LETTRE VI.

DATX

St.-Maurice, 26 Août, I.

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'était hier: j'ai remis au lendemain pour vous écrire; je ne voulais

pas que ce trouble passât si vite. J'ai senti que je touchais quelque

chose dans le vide. J'avais comme de la joie, je me suis laissé aller;

il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je

perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je n'aie

été assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart-d'heure.

J'entrais à St.-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et

plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez déjà que de

ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment

remarquer; je fus salué. Sa bouche est ronde; son regard......... pour

sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son

âge: je ne m'inquiète pas de tout cela: il se peut même qu'elle ne soit

pas très-jolie.

Je n'ai point examiné dans quelle auberge ils allaient, mais je suis

resté à St.-Maurice. Je crois que l'aubergiste, (c'est chez lui que je

vais toujours) m'aura mis à la même table parce qu'ils sont Français: il

me semble qu'il me l'a proposé. Vous pensez bien que je n'ai pas fait

chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai passé le reste de la journée près du Rhône. Ils doivent être partis

ce matin; ils vont jusqu'à Sion: c'est le chemin de Leuck, où l'un des

voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C'est une chose étonnante que l'accablement où un homme qui a quelque

force laisse consumer sa vie, pendant qu'il faut si peu pour le tirer de

sa léthargie.

Croyez-vous qu'un homme qui achève son âge sans avoir aimé, soit

vraiment entré dans les mystères de la vie, que son coeur lui soit bien

connu, et que l'étendue de son existence lui soit dévoilée! Il me semble

qu'il est resté comme en suspens; et qu'il n'a vu que de loin ce que le

monde aurait été pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point: le voilà

amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui

de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l'espère, par d'autres que par

des sots.

Quand deux verres de punch ont écarté nos défiances, ont pressé nos

idées, dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que

désormais nous allons avoir plus de force dans le caractère et vivre

plus libres; mais le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus.

Si le temps n'était pas à l'orage, je ne sais comment je passerais la

journée: mais le tonnerre retentit déjà dans les rochers, le vent

devient très-violent; j'aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S'il

pleut l'après-midi, il y aura de la fraîcheur, et du moins je pourrai

lire auprès du feu.

Le courrier qui va arriver dans une heure, doit m'apporter des livres

depuis Lausanne où je suis abonné; mais s'il m'oublie, je ferai mieux,

et le temps se trouvera passé de même; je vous écrirai, pourvu que j'aie

seulement le courage de commencer.

Oberman · 第 26 / 155 题