DATX
Genève, 8 juillet, première année.
Il ne s'est passé que vingt jours depuis que je vous écrivis de Lyon. Je
n'annonçais aucun projet nouveau, je n'en avais pas; et maintenant j'ai
tout quitté, me voici sur une terre étrangère.
Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel[3], et que vous
ne puissiez me répondre aussi vite que je le désirerais. J'ai besoin de
savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous
aurez lu. Vous savez s'il me serait indifférent d'avoir des torts avec
vous: cependant je crains que vous ne m'en trouviez, et je ne suis pas
bien assuré moi-même de n'en point avoir. Je n'ai pas même pris le temps
de vous consulter. Je l'eusse bien désiré dans un moment aussi décisif:
encore aujourd'hui, je ne sais comment juger une résolution qui détruit
tout ce qu'on avait arrangé, qui me transporte brusquement dans une
situation nouvelle, qui me destine à des choses que je n'avais pas
prévues et dont je ne saurais même pressentir l'enchaînement et les
conséquences.
Il faut vous dire plus. L'exécution fut, il est vrai, aussi précipitée
que la décision: mais ce n'est pas le temps seul qui m'a manqué pour
vous en écrire. Quand même je l'aurais eu, je crois que vous l'eussiez
ignoré de même. J'aurais craint votre prudence: j'ai cru sentir cette
fois la nécessité de n'en avoir pas. Une prudence étroite et pusillanime
dans ceux de qui le sort m'a fait dépendre, a perdu mes premières
années, et je crois bien qu'elle m'a nui pour toujours. La sagesse veut
marcher entre la défiance et la témérité; le sentier est difficile: il
faut la suivre dans les choses qu'elle voit; mais dans les choses
inconnues, nous n'avons que l'instinct. S'il est plus dangereux que la
prudence, il fait aussi de plus grandes choses: il nous perd, ou nous
sauve: sa témérité devient quelquefois notre seul asile, et c'est
peut-être à lui de réparer les maux que la prudence a pu faire.
Il fallait laisser le joug s'appesantir sans retour, ou le secouer
inconsidérément: l'alternative me parut inévitable. Si vous en jugez de
même, dites-le moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misérable
chaîne on allait river. On voulait que je fisse ce qu'il m'était
impossible de faire bien; que j'eusse un état pour son produit, que
j'employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa
nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée; tromper
un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir, ce que je
n'aurais commencé qu'avec le désir de le cesser; et vivre ainsi dans un
état violent, dans une répugnance perpétuelle? Qu'il reconnaisse
l'impuissance où j'étais de le satisfaire, qu'il m'excuse! Il finira par
sentir que les conditions si diverses et si opposées, où les caractères
les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne peuvent convenir
indifféremment à tous les caractères; que ce n'est pas assez qu'un état,
qui a pour objet des intérêts et des démêlés contentieux, soit regardé
comme honnête, parce qu'on y acquiert, sans voler, trente ou quarante
mille livres de rente; et qu'enfin je n'ai pu renoncer à être homme,
pour être homme d'affaires.
Je ne cherche point à vous persuader, je vous rappelle les faits; jugez.
Un ami doit juger sans trop d'indulgence; vous l'avez dit.
Si vous aviez été à Lyon, je ne me serais pas décidé sans vous
consulter; il eût fallu me cacher de vous, au lieu que j'ai eu seulement
à me taire. Comme on cherche, dans le hasard même, des raisons qui
autorisent aux choses que l'on croit nécessaires, j'ai trouvé votre
absence favorable. Je n'aurais jamais pu agir contre votre opinion,
mais je n'ai pas été fâché de le faire sans votre avis; tant que je
sentais tout ce que pouvait alléguer la raison contre la loi que
m'imposait une sorte de nécessité, contre le sentiment qui m'entraînait.
J'ai écouté davantage cette impulsion secrète, mais impérieuse, que ces
froids motifs de balancer et de suspendre, qui, sous le nom de prudence,
tenaient peut-être beaucoup à mon habitude paresseuse, et à quelque
faiblesse dans l'exécution. Je suis parti, je m'en félicite: mais quel
homme peut jamais savoir s'il a fait sagement, ou non, pour les
conséquences éloignées des choses?
Je vous ai dit pourquoi je n'ai pas fait ce qu'on voulait; il faut vous
dire pourquoi je n'ai pas fait autre chose. J'examinais si je
rejetterais absolument le parti que l'on voulait me faire prendre; cela
m'a conduit à examiner quel autre je prendrais, et à quelle
détermination je m'arrêterais.
Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-être, ce que
tant de gens, qui n'ont en eux aucune autre chose, appellent un état.
Je n'en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature, ou contraire à ma
pensée. J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui
m'entourait; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi; je
demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants; et je vis
qu'il n'y avait pas d'accord entre moi et la société, ni entre mes
besoins et les choses qu'elle a faites. Je m'arrêtai avec effroi,
sentant que j'allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des
dégoûts sans terme comme sans objet. J'offris successivement à mon coeur
ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je
voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets
multipliés qu'ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à
laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas.
Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux? Je ne connais
point la satiété, je trouve partout le vide.
Dans ce jour, le premier où je sentis tout le néant qui m'environne,
dans ce jour qui a changé ma vie, si les pages de ma destinée se
fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à
jamais; avec quelle indifférence j'eusse abandonné la vaine succession
de ces heures si longues et si fugitives, que tant d'amertumes
flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera! Vous le savez,
j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune: les longs ennuis de mes
premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne
m'en imposent pas: et mes yeux demi-fermés ne sont jamais éblouis; trop
fixes, ils ne sont point surpris.
Ce jour d'irrésolution fut du moins un jour de lumière: il me fit
reconnaître en moi ce que je n'y voyais pas distinctement. Dans la plus
grande anxiété où j'eusse jamais été, j'ai joui pour la première fois de
la conscience de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon
apathie habituelle, forcé d'être quelque chose, je fus enfin moi-même:
et dans ces agitations jusqu'alors inconnues, je trouvai une énergie,
d'abord contrainte et pénible, mais dont la plénitude fut une sorte de
repos que je n'avais pas encore éprouvé. Cette situation douce et
inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison
de ce qu'on observe tous les jours, que les différences positives du
sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des
hommes.
Je me dis: la vie réelle de l'homme est en lui-même, celle qu'il reçoit
du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur
lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent, que selon
leur propre nature. Dans le cours d'une vie entière, perpétuellement
modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais comme dans cette
succession toujours mobile, lui seul subsiste quoique altéré, tandis que
les objets extérieurs relatifs à lui changent entièrement; il en résulte
que chacune de leurs impressions sur lui, dépend bien plus pour son
bonheur ou son malheur, de l'état où elle le trouve, que de la sensation
qu'elle lui apporte, et du changement présent qu'elle fait en lui.
Ainsi dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout à
l'homme, c'est d'être ce qu'il doit être. Les dispositions favorables
des choses viendront ensuite, c'est une utilité du second ordre pour
chacun des moments présents. Mais la suite de ces impulsions devenant,
par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intérieurs de l'homme,
si chacune de ces impressions est à-peu-près indifférente, leur totalité
fait pourtant notre destinée. Tout nous importerait-il également dans ce
cercle de rapports et de résultats mutuels? L'homme dont la liberté
absolue est si incertaine, et la liberté apparente si limitée, serait-il
contraint à un choix perpétuel qui demanderait une volonté constante,
toujours libre et puissante? Tandis qu'il ne peut diriger que si peu
d'événements, et qu'il ne saurait régler la plupart de ses affections,
lui importe-t-il, pour la paix de sa vie, de tout prévoir, de tout
conduire, de tout déterminer dans une sollicitude qui, même avec des
succès non interrompus, ferait encore le tourment de cette même vie?
S'il est également nécessaire de maîtriser ces deux mobiles dont
l'action est toujours réciproque; si pourtant cet ouvrage est au-dessus
des forces de l'homme, et si l'effort même qui tendrait à le produire
est précisément opposé au repos qu'on en attend, comment obtenir
à-peu-près ce résultat nécessaire en renonçant au moyen impraticable qui
paraît d'abord le pouvoir seul produire? La réponse à cette question
serait le grand-oeuvre de la sagesse humaine, et le principal objet que
l'on puisse proposer à cette loi intérieure qui nous fait chercher la
félicité. Je crus trouver à ce problème une solution analogue à mes
besoins présents: peut-être contribuèrent-ils à me la faire adopter.
Je pensai que le premier état des choses était surtout important dans
cette oscillation toujours réagissante, et qui par conséquent dérive
toujours plus ou moins de ce premier état. Je me dis: soyons d'abord ce
que nous devons être; plaçons-nous où il convient à notre nature, puis
livrons-nous au cours des choses, en nous efforçant seulement de nous
maintenir semblables à nous-mêmes. Ainsi, quoiqu'il arrive, et sans
sollicitudes étrangères, nous disposerons des choses; non pas en les
changeant elles-mêmes, ce qui nous importe peu, mais en maîtrisant les
impressions qu'elles feront sur nous, ce qui seul nous importe, ce qui
est le plus facile, ce qui maintient davantage notre être en le
circonscrivant et en reportant sur lui-même l'effort conservateur.
Quelque effet que produisent sur nous les choses par leur influence
absolue que nous ne pourrons changer, du moins nous conserverons
toujours beaucoup du premier mouvement imprimé, et nous approcherons,
par ce moyen, plus que nous ne saurions l'espérer par aucun autre, de
l'heureuse permanence du sage.
Dès que l'homme réfléchit, dès qu'il n'est plus entraîné par le premier
désir et par les lois inaperçues de l'instinct, toute équité, toute
moralité devient en un sens une affaire de calcul, et sa prudence est
dans l'estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion
un résultat aussi clair que celui d'une opération sur les nombres. Comme
je vous fais l'histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit;
et que je veux bien moins justifier ma décision que vous dire comment je
me suis décidé, je ne chercherai pas à vous rendre un meilleur compte de
mon calcul.
Conformément à cette manière de voir, je quitte les soins éloignés et
multipliés de l'avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si
vains; je m'attache seulement à disposer, une fois pour la vie, et moi
et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans
doute rester imparfait, et combien je serai entravé par les événements:
mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.
J'ai cru nécessaire de changer les choses avant de me changer moi-même.
Ce premier but pouvait être beaucoup plus promptement atteint que le
second; et ce n'eût point été dans mon ancienne manière de vivre que
j'eusse pu m'occuper sérieusement de moi. L'alternative du moment
difficile où je me trouvais, me força de songer d'abord aux changements
extérieurs. C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence
des passions, que l'on peut étudier son être. Je vais choisir une
retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frappé mon enfance
elle-même[4]. J'ignore où je m'arrêterai, mais écrivez-moi à Lausanne.