai mieux aimé passer
quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités
plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous
verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé;
comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans
mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de
certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu
quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien
caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne
vienne ici se moquer de moi.
Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme
le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que
cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage,
je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je
vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues: quand, après
une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées,
odieux amas dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les
planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne
paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient,
tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant
d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix
morale et des espérances religieuses; je vois pour patriarche, un prêtre
avide, sinistre, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un
jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l'on
ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console
pas les bons: et pour tout signe d'espérance et d'union, ce signe de
crainte et d'abnégation; ce gibet sanctifié, étrange emblème, triste
reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement
perverties.
Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui
ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.
Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension
d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17],
soutiens et dévore ma vie: que serait-elle sans ta beauté sinistre?
C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle périra.
Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux
jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis près de l'eau qui
emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds
d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis,
seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès
des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches
d'Underwalden et d'Hasly: et que là, une fois avant la mort, je puisse
dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu!