LETTRE V.

DATX

St.-Maurice, 18 Août, I.

J'attendais pour vous écrire que j'eusse un séjour fixe. Enfin je suis

décidé: je passerai l'hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu

considérables; mais dès que l'automne sera avancée, je ne me déplacerai

plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par

les montagnes; mais les pluies m'ont forcé de me rendre à Vevay par

Payerne et Lausanne. Le temps était remis lorsque j'entrai à Vevay, mais

quelque temps qu'il eût fait, je n'eusse pu me résoudre à continuer ma

route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s'élève et s'abaisse

continuellement, presque toujours à mi-côte, entre des vignobles assez

ennuyeux à mon avis dans une telle contrée. Mais Vevay, Clarens,

Chillon, les trois lieues depuis St.-Saphorin jusqu'à Villeneuve

surpassent ce que j'ai vu jusqu'ici. C'est du côté de Rolle qu'on admire

le lac de Genève; pour moi je ne veux pas en décider, mais c'est à

Vevay, à Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n'y

a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de

l'aiguille du Midi et des neiges du Velan, là devant les rochers de

Meillerie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée,

de difficile accès; et, dans cette île, deux maisons, trois au plus! je

n'irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque

jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? Ne serait-ce

point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la

nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l'avoir

préparé quelque part, ils le détruisent bientôt?

J'ai couché à Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J'ai

parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boisées de St.-Tryphon,

et les vergers continuels qui remplissent la vallée jusqu'à Bex. Je

marchais entre deux chaînes d'Alpes d'une grande hauteur: au milieu de

leurs neiges, je suivais une route unie le long d'un pays abondant, qui

semble avoir été dans des temps reculés presqu'entièrement couvert par

les eaux.

La vallée où coule le Rhône depuis Martigny jusqu'au lac, est coupée

à-peu-près au milieu par des rochers couverts de pâturages et de forêts,

qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui

ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en

grande partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par des sapins.

C'est dans ces lieux un peu sauvages, qu'est ma demeure sur la base de

l'aiguille du Midi. Cette cime est l'une des plus belles des Alpes: elle

en est aussi l'une des plus élevées, si l'on ne considère pas uniquement

sa hauteur absolue, mais aussi son élévation, visible, et l'amphithéâtre

si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les

sommets dont des calculs trigonométriques, ou les estimations du

baromètre ont déterminé la hauteur, je n'en vois aucun, d'après le

simple aperçu des cartes et l'écoulement des eaux, dont la base soit

assise dans des vallées aussi profondes; je me crois fondé à lui donner

une élévation apparente à-peu-près aussi grande qu'à aucun autre sommet

de l'Europe.

A la vue de ces gorges habitées, fertiles, et pourtant sauvages, je

quittai la route d'Italie qui se détourne en cet endroit pour passer à

Bex, et me dirigeant vers le pont du Rhône, je pris des sentiers à

travers des prés tels que nos peintres n'en font guère. Le pont, le

château et le cours du Rhône en cet endroit, forment un coup-d'oeil

très-pittoresque: quant à la ville, je n'y vis de remarquable qu'une

sorte de simplicité. Son site est un peu triste, mais de la tristesse

que j'aime. Les montagnes sont belles, la vallée est unie; les rochers

touchent la ville et semblent la couvrir; le sourd roulement du Rhône

remplit de mélancolie cette terre comme séparée du globe, et qui paraît

creusée et fermée de toutes parts. Peuplée, cultivée, chargée de fruits

et de vignes, elle semble pourtant affligée et embellie de toute

l'austérité des déserts, lorsque des nuages noirs l'obscurcissent,

roulent sur les flancs de ses montagnes, en brunissent les sombres

sapins, se rapprochent, s'entassent, s'arrêtent immobiles, et semblent

la recouvrir toute entière comme un toit ténébreux: ou lorsque dans un

jour sans nuages, l'ardeur du soleil s'y concentre, en fait fermenter

les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur importune ce qui respire sous

le ciel aride, et fait de sa solitude trop belle, un amer abandon.

Les pluies froides que je venais d'éprouver en passant le Jorat, qui

n'est qu'une butte auprès des Alpes, et les neiges dont j'ai vu se

blanchir alors les monts de la Savoye, au milieu de l'été, m'ont fait

projetez plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des

hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les

beautés des montagnes et la température des plaines. J'espérais trouver

dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution

bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois

nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à

ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédommagé de ces

inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans

une simple vacherie, à l'abri des vents froids, près d'un torrent, dans

les pâturages et les sapins toujours verts.

L'événement en a décidé autrement. J'ai trouvé ici un climat doux; non

pas dans les montagnes, à la vérité, mais entre les montagnes. Je me

suis laissé entraîner à rester près de St.-Maurice. Je ne vous dirai

point comment cela s'est fait; et je serais très-embarrassé s'il fallait

que je m'en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d'abord trouver bizarre, c'est que l'ennui profond

que j'ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux, a beaucoup contribué

à m'y arrêter. Le découragement m'a pris: j'ai craint pour l'hiver, non

pas l'ennui de la solitude, mais l'ennui de la neige. Du reste j'ai été

décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d'instinct qui

semblait me dire que tel était ce qui arriverait.

Quand on vit que je songeais à m'arrêter dans le pays, plusieurs

personnes me témoignèrent de l'empressement d'une manière obligeante et

simple. Le propriétaire d'une maison fort jolie et voisine de la ville

fut le seul avec qui je me liai. Il me pressa d'habiter sa campagne, ou

de choisir entre d'autres, dont il me parla, et qui appartenaient à ses

amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison où je

fusse seul. Heureusement je sentis à temps, que si j'allais voir ces

diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par

faiblesse, à en prendre une, quand même elles seraient toutes fort

éloignées de ce que je désirais. Alors le regret d'un mauvais choix ne

m'aurait laissé d'autre parti honnête à prendre que de quitter

tout-à-fait l'endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut

les goûter assez. Je me mis à parcourir, les environs, à visiter les

sites qui me plaisaient davantage, et à chercher une demeure au hasard,

sans m'informer même s'il y en avait dans ces endroits-là.

Je cherchais depuis deux jours: et c'était dans un pays où près de la

ville on trouve des lieux reculés comme au fond des déserts, et où par

conséquent je n'avais destiné que trois jours à des recherches que je ne

voulais pas étendre au loin. J'avais vu beaucoup d'habitations dans des

lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans

bâtiments, où dont les maisons de pierre et de construction misérable,

commençaient à me faire renoncer à mon projet, lorsque j'aperçus un peu

de fumée derrière de nombreux châtaigniers.

Les eaux, l'épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette

pente me plaisaient beaucoup: mais elle est inclinée vers le nord, et

comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m'y serais pas

arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir

passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l'entrée

des bois et dans les prés les plus solitaires. Un logement passable,

une grange en bois, un potager fermé d'un large ruisseau, deux

fontaines d'une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la

terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un

pré universel prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers

jusqu'aux sapins de la montagne: tel est Charrières. Dès le même soir je

pris des arrangements avec le fermier; puis j'allai voir le propriétaire

qui demeure à Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les

plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d'une manière moins

favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu'il voulait

d'abord, n'eût pu être accepté que par un ami; et ce qu'il me força

d'accepter, eût paru généreux de la part d'une ancienne connaissance. Il

faut que cette manière d'agir soit comme naturelle dans quelques lieux,

surtout dans certaines familles. Lorsque j'en parlai dans la sienne à

St.-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.

Je veux jouir de Charrières avant l'hiver. Je veux y être pour la

récolte des châtaignes, et j'ai bien résolu de ne pas perdre la

tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie,

d'une partie des prés et des vergers. Je laisse aux fermiers l'autre

partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l'endroit destiné

au chanvre, et surtout le terrain labouré.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée.

Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les

recoins les plus solitaires. La mousse y nuit à la récolte des foins;

les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit; l'on n'y a

ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône; tout y est sauvage et

abandonné: on n'a pas même débarrassé un endroit resserré entre les

rocs, où les arbres renversés par le vent et consumés de vétusté,

arrêtent la vase et forment une sorte de digue: des aunes et des

coudriers y prirent racine, et rendent ce passage comme impénétrable.

Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris; il en sort tout

rempli d'écume pour former un bassin naturel d'une grande pureté. De-là

il s'échappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots

précipités; et, beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les

ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de

sapin.

On dit que les loups chassés par l'abondance des neiges, descendent, en

hiver, chercher jusques-là les os et les restes des viandes qu'il faut à

l'homme même dans les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a

longtemps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi ce n'est pas les

loups que j'y craindrai. Que les hommes me laissent libres, du moins

près de leurs antres!

Oberman · 第 25 / 155 题