LETTRE XI.

DATX

Paris, 27 juin, II.

Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque: non pas

précisément pour m'instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement;

mais parce que ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant

coulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie

au dehors, que s'il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu

commandées me conviennent dans mon découragement: trop de liberté me

laisserait dans l'indolence. J'ai plus de tranquillité entre des gens

silencieux comme moi, que seul au milieu d'une population tumultueuse.

J'aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de

gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les

vanités humaines.

Quand je lis Bougainville, Chardin, Laloubère, je me pénètre de

l'ancienne mémoire des terres épuisées, de la renommée d'une sagesse

lointaine, ou de la jeunesse des îles heureuses: mais oubliant enfin et

Persépolis, et Benarès, et Tinian même, je réunis les temps et les lieux

dans le point présent où les conceptions humaines les perçoivent tous.

Je vois ces esprits avides qui acquièrent dans le silence et la

contention, tandis que l'éternel oubli, roulant sur leurs têtes savantes

et séduites, amène leur mort nécessaire, et va dissiper en un moment de

la nature, et leur être, et leur pensée, et leur siècle.

Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d'herbe, où

sont deux ou trois statues, quelques ruines, et un bassin d'eau verte

qui paraît ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m'arrêter

un quart-d'heure dans cette enceinte silencieuse. J'aime à rêver en

marchant sur ces vieux pavés que l'on a tirés des carrières, pour

préparer aux pieds de l'homme une surface sèche et stérile. Mais le tem

et l'abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les

recouvrant d'une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa végétation

et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavés

plus éloquents que les livres que je viens d'admirer.

Hier, en consultant l'Encyclopédie, j'ouvris le volume à un endroit que

je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel était cet article:

mais il s'agissait d'un homme qui, fatigué d'agitations et de revers, se

jeta dans une solitude absolue par une de ces résolutions victorieuses

des obstacles, et qui font qu'on s'applaudit tous les jours d'en avoir

eu un de volonté, forte. L'idée de cette vie indépendante n'a rappelé à

mon imagination ni les libres solitudes de l'Imaüs, ni les îles faciles

de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et déjà tant regrettées.

Mais un souvenir distinct, m'a présenté d'une manière frappante, et avec

une sorte de surprise et d'inspiration, les rochers stériles et les bois

de Fontainebleau.

Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu

de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m'y suis

fortement attaché.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les

parents avec qui j'étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent

plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une

année ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes

chez ces mêmes personnes qui demeurèrent alors au pied de la forêt, vers

la rivière. J'avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans lorsque

je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuyée,

si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup

d'autres. Embarrassé, incertain; pressentant tout peut-être, mais ne

connaissant rien; étranger à ce qui m'environnait, je n'avais d'autre

caractère décidé que d'être inquiet et malheureux. La première fois je

n'allais point seul dans la forêt; je me rappelle peu de ce que j'y

éprouvais, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que

j'avais vus, et qu'il fut le seul où je désirai de retourner. L'année

suivante, je parcourus avidement ces solitudes; je m'y égarais à

dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route et que je

n'apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j'atteignais l'extrémité de

la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces rochers

dans l'éloignement. Je retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus

épais du bois; et quand je trouvais un endroit découvert et fermé de

toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres,

j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir

de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux.

Je n'étais pas gai pourtant: presque heureux, je n'avais que l'agitation

du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours

triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût.

Je gravissais les sommets encore dans l'ombre; je me mouillais dans la

bruyère pleine de rosée; et quand le soleil paraissait, je regrettais

la clarté incertaine qui précède l'aurore. J'aimais les fondrières, les

vallons obscurs, les bois épais; j'aimais les collines couvertes de

bruyère; j'aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux;

j'aimais bien plus ces sables vastes et mobiles, dont nul pas d'homme ne

marquait l'aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la

biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je

faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais assez bien, et pour un

moment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai

le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà et que depuis je ne

rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau; j'aime cette écorce

blanche, lisse et crevassée; cette tige agreste; ces branches qui

s'inclinent vers la terre; la mobilité des feuilles; et tout cet

abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.

Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier! Illusion trop vaine d'une

sensibilité expansive! Que l'homme est grand dans son inexpérience:

qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle

aride de l'injustice ne venait pas sécher son coeur! J'avais besoin de

bonheur. J'étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres,

voisins des frimas, dont l'aurore elle-même épaississant les brumes, ne

commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente

sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces

lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et

frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements

funèbres: voilà le matin de la vie: à midi, des tempêtes plus froides et

plus continues; le soir, des ténèbres plus épaisses: et la journée de

l'homme est achevée.

Le prestige spécieux, infini, qui naît avec le coeur de l'homme, et qui

semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour: j'allai

jusqu'à croire que j'aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop

impétueux, brûla dans le vide, et s'éteignit sans avoir rien éclairé.

Ainsi, dans la saison des orages, apparaissent pour l'effroi de l'être

vivant, des éclairs instantanés dans la nuit ténébreuse.

C'était en mars: j'étais à Lu.** Il y avait des violettes au pied des

buissons et des lilas, dans un petit pré bien printanier, bien

tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus,

beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres.

Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs: au fonds, un

large torrent; et par de-là, d'autres rochers couverts de prés, de

haies, et de sapins! Les murs antiques de la ville passaient à travers

tout cela: il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la

lune éclairait: des cors se répondaient dans l'éloignement; et la voix

que je n'entendrai plus....! Tout cela m'a trompé. Ma vie n'a encore eu

que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et

non pas celui de Lu?**

Oberman · 第 31 / 155 题