LETTRE IV.

DATX

Thiel, 19 juillet, 1.

J'ai passé à Iverdun[10]; j'ai vu Neuchâtel, Bienne et leurs environs.

Je m'arrête quelques jours à Thiel sur les frontières de Neuchâtel et de

Berne. J'avais pris à Lausanne une de ces berlines de remise

très-communes en Suisse. Je ne craignais pas l'ennui de la voiture;

j'étais trop occupé de ma position, de mes espérances si vagues, de

l'avenir incertain, du présent déjà inutile, et de l'intolérable vide

que je trouve partout.

Je vous envoie quelques mots écrits des divers lieux de mon passage.

DATX

D'Iverdun.

J'ai joui un moment de me sentir libre et dans des lieux plus beaux;

j'ai cru y trouver une vie meilleure: mais je vous avouerai que je ne

suis pas content. A Moudon, au centre du pays de Vaud, je me demandais:

Vivrais-je heureux dans ces lieux si vantés et si désirés? mais un

profond ennui m'a fait partir aussitôt. J'ai cherché ensuite a m'en

imposer à moi-même, en attribuant principalement cette impression à

l'effet d'une tristesse locale. Le sol de Moudon est boisé et

pittoresque, mais il n'y a point de lac. Je me décidai à rester le soir

à Iverdun, espérant retrouver sur ses rives, ce bien être mêlé de

tristesse que je préfère à la joie. La vallée est belle, et la ville est

l'une des plus jolies de la Suisse. Malgré le pays, malgré le lac,

malgré la beauté du jour, j'ai trouvé Iverdun plus triste que Moudon.

Quels lieux me faudra-t-il donc?

DATX

De Neuchâtel.

J'ai quitté ce matin Iverdun, jolie ville, agréable à d'autres yeux, et

triste aux miens. Je ne sais pas bien encore ce qui peut la rendre telle

pour moi; mais je ne me suis point trouvé le même aujourd'hui. S'il

fallait différer le choix d'un séjour tel que je le cherche, je me

résoudrais plus volontiers à attendre un an près de Neuchâtel, qu'un

mois près d'Iverdun.

DATX

De S.t Biaise.

Je reviens d'une course dans le Val de Travers. C'est là que j'ai

commencé à sentir dans quel pays je suis. Les bords du lac de Genève

sont admirables sans doute, cependant il semble que l'on pourrait

trouver ailleurs les mêmes beautés, car pour les hommes on voit d'abord

qu'ils y sont comme dans les plaines, eux et ce qui les concerne[11].

Mais ce vallon, creusé dans le Jura, porte un caractère grand et simple;

il est sauvage et animé; il est à-la-fois paisible et romantique; et

quoiqu'il n'ait point de lac, il m'a frappé davantage que les bords de

Neuchâtel et même de Genève. La terre paraît ici moins assujettie à

l'homme, et l'homme moins abandonné à des convenances misérables. L'oeil

n'y est pas importuné sans cesse par des terres labourées, des vignes et

des maisons de plaisance, odieuses richesses de tant de pays malheureux.

Mais de gros villages; mais des maisons de pierre; mais de la recherche,

de la vanité, des titres, de l'esprit, de la causticité! Où

m'emportaient de vains rêves? A chaque pas que l'on fait ici, l'illusion

revient et s'éloigne; à chaque pas on espère, on se décourage; on est

perpétuellement changé sur cette terre si différente et des autres et

d'elle-même. Je vais dans les Alpes.

DATX

De Thiel.

J'allais à Vevay par Morat, et je ne croyais pas m'arrêter ici: mais

hier j'ai été frappé, à mon réveil, du plus beau spectacle que l'aurore

puisse produire dans une contrée dont la beauté réelle, est pourtant

plus riante que sublime. Cela m'a entraîné à passer ici quelques jours.

Ma fenêtre était restée ouverte la nuit, selon mon usage. Vers les

quatre heures, je fus éveillé par l'éclat du jour et par l'odeur des

foins que l'on avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la

lune. Je m'attendais à une vue ordinaire; mais j'eus un instant

d'étonnement. Les pluies du solstice avaient conservé l'abondance des

eaux accrues précédemment par la fonte des neiges du Jura. L'espace

entre le lac et la Thièle était inondé presqu'entièrement; les parties

les plus élevées formaient des pâturages isolés au milieu de ces plaines

d'eau sillonnées par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du

lac que le vent poussait au loin sur la rive demi-submergée. Des

chèvres, des vaches, et leur conducteur, qui tirait de son cornet des

sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre restée à

sec entre la plaine inondée et la Thièle. Des pierres placées aux

endroits les plus difficiles, soutenaient, ou continuaient cette sorte

de chaussée naturelle: on ne distinguait point le pâturage que ces

dociles animaux devaient atteindre; et, à voir leur démarche lente et

mal assurée, on eût dit qu'ils allaient s'avancer et se perdre dans le

lac. Les hauteurs d'Anet, et les bois épais du Julemont, sortaient du

sein des eaux comme une île encore sauvage et inhabitée. La chaîne

montueuse du Vuilly bordait le lac à l'horizon. Vers le sud, l'étendue

s'en prolongeait derrière les coteaux de Mont-mirail; et par-delà tous

ces objets, soixante lieues de glaces séculaires imposaient à toute la

contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature, qui

font les lieux sublimes.

Je dînai avec le receveur du péage. Sa manière ne me déplut pas. C'est

un homme plus occupé de fumer et de boire, que de haïr, de projetter, de

s'affliger. Il me semble que j'aimerais assez dans les autres ces

habitudes que je ne prendrai point. Elles font échapper à l'ennui; elles

remplissent les heures, sans que l'on ait l'inquiétude de les remplir:

elles dispensent un homme de beaucoup de choses plus mauvaises, et

mettent du moins à la place de ce calme du bonheur qu'on ne voit sur

aucun front, celui d'une distraction suffisante qui concilie tout, et ne

nuit qu'aux acquisitions de l'esprit.

Le soir je pris la clef pour rentrer dans la nuit, et n'être point

assujetti à l'heure. La lune n'était pas levée, je me promenais le long

des eaux vertes de la Thièle. Mais me sentant disposé à rêver longtemps,

et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer toute

entière au dehors, je pris la route de St. Blaise: je la quittai à un

petit village nommé Marin, qui a le lac au sud; je descendis une pente

escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues.

L'air était calme, on n'apercevait aucune voile sur le lac. Tous

reposaient, les uns dans l'oubli des travaux, d'autres dans celui des

douleurs. La lune parut: je restai longtemps. Vers le matin, elle

répandait sur les terres et sur les eaux l'ineffable mélancolie de ses

dernières lueurs. La nature paraît bien grande à l'homme, lorsque, dans

un long recueillement, il entend le roulement des ondes sur la rive

solitaire, dans le calme d'une nuit encore ardente et éclairée par la

lune qui finit.

Indicible sensibilité! charme et tourment de nos vaines années; vaste

conscience d'une nature partout accablante et partout impénétrable!

passion universelle, indifférence, sagesse avancée, voluptueux abandon:

tout ce qu'un coeur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds;

j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J'ai fait un

pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement: j'ai dévoré dix années de ma

vie. Heureux l'homme simple dont le coeur est toujours jeune!

Là, dans la paix de la nuit, j'interrogeai ma destinée incertaine, mon

coeur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses,

semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je

donc, me disais-je? Quel triste mélange d'affection universelle, et

d'indifférence pour tous les objets de la vie positive? Une imagination

romanesque me porte-t-elle à chercher, dans un ordre bizarre, des objets

préférés par cela seul que leur existence chimérique pouvant se

modifier arbitrairement, se revêt à mes yeux de formes spécieuse, et

d'une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore.

Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n'y sont point, et

cherchant toujours ce que je n'obtiendrai jamais, étranger dans la

nature réelle, ridicule au milieu des hommes, je n'aurai que des

affections vaines: et soit que je vive selon moi-même, soit que je vive

selon les hommes, je n'aurai dans l'oppression extérieure, ou dans ma

propre contrainte, que l'éternel tourment d'une vie toujours réprimée et

toujours misérable. Mais les écarts d'une imagination ardente et

immodérée sont sans constance comme sans règle: jouet de ses passions

mobiles et de leur ardeur aveugle et indomptée, un tel homme n'aura ni

continuité dans ses goûts, ni paix dans son coeur.

Que puis-je avoir de commun avec lui? Tous mes goûts sont uniformes,

tout ce que j'aime est facile et naturel: je ne veux que des habitudes

simples, des amis paisibles, une vie toujours la même. Comment mes voeux

seraient-ils désordonnés? je n'y vois que les besoins, que le sentiment

de l'harmonie et des convenances. Comment mes affections seraient-elles

odieuses aux hommes? je n'aime que ce qu'ont aimé les meilleurs d'entre

eux; je ne cherche rien aux dépens d'aucun d'eux; je cherche ce que

chacun peut avoir, ce qui est nécessaire aux besoins de tous, ce qui

finirait leurs misères, ce qui rapproche, unit, console: je ne veux que

la vie des peuples bons, ma paix dans la paix de tous[12]. Je n'aime, il

est vrai, que la nature; mais c'est pour cela qu'en, m'aimant moi-même,

je ne m'aime point exclusivement; et que les autres hommes sont encore

dans la nature, ce que j'en aime davantage. Un sentiment impérieux

m'attache à toutes les impressions aimantes; mon coeur plein de lui-même,

de l'humanité, et de l'accord primitif des êtres, n'a jamais connu de

passions personnelles ou irascibles. Je m'aime moi-même, mais c'est dans

la nature, c'est dans l'ordre qu'elle veut, c'est en société avec

l'homme qu'elle fit, et d'accord avec l'universalité des choses. A la

vérité, jusqu'à présent du moins, rien de ce qui existe n'a pleinement

mon affection, et un vide inexprimable est la constante habitude de mon

âme altérée. Mais tout ce que j'aime pourrait exister, la terre entière

pourrait être selon mon coeur, sans que rien fût changé dans la nature ou

dans l'homme lui-même, excepté les accidents éphémères de l'oeuvre

sociale.

Non, l'homme singulier ou romanesque n'est pas ainsi. Sa folie a des

causes factices. Il ne se trouve point de suite ni d'ensemble dans ses

affections; et comme il n'y a d'erreur et de bizarreries que dans les

innovations humaines, tous les objets de sa démence sont pris dans

l'ordre de choses qui excite les passions immodérées des hommes, et

l'industrieuse fermentation de leurs esprits toujours agités en sens

contraires.

Pour moi, j'aime les choses existantes; je les aime comme elles sont. Je

ne désire, je ne cherche, je n'imagine rien hors de la nature. Loin que

ma pensée divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres,

éloignés ou extraordinaires; et qu'indifférent pour ce qui s'offre à

moi, pour ce que la nature produit habituellement, j'aspire à ce qui

m'est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances

invraisemblables et à une destinée romanesque; je ne veux au contraire,

je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie

entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes

doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos

coeurs, ce qui fait la vie. Comme il ne me faut point des choses

difficiles où privilégiées, il ne me faut pas non plus des choses

nouvelles, changeantes, multipliées. Ce qui m'a plu, me plaira toujours;

ce qui a suffi à mes besoins, leur suffira dans tous les temps: le jour

semblable au jour qui fut heureux, est encore un jour heureux pour moi;

et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours à-peu-près les

mêmes, ne cherchant que ce qu'ils exigent, je désire toujours à-peu-près

les mêmes choses. Si je suis satisfait aujourd'hui, je le serai demain,

je le serai toute l'année, je le serai toute la vie: et si mon sort est

toujours le même, mes voeux toujours simples, seront toujours remplis.

L'amour du pouvoir ou des richesses est presqu'aussi étranger à ma

nature que l'envie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliéner de

moi les autres hommes, je ne suis le rival d'aucun d'eux: je ne puis pas

plus les envier que les haïr; je refuserais ce qui les passionne, je

refuserais de triompher d'eux: je ne veux pas même les surpasser en

vertu. Je me repose dans ma bonté naturelle. Heureux qu'il ne me faille

point d'efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point

sans nécessité; et pourvu que je sois homme de bien, je ne prétendrai

pas être vertueux. Ce mérite est très-grand, mais j'ai le bonheur qu'il

ne me soit pas indispensable, et je le leur abandonne: c'est détruire la

seule rivalité qui pût subsister entre nous. Leurs vertus sont

ambitieuses comme leurs passions: ils les étalent fastueusement; et ce

qu'ils y cherchent surtout, c'est la primauté. Je ne suis point leur

concurrent; je ne le serai pas même en cela. Que perdrai-je à leur

abandonner cette supériorité? Dans ce qu'ils appellent vertus, les unes,

seules utiles, sont naturellement dans l'homme constitué comme je me

trouve l'être, et comme je penserais volontiers que tout homme l'est

primitivement; les autres compliquées, difficiles, imposantes et

superbes, ne dérivent point immédiatement de la nature de l'homme: c'est

pour cela que je les trouve ou fausses ou vaines, et que je suis peu

curieux d'en obtenir le mérite, au moins incertain. Je n'ai pas besoin

d'effort pour atteindre ce qui est dans ma nature, et je n'en veux point

faire pour parvenir à ce qui lui est contraire. Ma raison le repousse,

et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des

altérations étrangères et un commencement de déviation. Le seul effort

que l'amour du bien exige de moi, c'est une vigilance soutenue, qui ne

permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s'introduire dans

une âme trop droite pour les parer de beaux dehors, et trop simple pour

les contenir. Telle est la vertu que je me dois à moi-même, et le devoir

que je m'impose. Je sens irrésistiblement que mes penchants sont

naturels: il ne me reste qu'à m'observer bien moi-même pour écarter de

cette direction générale toute impulsion particulière qui pourrait s'y

mêler; pour me conserver toujours simple et toujours droit, au milieu

des perpétuelles altérations et des bouleversements que peuvent me

préparer l'oppression, d'un sort précaire, et les subversions de tant de

choses mobiles. Je dois rester, quoiqu'il arrive, toujours le même et

toujours moi; non pas précisément tel que je suis dans des habitudes

contraires à mes besoins; mais tel que je me sens, tel que je veux

être, tel que je suis dans cette vie intérieure, seul asile de mes

tristes affections.

Je m'interrogerai, je m'observerai, je sonderai ce coeur naturellement

vrai et aimant, mais que tant de dégoûts peuvent avoir déjà rebuté. Je

déterminerai ce que je suis; je veux dire ce que je dois être: et cet

état une fois bien connu, je m'efforcerai de le conserver toute ma vie,

convaincu que rien de ce qui m'est naturel n'est dangereux ou

condamnable, persuadé que l'on n'est jamais bien que quand on est selon

sa nature, et décidé à ne jamais réprimer en moi que ce qui tendrait à

altérer ma forme originelle.

J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles; dans ma superbe erreur,

je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile

aussi illusoire[13]. Ma fermeté stoïque bravait le malheur comme les

passions; et je me tenais assuré d'être le plus heureux des hommes, si

j'en étais le plus vertueux. L'illusion a duré près d'un mois dans sa

force; un seul incident la dissipée. C'est alors, que toute l'amertume

d'une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l'abandon du

dernier prestige qui l'abusât. Depuis ce moment, je ne prétends plus

employer ma vie, je cherche seulement à la remplir: je ne veux plus en

jouir, mais seulement la tolérer: je n'exige point qu'elle soit

vertueuse, mais qu'elle ne soit jamais coupable.

Et cela même, où l'espérer, où l'obtenir? Où trouver des jours

commodes, simples, occupés, uniformes? Où fuir le malheur? Je ne veux

que cela. Mais quelle destinée que celle où les douleurs restent, où les

plaisirs ne sont plus! Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils

donnés: mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure

joie; jamais! et je n'ai pas vingt-un ans! et je suis né sensible;

ardent! et je n'ai jamais joui! et après la mort...... Rien non plus

dans la vie: rien dans la nature...... Je ne pleurai point; car je n'ai

plus de larmes. Je sentis que je me refroidissais; je me levai, je

marchai sur la grève; et le mouvement me fut utile.

Insensiblement je revins à ma première recherche. Comment me fixer? le

puis-je? et quel lieu choisirai-je? Comment, parmi les hommes, vivre

autrement qu'eux; ou comment vivre loin d'eux sur cette terre dont ils

fatiguent les derniers recoins? Ce n'est qu'avec de l'argent que l'on

peut obtenir même ce que l'argent ne paye pas; et que l'on peut éviter

ce qu'il procure. La fortune que je pouvais attendre se détruit. Le peu

que je possède maintenant devient incertain. Mon absence achèvera

peut-être de tout perdre; et je ne suis point d'un caractère à me faire

un sort nouveau. Je crois qu'il faut en cela laisser aller les choses.

Ma situation tient à des circonstances dont les résultats sont encore

éloignés. Il n'est pas certain que, même en sacrifiant les années

présentes, je trouvasse les moyens de disposer à mon gré l'avenir.

J'attendrai; je ne veux pas écouter une prudence inutile qui me

livrerait de nouveau à des ennuis devenus intolérables. Mais il m'est

impossible maintenant de m'arranger pour toujours, de prendre une

position fixe, et une manière de vivre qui ne change plus. Il faut bien

différer, et longtemps peut-être: ainsi se passe la vie! Il faut livrer

des années encore aux caprices du sort, à l'enchaînement des

circonstances, à de prétendues convenances. Je vais vivre comme au

hasard, et sans plan déterminé, en attendant le moment où je pourrai

suivre le seul qui me convienne. Heureux encore si dans le temps que

j'abandonne, je parviens à préparer un temps meilleur: si je puis

choisir, pour ma vie future, les lieux, la manière, les habitudes,

régler mes affections, me réprimer; et retenir dans l'isolement et dans

les bornes d'une nécessité accidentelle, ce coeur avide et simple, à qui

rien ne sera donné: si je puis lui apprendre à s'alimenter lui-même dans

son dénuement, à reposer dans le vide, à rester calme dans ce silence

odieux, à subsister dans une nature muette.

Vous qui me connaissez, qui m'entendez; mais qui, plus heureux peut-être

et plus sage, cédez sans impatience aux habitudes de la vie; vous savez

quels sont en moi, dans l'éloignement où nous sommes destinés à vivre,

les besoins qui ne peuvent être satisfaits. Il est une chose qui me

console, c'est de vous avoir: ce sentiment ne cessera point. Mais, nous

nous le sommes toujours dit; il faut que mon ami sente comme moi; il

faut que notre destinée soit la même; il faut qu'on puisse passer

ensemble sa vie. Combien de fois j'ai regretté que nous ne soyons pas

ainsi l'un à l'autre! Avec qui l'intimité sans réserve pourra-t-elle

m'être aussi douce, m'être aussi naturelle? N'avez-vous pas été jusqu'à

présent ma seule habitude? Vous connaissez ce mot admirable: _Est

aliquid sacri in antiquis necessitudinibus._ Je suis fâché qu'il n'ait

pas été dit par Épicure, ou même par Léontium, plutôt que par un

orateur[14]. Vous êtes le point où j'aime à me reposer dans

l'inquiétude qui m'égare, où j'aime à revenir lorsque j'ai parcouru

toutes choses; et que je me suis trouvé seul dans le monde. Si nous

vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m'arrêterais là, je

connaîtrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie

commencerait. Mais il faut que j'attende, que je cherche, que je me hâte

vers l'inconnu, et que sans savoir où je vais, je fuie le présent comme

si j'avais quelque espoir dans l'avenir.

Vous excusez mon départ; vous le justifiez même: et cependant, indulgent

avec des étrangers, vous n'oubliez pas que l'amitié demande une justice

plus austère. Vous avez raison, il le fallait; c'est la force des

choses. Je ne vois qu'avec une sorte d'indignation cette vie ridicule

que j'ai quittée: mais je ne m'en impose pas sur celle que j'attends. Je

ne commence qu'avec effroi des années pleines d'incertitudes, et je

trouve quelque chose de sinistre à ce nuage épais qui reste devant moi.

Oberman · 第 24 / 155 题