LETTRE II.

DATX

Lausanne[5], 9 juillet, I.

J'arrivai de nuit à Genève: j'y logeai dans une assez triste auberge, où

mes fenêtres donnaient sur une cour, je n'en fus point fâché. Entrant

dans une aussi belle contrée, je me ménageais volontiers l'espèce de

surprise d'un spectacle nouveau; je la réservais pour la plus belle

heure du jour; je le voulais avoir dans sa plénitude, et sans affaiblir

son impression en l'éprouvant par degré.

En sortant de Genève, je me mis en route, seul, libre, sans but

déterminé, sans autre guide qu'une carte assez bonne, que je porte sur

moi.

J'entrais dans l'indépendance. J'allais vivre dans le seul pays

peut-être de l'Europe, où dans un climat assez favorable, on trouve

encore les sévères beautés des sites naturels. Devenu calme par l'effet

même de l'énergie que les circonstances de mon départ avait éveillée en

moi, content de posséder mon être pour la première fois de mes jours si

vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec l'avidité d'un

coeur jeune, et cette sensibilité, fruit amer et précieux de mes longs

ennuis; j'étais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de

Genève, lorsque le soleil paraissant au-dessus des hautes neiges,

éclaira à mes yeux cette terre admirable. C'est près de Copet que je vis

l'aurore, non pas inutilement belle comme je l'avais vue tant de fois,

mais d'une beauté sublime et assez grande pour ramener le voile des

illusions sur mes yeux découragés.

Vous n'avez point vu cette terre à laquelle Tavernier ne trouvait

comparable qu'un seul lieu dans l'Orient. Vous ne vous en ferez pas une

idée juste; les grands effets de la nature ne s'imaginent point tels

qu'ils sont. Si j'avais moins senti la grandeur et l'harmonie de

l'ensemble, si la pureté de l'air n'y ajoutait pas une expression que

les mots ne sauraient rendre, si j'étais un autre, j'essayerais de vous

peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses; les noirs

escarpements de la côte de Savoye; les collines de la Vaux et du

Jorat[6], peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de

Gruyère et d'Ormont; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses

vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état intérieur ajouta-t-il au

prestige de ces lieux; peut-être nul homme n'a-t-il éprouvé à leur

aspect tout ce que j'ai senti[7].

C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus

grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives:

celles-ci laissent apercevoir leurs bornes; mais celles que promettent

ce sentiment d'une puissance illimitée, sont immenses comme elle, et

semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je

n'oserais décider que l'homme dont l'habitude des douleurs a navré le

coeur, n'ait point reçu de ses misères mêmes, une aptitude à des plaisirs

inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l'avantage d'une plus

grande indépendance, et d'une durée qui soutient la vieillesse

elle-même. Pour moi, j'ai éprouvé dans ce moment auquel il n'a manqué

qu'un autre coeur qui sentît avec le mien, comment une heure de vie peut

valoir une année d'existence; combien tout est relatif dans nous, et

hors de nous; et comment nos misères viennent surtout de notre

déplacement dans l'ordre des choses.

La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable, elle suit

généralement les rives du lac; et comme elle me conduisait vers les

montagnes, je ne pensai point à la quitter. Je ne m'arrêtai qu'auprès de

Lausanne sur une pente, d'où l'on n'apercevait pas la ville, et où

j'attendis la fin du jour.

Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu

et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut

éviter cette heure d'ennui qu'en évitant aussi de voyager pendant la

chaleur: c'est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses

au Forez, j'ai pris l'usage d'aller à pied si la campagne est

intéressante; et quand je marche, une sorte d'impatience ne me permet de

m'arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont

nécessaires pour se débarrasser promptement de la poussière des grandes

routes, et des ornières boueuses des plaines; mais lorsqu'on est sans

affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir

la poste, et je trouve qu'on est trop dépendant si l'on va avec ses

chevaux. J'avoue qu'en arrivant à pied l'on est moins bien reçu d'abord

dans les auberges; mais il ne faut que quelques minutes à un aubergiste

qui sait son métier, pour s'apercevoir que s'il y a de la poussière sur

les souliers il n'y a pas de paquet sur l'épaule, et qu'ainsi l'on

pourrait être en état de le faire gagner assez pour qu'il ôte son

chapeau d'une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous

dire tout comme à un autre: Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres?

J'étais donc sous les pins du Jorat: la soirée était belle, les bois

silencieux, l'air calme, le couchant vapoureux, mais sans nuages. Tout

paraissait fixe, éclairé, immobile: et dans un moment où je levai les

yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me

portait, j'eus une illusion imposante que mon état de rêverie

prolongea. La pente rapide qui s'étendait jusqu'au lac se trouvait

cachée pour moi sous le tertre où j'étais assis; et la surface du lac

très-inclinée, semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des

vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoye confondues avec elles et

revêtues des mêmes teintes: la lumière du couchant et le vague de l'air

dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent

de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables; et leur colosse

sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible,

ne me parut qu'un amas de nuées orageuses suspendues dans l'espace: il

n'était plus d'autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul,

au sein de l'immensité.

Ce moment-là fut digne de la première journée d'une vie nouvelle: j'en

éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous

en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma

main: les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient

l'éloigner; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce

que j'ai mieux senti.

Près de Nion j'ai vu le Mont-Blanc assez à découvert, et depuis ses

bases apparentes; mais l'heure n'était point favorable, il était mal

éclairé.

Oberman · 第 22 / 155 题