LETTRE VII.

DATX

St.-Maurice, 3 Septembre, I.

Je suis monté hier jusqu'à la région des glaces perpétuelles, sur la

dent du Midi. Avant que le soleil parût dans la vallée, j'étais déjà

parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le

replain[15] en partie cultivé, qui le couvre. Je continuai par une pente

rapide, à travers d'épaisses forêts de sapins dont plusieurs parties

furent couchées par d'anciens hivers: ruines fécondes, vaste et confus

amas d'une végétation morte et reproduite de ses vieux débris. A huit

heures j'atteignis le sommet découvert qui surmonte cette pente, et qui

forme le premier degré remarquable de la musse étonnante dont la cime

restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m'essayai

avec mes propres forces; je voulais que rien de mercenaire n'altérât

cette liberté alpestre, et que nul homme de la plaine n'affaiblît

l'austérité d'une région sauvage. Je sentis s'agrandir mon être ainsi

livré seul aux obstacles et aux dangers d'une nature difficile, loin des

entraves factices et de l'industrieuse oppression des hommes.

Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse, s'éloigner rapidement

le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je

laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à-peu-près

tous mes vêtements, et je m'éloignai sans prendre soin de les cacher.

Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une

bizarrerie; et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font

que des étourderies lorsqu'on les laisse à eux-mêmes. Je conviens qu'il

y eut bien quelque puérilité dans mon empressement de tout abandonner,

et dans accoutrement nouveau; mais enfin j'en marchais plus à mon aise,

et tenant le plus souvent entre les dents la branche que j'avais coupée

pour m'aider dans les descentes, je me mis à gravir avec les mains la

crête de rocs qui joint ce sommet secondaire à la masse principale.

Plusieurs fois je me traînai entre deux abîmes dont je n'apercevais pas

le fond. Je parvins ainsi jusqu'aux granits.

Mon guide m'avait dit que je ne pourrais pas m'élever davantage. Je fus

en effet arrêté longtemps; mais enfin je trouvai, en redescendant un

peu, des passages plus praticables; et les gravissant avec l'audace d'un

montagnard, j'arrivai à une sorte de bassin rempli d'une neige glacée et

encroûtée que les étés n'ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup;

mais, parvenu au pied du pic le plus élevé de toute la dent, je ne pus

en atteindre la pointe dont l'escarpement se trouvait à peine incliné,

et qui m'a paru passer d'environ cinq cents pieds le point où j'étais.

Quoique j'eusse traversé peu de neiges, comme je n'avais pris aucunes

précautions contre elles, mes yeux fatigués de leur éclat et brûlés par

la réflexion du soleil de midi sur leur surface glacée, ne purent bien

discerner les objets. D'ailleurs beaucoup des sommets que j'apercevais

me sont inconnus: je n'ai pu être certain que des plus remarquables.

Depuis que je suis en Suisse, je ne lis que de Saussure, Bourrit,

Tableaux de la Suisse, etc., mais je suis encore fort étranger dans les

Alpes. Je n'ai pu néanmoins méconnaître la cime colossale du Mont-Blanc

qui s'élevait sensiblement au-dessus de moi; celle du Velan; une autre

plus éloignée, mais plus haute, que je suppose être le Mont-Rosa; et la

dent de Morcle, de l'autre côté de la vallée, vis-à-vis, près de moi,

mais plus bas, par de-là les abîmes. Le bloc de granit que je ne pouvais

monter nuisait beaucoup à la partie la plus frappante peut-être de cet

immense tableau. C'est derrière lui que s'étendaient les longues

profondeurs du Valais, bordées de l'un et de l'autre côté par les

glaciers de Sanetz, de Lauter-brunnen et des Pennines, et terminées par

les dômes du Gothard et du Titlis, les neiges de la Furca, les pyramides

du Schreckhorn et du Finster-aar-horn.

Mais cette vue des sommets abaissés sous les pieds de l'homme: cette vue

si grande, si imposante, si éloignée de la monotone nullité du paysage

des plaines, n'était pas encore ce que je cherchais dans la nature

libre, dans l'immobilité silencieuse, dans l'air pur. Sur les terres

basses, c'est une nécessité que l'homme naturel soit sans cesse altéré;

en respirant cette atmosphère sociale si épaisse, si orageuse, si pleine

de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des

plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels

gémissements de l'anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts

déserts, où le ciel est plus immense; où l'air est plus fixe, et les

temps moins rapides, et la vie plus permanente: là, la nature entière

exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un

ensemble éternel: là, l'homme retrouve sa forme altérable mais

indestructible; il respire l'air sauvage loin des émanations sociales;

son être est à lui comme à l'univers: il vit d'une vie réelle dans

l'unité sublime.

Voilà ce que je voulais éprouver; ce que je cherchais du moins.

Incertain de moi-même dans l'ordre de choses arrangé à grands frais par

d'ingénieux enfants[16], je suis monté demander à la nature pourquoi je

suis mal au milieu d'eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est

étrangère dans l'ordre humain, ou si l'ordre social actuel s'éloigne de

l'harmonie éternelle, comme une sorte d'irrégularité ou d'exception

accidentelle dans le mouvement du monde. Enfin je crois être sûr de moi.

Il est des moments qui dissipent la défiance, les prévenions, les

incertitudes; et où l'on connaît ce qui est, par une impérieuse et

inébranlable conviction.

Qu'il soit donc ainsi. Je vivrai misérable et presque ridicule sur une

terre assujettie aux caprices de ce monde éphémère; opposant à mes

ennuis cette conviction qui me place intérieurement auprès de l'homme

tel qu'il serait. Et s'il se rencontre quelqu'un d'un caractère assez

peu flexible pour que son être formé sur le modèle antérieur, ne puisse

être livré aux empreintes sociales: si, dis-je, le hasard me fait

rencontrer un tel homme, nous nous entendrons; il me restera; je serai à

lui pour toujours; nous reporterons l'un vers l'autre nos rapports avec

le reste du monde; et, quittés des autres hommes dont nous plaindrions

les vains besoins, nous suivrons, s'il se peut, une vie plus naturelle,

plus égale. Cependant qui pourra dire si elle serait plus heureuse, sans

accord avec les choses, et passée au milieu des peuples souffrants?

Je ne saurais vous donner une idée juste de ce monde nouveau; ni vous

exprimer la permanence des monts, dans une langue des plaines. Les

heures m'y semblaient à-la-fois et plus tranquilles et plus fécondes: et

comme si le roulement des astres eût été ralenti dans le calme

universel, je trouvais dans la lenteur et l'énergie de ma pensée, une

succession que rien ne précipitait et qui pourtant devançait son cours

habituel. Quand je voulus estimer sa durée, je vis que le soleil ne

l'avait pas suivie; et je jugeai que le sentiment de l'existence est

réellement plus pesant et plus stérile dans l'agitation des terres

humaines. Je vis que malgré la lenteur des mouvements apparents, c'est

dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pensée, moins

pressée, est plus véritablement active: l'homme des vallées consume,

sans en jouir, sa durée inquiète et irritable; semblable à ces insectes

toujours mobiles qui perdent leurs efforts en vaines oscillations, et

que d'autres, aussi faibles mais plus tranquilles, laissent derrière eux

dans leur marche directe et toujours soutenue.

La journée était ardente, l'horizon fumeux, et les vallées vaporeuses.

L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets

lumineux; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l'air que je

respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident

de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des

cieux. Leur couleur apparente n'était plus ce bleu pâle et éclairé, doux

revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre

habitée une enceinte visible où l'oeil se repose et s'arrête. Là l'éther

indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensité sans bornes; au

milieu de l'éclat du soleil et des glacières, chercher d'autres mondes

et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits; et par-dessus

l'atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne.

Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glacières et formèrent des

nuages sous mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et

le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit

les Alpes, quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs;

de filets de neige éclatante retenus dans les fentes de leurs aspérités,

rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du

Mont-Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile,

sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes

immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes; il s'éleva rapidement,

il vint droit à moi, c'était le puissant aigle des Alpes, ses ailes

étaient humides et son oeil farouche; il cherchait une proie, mais à la

vue d'un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se

précipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois répété; mais par des

sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés

dans le silence universel. Puis tout rentra dans un calme absolu; comme

si le son lui-même eût cessé d'être, et que la propriété des corps

sonores eût été effacée de l'univers. Jamais le silence n'a été connu

dans les vallées tumultueuses: ce n'est que sur les cimes froides que

règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue

n'exprimera, que l'imagination n'atteindra pas. Sans les souvenirs

apportés des plaines, l'homme n'y pourrait croire qu'il soit hors de lui

quelque mouvement dans la nature; le cours même des astres lui serait

inexplicable; et jusqu'aux variations des vapeurs tout lui semblerait

subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant

continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la

succession des choses; et les perpétuelles mutations de l'univers

seraient à sa pensée un mystère impénétrable.

Je voudrais avoir conservé des traces plus sûres non pas de mes

sensations générales dans ces contrées muettes, elles ne seront point

oubliées, mais des idées qu'elles amenèrent et dont ma mémoire n'a

presque rien gardé. Dans des lieux si différents, l'imagination peut à

peine rappeler un ordre de pensées que semblent repousser tous les

objets présents. Il eût fallu écrire ce que j'éprouvais; mais alors

j'eusse bientôt cessé de sentir d'une manière extraordinaire. Il y a

dans ce soin de conserver sa pensée pour la retrouver ailleurs, quelque

chose de servile, et qui tient aux soins d'une vie dépendante. Ce n'est

pas dans les moments d'énergie que l'on s'occupe des autres temps ou des

autres hommes: on ne penserait pas alors pour des convenances factices,

pour la renommée, ou même pour l'utilité publique. On est plus naturel,

on ne pense pas même pour user du moment présent: on ne commande pas à

ses idées, on ne veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit

d'approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver

ce qui n'a pas été dit. La pensée n'est pas active et réglée, mais

passive et libre: on songe, on s'abandonne; on est profond sans esprit,

grand sans enthousiasme, énergique sans volonté; on rêve, on ne médite

point. Ne soyez pas surpris que je n'aie rien à vous dire après avoir eu

pendant plus de six heures des sensations et des idées que ma vie

entière ne ramènera peut-être pas. Vous savez comment fut trompée

l'attente de ces hommes du Dauphiné qui herborisaient avec J.-J. Ils

parvinrent à un sommet dont la position était propre à échauffer un

génie poétique: ils attendaient un beau morceau d'éloquence; l'auteur de

Julie s'assit à terre, se mit à jouer avec quelques brins d'herbe, et ne

dit mot.

Il pouvait être cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres

s'allongeaient, et que j'éprouvai quelque froid dans l'angle ouvert au

couchant où j'étais resté longtemps immobile sur le granit. Je n'y

pouvais prendre de mouvement: la marche était trop difficile sur ces

escarpements. Les vapeurs étaient dissipées; et je vis que la soirée

serait belle, même dans les vallées.

J'aurais été dans un vrai danger si les nuages se fussent épaissis; mais

je n'y avais pas songé jusqu'à ce moment. La couche d'air grossier qui

enveloppe la terre m'était trop étrangère dans l'air pur que je

respirais, vers les confins de l'éther: et toute prudence s'était

éloignée de moi, comme si elle n'eût été qu'une convenance de la vie

factice.

En redescendant sur la terre habitée, je sentis que je reprenais la

longue chaîne des sollicitudes et des ennuis. Je rentrai a dix heures:

la lune donnait sur ma fenêtre. Le Rhône roulait avec bruit: il ne

faisait aucun vent; tout dormait dans la ville. Je songeai aux monts que

je quittais, à Charrières que je vais habiter, à la liberté que je me

suis donnée.

Oberman · 第 27 / 155 题