DATX
Cully, 11 juillet, 1.
Je ne veux point parcourir la Suisse en voyageur, on en curieux. Je
cherche à être là, parce qu'il me semble que je serais mal ailleurs:
c'est le seul pays, voisin du mien, qui contienne généralement de ces
choses que je désire.
J'ignore encore de quel côté je me dirigerai: je ne connais ici
personne, et n'y ayant aucune sorte de relation, je ne puis choisir que
d'après des raisons prises de la nature des lieux. Le climat est
difficile en Suisse, surtout dans les situations que je préférerais. Il
me faut un séjour fixe pour l'hiver; c'est ce que je voudrais d'abord
décider: mais l'hiver est long dans le contrées élevées.
A Lausanne on me disait: C'est ici la plus belle partie de la Suisse,
celle que tous les étrangers aiment. Vous avez vu Genève et les bords
du lac; il vous reste à voir Iverdun, Neuchâtel et Berne: on va encore
au Locle qui est célèbre par son industrie. Pour le reste de la Suisse,
c'est un pays bien sauvage: on reviendra de la manie anglaise d'aller se
fatiguer et s'exposer pour voir de la glace et dessiner des cascades.
Vous vous fixerez ici: le pays de Vaud[8] est le seul qui convienne à un
étranger; et même dans le pays de Vaud il n'y a que Lausanne, surtout
pour un Français.
Je les ai assurés que je ne choisirais pas Lausanne, et ils ont cru que
je me trompais. Le pays de Vaud a de grandes beautés, mais je suis
persuadé d'avance que sa partie basse est une de celles de la Suisse
que j'aimerai le moins. La terre et les hommes y sont, à peu de chose
près, comme ailleurs: je cherche d'autres moeurs, et une autre nature. Si
je savais l'allemand, je crois que j'irais du côté de Lucerne: mais l'on
n'entend le français que dans un tiers de la Suisse, et ce tiers en est
précisément la partie la plus riante et la moins éloignée des habitudes
françaises, ce qui me met dans une grande incertitude. J'ai presque
résolu de voir les bords de Neuchâtel, et le bas-Valais; après quoi
j'irai près de Schwitz, ou dans l'Underwalden, malgré l'inconvénient
très-grand d'une langue qui m'est tout-à-fait étrangère.
J'ai remarqué un petit lac que les cartes nomment de Bré, ou de Bray,
situé à une certaine élévation dans les terres, au-dessus de Cully:
j'étais venu dans cette ville pour en aller visiter les rives presque
inconnues et éloignées des grandes routes. J'y ai renoncé; je crains que
le pays ne soit trop ordinaire, et que la manière de vivre des gens de
la campagne, si près de Lausanne, ne me convienne encore moins.
Je voulais traverser le lac[9]; et j'avais, hier, retenu un bateau pour
me rendre sur la côte de Savoye. Il a fallu renoncer à ce dessein: le
temps a été mauvais tout le jour, et le lac est encore fort agité.
L'orage est passé, la soirée est belle. Mes fenêtres donnent sur le lac;
l'écume blanche des vagues est jetée quelquefois jusques dans ma
chambre, elle a même mouillé le toit. Le vent souffle du Sud-Ouest, en
sorte que c'est précisément ici que les vagues ont plus de force et
d'élévation. Je vous assure que ce mouvement et ces sons mesurés donnent
à l'âme une forte impulsion. Si j'avais à sortir de la vie ordinaire, si
j'avais à vivre, et que pourtant je me sentisse découragé, je voudrais
être un quart-d'heure seul devant un lac agité: je crois qu'il ne serait
plus de grandes choses qui ne me fussent naturelles.
J'attends avec quelqu'impatience la réponse que je vous ai demandée; et
quoi-qu'elle ne puisse en effet arriver encore, je pense à tout moment
à envoyer à Lausanne pour voir si on ne néglige pas de me la faire
parvenir. Sans doute elle me dira bien positivement ce que vous pensez,
ce que vous présumez de l'avenir; et si j'ai eu tort, étant moi, de
faire ce qui chez beaucoup d'autres eût été une conduite pleine de
légéreté. Je vous consultais sur des riens, et j'ai pris sans vous la
résolution la plus importante. Vous ne refuserez pas pourtant de me dire
votre opinion: il faut qu'elle me réprime, ou me rassure. Vous avez déjà
oublié que je me suis arrangé en ceci comme si je voulais vous en faire
un secret: les torts d'un ami peuvent entrer dans notre pensée, mais non
dans nos sentiments. Je vous félicite d'avoir à me pardonner des
faiblesses: sans cela je n'aurais pas tant de plaisir à m'appuyer sur
vous; ma propre force ne me donnerait pas la sécurité que me donne la
vôtre.
Je vous écris comme je vous parlerais, comme on se parle à soi-même.
Quelquefois on n'a rien à se dire l'un à l'autre, on a pourtant besoin
de se parler; c'est souvent alors que l'on bavarde le plus à son aise.
Je ne connais de promenade qui donne un vrai plaisir que celle que l'on
fait sans but, lorsque l'on va uniquement pour aller, et que l'on
cherche sans vouloir aucune chose; lorsque le temps est tranquille, un
peu couvert, que l'on n'a point d'affaires, que l'on ne veut pas savoir
l'heure, et que l'on se met à pénétrer au hasard dans les fondrières et
les bois d'un pays inconnu; lorsqu'on parle des champignons, des biches,
des feuilles rousses qui commencent à tomber; lorsque je vous dis: Voilà
une place qui ressemble bien à celle où mon père s'arrêta, il y a dix
ans, pour jouer au petit-palet avec moi, et où il laissa son couteau de
chasse que le lendemain l'on ne put jamais retrouver. Lorsque vous me
dites: L'endroit où nous venons de traverser le ruisseau eût bien plû au
mien. Dans les derniers temps de sa vie, il se faisait conduire à une
grande lieue de la ville dans un bois bien épais, où il y avait quelques
rochers et de l'eau; alors il descendait de la calèche, et il allait,
quelquefois seul, quelquefois avec moi, s'asseoir sur un grès: nous
lisions les _Vies des Pères du Désert_. Il me disait: Si dans ma
jeunesse j'étais entré dans un monastère, comme Dieu m'y appelait, je
n'aurais pas eu tous les chagrins que j'ai eus dans le monde, je ne
serais pas aujourd'hui si infirme et si cassé; mais je n'aurais point de
fils, et en mourant, je ne laisserais rien sur la terre....... Et
maintenant il n'est plus! Ils ne sont plus!
Il y a des hommes qui croyent se promener, à la campagne, lorsqu'ils
marchent en ligne droite dans une allée sablée. Ils ont dîné, ils vont
jusqu'à la statue, et ils reviennent au trictrac. Mais quand nous nous
perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il
y avait quelque chose de solennel à ces souvenirs d'un temps déjà
reculé, qui semblaient venir à nous dans l'épaisseur et la majesté des
bois. Comme l'âme s'agrandit lorsqu'elle rencontre des choses belles, et
qu'elle ne les a pas prévues! Je n'aime point que ce qui appartient au
coeur soit préparé et réglé: laissons l'esprit chercher avec ordre, et
symétriser ce qu'il travaille. Pour le coeur, il ne travaille pas; et si
vous lui demandez de produire, il ne produira rien: la culture le rend
stérile. Vous vous rappelez des lettres que R ... écrivait à L ... qu'il
appelait son ami. Il y avait bien de l'esprit dans ces lettres, mais
aucun abandon. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait
sur un sujet particulier; chaque paragraphe avait son objet et sa
pensée. Tout cela était arrangé comme pour l'impression; c'était des
chapitres d'un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je
pense: aurions-nous besoin d'esprit? Quand des amis se parlent c'est
pour se dire tout ce qui leur vient en tête. Il y a une chose que je
vous demande; c'est que vos lettres soient longues, que vous soyez
longtemps à m'écrire, que je sois longtemps à vous lire: souvent je vous
donnerai l'exemple. Quant au contenu, je ne m'en inquiète point:
nécessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous
sentons: et n'est-ce pas cela qu'il faut que nous disions? Quand on veut
jaser, s'avise-t-on de dire? parlons sur telle chose, faisons des
divisions, et commençons par celle-ci.
On apportait le souper lorsque je me suis mis à écrire, et voilà que
l'on vient de me dire: Mais, Monsieur, le poisson est tout froid, il ne
sera plus bon, au moins. Adieu donc. Ce sont des truites du Rhône. Ils
me les vantent, comme s'ils ne voyaient pas que je mangerai seul.