M. de Ghiliac, qui s'était avancé de quelques pas, interrompit vivement:

-- C'est très bien ainsi, au contraire. Nous ne pouvons qu'être heureux

de recevoir et de gâter un peu des enfants bien sages... qu'en dis-tu,

Guillemette?

Il enlevait entre ses bras la pette fille, et mit un baiser sur la joue

rose qui s'approchait câlinement de ses lèvres.

Valderez se pencha un peu pour rattraper le noeud qui retenait les

boucles de Guillemette. Celle-ci, d'un mouvement imprévu, lui jeta ses

bras autour du cou. Pendant quelques instants, les cheveux brun doré de

Valderez, les boucles brunes d'Elie se mêlèrent au-dessus de la tête de

l'enfant, leurs fronts se rapprochèrent. Le regard d'Elie, caressant et

tendre, glissa de sa fille à sa femme qui, inconsciente du délicieux

tableau familier formé par eux trois, renouait tranquillement le ruban

rose.

-- Vous êtes vraiment d'une fantaisie déconcertante, Elie, dit la voix

pointue de Mme de Trollens.

-- A quel propos me dites-vous cela? interrogea-t-il avec calme, tout

en posant l'enfant à terre.

-- Mais à propos de votre subite tendresse paternelle! Ce n'est guère

dans votre nature, il me semble?

Il laissa échapper un rire moqueur.

-- Merci bien du compliment! Vous avez une bonne opinion de votre

frère, Eléonore! Ainsi, vous me jugez incapable de remplir mes devoirs

paternels, et vous croyez que j'agis ainsi sous l'empire d'une simple

fantaisie?

-- Mais... vous nous y avez un peu habitués, mon cher!

M. de Ghiliac, s'avançant vers la table à thé autour de laquelle

commençait à évoluer Valderez, prit place sur un fauteuil vacant, et,

s'y enfonçant d'un mouvement nonchalant, dit avec une froideur

railleuse:

-- Expliquez-vous, je vous prie.

Quand il prenait ce ton et cette attitude, quand il tenait ainsi sous

l'étincelle cruellement moqueuse de son regard ses interlocuteurs,

ceux-ci perdaient pied généralement, bredouillaient et s'effondraient

piteusement. Mme de Trollens, malgré tout son aplomb, n'échappait pas à

la règle, et plus d'une fois son frère, impatienté de ses prétentions

ou de ses petites méchancetés sournoises, lui avait impitoyablement

infligé cette humiliation.

-- Vous l'avez dit un jour vous-même... Vous avez déclaré que tout,

chez vous, était soumis au caprice du moment... balbutia-t-elle.

-- Vraiment? Il est bien possible que cette déclaration ait été faite

par moi. Je suis, en effet, le plus capricieux des hommes... sauf

lorsqu'il s'agit de mes affections.

-- J'en ai en tout cas fait l'expérience pour l'amitié! s'écria

gaiement le prince Sterkine. Voilà près de vingt ans que la nôtre dure,

et, loin de s'affaiblir, elle se fortifie chaque jour.

-- Certainement... Mais ma soeur te dira, mon bon Michel, que tout

l'honneur t'en revient, car depuis que, garçonnets de dix ans tous

deux, nous nous sommes liés intimement autrefois à Cannes, tu as eu

l'héroïsme de supporter les sautes fantasques, l'égoïsme, la volonté

autoritaire de ton ami, que tu aimais quand même, -- et qui ne t'aimait

pas, lui, paraît-il, puisqu'on le juge incapable d'un sentiment de ce

genre.

Il riait, et autour de lui on lui fit écho, non sans jeter des coups

d'oeil malicieux vers Mme de Trollens, que le ton mordant de son frère

réduisait au silence.

Elle n'en aurait peut-être pas eu fini si vite avec la verve railleuse

d'Elie, sans l'apparition des autres hôtes d'Arnelles que ramenait

l'heure du thé. Bientôt, les conversations et les rires remplirent le

jardin d'hiver. Valderez servait le thé, aidée par Claude et une jeune

cousine de M. de Ghiliac, Madeleine de Vérans, tout récemment fiancée

au prince Sterkine. Guillemette, avisant un tabouret, s'était assise

près de son père. Celui-ci jouait avec les longues boucles de l'enfant

tout en répondant d'un air distrait à Mme de Brayles, qui avait réussi,

par de savantes manoeuvres, à trouver un siège près de lui. Roberte,

sans en avoir l'air, suivait la direction de son regard, et elle le

voyait sans cesse comme invinciblement attiré vers la jeune châtelaine,

qui allait et venait à travers les groupes.

-- Prenez-vous du café glacé, Elie?

Valderez s'approchait de son mari, un plateau à la main.

-- Mais oui! N'importe quoi!... Ce que vous voudrez.

Il était visible qu'il répondait machinalement, beaucoup plus occupé de

sa femme que de ce qu'elle lui offrait.

Mme de Brayles eut un petit rire bref, qui sonna faux.

-- Mais c'est délicieux, un mari aussi accommodant! Vous lui offririez,

madame, le plus amer breuvage, qu'il l'accepterait sans hésiter.

-- Certainement, parce que je serai persuadé que ma femme ne me le

donnerait que pour mon bien! riposta-t-il avec un léger sourire de

moquerie.

Puis, baissant la voix, et la physionomie devenue tout à coup sérieuse,

il demanda:

-- Vous semblez fatiguée, Valderez?

-- Oh! ce n'est rien, une simple névralgie!

-- Prenez donc tout de suite quelque chose pour la faire passer. Cette

température orageuse ne peut que l'augmenter encore.

-- Oui, je vais monter tout à l'heure.

-- Allez donc maintenant. Je vois fort bien que vous luttez contre une

souffrance très forte. Claude et Madeleine sont là pour finir de

veiller à ce que nos hôtes soient servis.

-- Et vous détestez voir une personne souffrante, ajoutez-le, Elie, dit

Mme de Brayles dont les lèvres pâlissantes se serraient nerveusement.

La bonne santé est, à vos yeux, indispensable.

Il riposta d'un ton sec et hautain:

-- Pardon! ne vous méprenez pas! Je trouve insupportables les femmes

sans cesse préoccupées de leurs malaises imaginaires, et en occupant

constamment leur mari. Mais je sais comprendre une souffrance réelle, y

compatir et faire en sorte de la soulager. Soyez sans crainte, je ne

suis pas un monstre, comme vous semblez le croire charitablement,

Roberte.

Il laissa échapper un petit rire railleur et se leva pour répondre à un

appel de sa mère, qui lui demandait de jouer une récente composition

musicale d'un jeune Roumain protégé par lui.

Valderez s'était rapprochée de la table à thé et informait à mi-voix

Madeleine de Vérans de l'absence momentanée qu'elle allait faire. Comme

elle se détournait pour quitter le jardin d'hiver, elle se trouva en

face de Mme de Brayles.

-- Allez vite vous soigner, chère madame, dit la voix chantante de la

jeune veuve. Quoi qu'en dise M. de Ghiliac, il trouve insupportables

les femmes souffrantes. La mère de Guillemette en a su quelque chose!

Sujette à de trop fréquents malaises, elle voyait son mari prendre

alors le train pour Vienne ou Pétersbourg, à moins qu'il ne s'en allât

vers les Indes ou le Groenland. C'était une façon charmante d'aider à

l'amélioration de cette pauvre petite santé, étant donné surtout

qu'elle ne vivait plus hors de sa présence! Ah! les hommes! les hommes!

Les beaux sourcils dorés de Valderez se rapprochèrent, sa voix prit un

accent très froid pour répliquer:

-- Il est bien difficile, madame, de savoir quelle est, dans un ménage,

la part de responsabilité de l'un et de l'autre. Mieux vaut ne pas

juger -- et ne pas en parler inconsidérément.

Elle inclina légèrement la tête et sortit du jardin d'hiver; laissant

Mme de Brayles un peu abasourdie par la fière aisance de cette réponse,

qui était une leçon donnée sans ambages, comme se le répétait

rageusement Roberte.

Valderez monta à sa chambre, prit un cachet d'aspirine et redescendit

aussitôt. Mais, au lieu de regagner les salons, elle s'arrêta dans le

salon blanc. Cette pièce lui était entièrement réservée, c'est là

qu'elle venait travailler lorsqu'elle trouvait un moment de loisir.

Elle était constamment garnie des fleurs les plus belles provenant des

serres et des jardins d'Arnelles, choisies chaque jour avec un soin

minutieux par le jardinier-chef, sur les ordres de M. de Ghiliac.

Valderez s'approcha d'une porte-fenêtre qu'elle ouvrit. L'air devenait

presque irrespirable. De lourdes nuées noires tenaient des masses d'eau

suspendues au-dessus de la terre et assombrissaient lugubrement les

eaux du lac. Aucun souffle de vent n'agitait les feuillages, une

immobilité pesante régnait dans l'atmosphère.

Du salon de musique, les sons du piano arrivaient à l'oreille de

Valderez. Elle eût reconnu entre mille ce jeu souple et ferme, si

profondément expressif, qu'elle avait écouté souvent avec un secret

ravissement.

-- Quand vous jouez, papa, maman écoute si bien qu'elle ne m'entend pas

entrer, avait dit un jour Guillemette.

Et elle l'écoutait encore en ce moment, un peu frémissante, cherchant à

saisir, sous les phrases musicales exprimées avec une exquise

délicatesse, quelque chose de l'âme du musicien.

De sourds grondements se faisaient entendre. L'orage se rapprochait et

de larges gouttes de pluie tombaient déjà, s'écrasant sur le sol de la

terrasse.

Sa pensée se reportait vers Mme de Brayles. Cette jeune femme lui

déplaisait de plus en plus. Son insinuation de tout à l'heure était

complètement déplacée. Et il était impossible à Valderez de ne pas

remarquer ses manoeuvres de coquetterie à peine déguisées autour d'

Elie, -- non moins d'ailleurs que la froideur de plus en plus accentuée

de celui-ci à l'égard de son amie d'enfance.

Depuis quelque temps, Valderez se demandait si les torts de M. de

Ghiliac envers sa première femme avaient été tels que semblaient le

faire croire les paroles dites naguère par la marquise douairière, et

celles prononcées tout à l'heure par Roberte. En tout cas, il n'était

pas impossible que Fernande en eût aussi, qui pouvaient peut-être

expliquer, sinon excuser complètement ceux de son mari. Claude l'avait

montrée à Valderez frivole et exaltée, peu intelligente, incapable de

comprendre une nature comme celle d'Elie, tellement jalouse qu'elle

épiait toutes ses sorties et lui adressait des reproches accompagnés de

crises de nerfs aussitôt que le moindre soupçon lui venait à l'esprit.

Evidemment, ce n'était pas le moyen de gagner le coeur d'un homme de ce

caractère.

Et au fond, maintenant, -- bien qu'elle ne s'expliquât toujours pas son

attitude le jour de leur mariage et les mois suivants, -- Valderez le

croyait bon, susceptible de procédés délicats, comme le démontrait sa

conduite à son égard. Depuis quelque temps, elle sentait chaque jour

s'écrouler, tout doucement, quelque chose de cette barrière qui s'était

dressée entre eux. Et les prunelles bleues se faisaient si étrangement

caressantes en se posant sur elle!

Un éclair enveloppa tout à coup la jeune femme. Un grondement sec se

prolongea, faisant trembler les vitres.

Valderez recula machinalement. Une autre lueur fulgurante venait

d'éclairer son esprit, lui montrant en toute clarté le sentiment qui

s'était développé en elle, qui y régnait maintenant. Elle aimait

Elie... elle l'aimait de telle sorte qu'elle souffrirait profondément

s'il s'éloignait d'elle encore.

Oui, ce n'était plus le devoir seul, comme elle le croyait tout à

l'heure, qui l'attachait à lui. Elle aimait cet homme énigmatique,

amour timide et tremblant qui n'aurait osé se montrer et s'épanouir,

car une défiance flottait toujours dans l'âme de Valderez, comme une

trace subtile du poison versé par une main criminelle.

Et précisément, l'avertissement de sa belle-mère lui revenait à

l'esprit: "Peut-être se plaira-t-il à faire naître en vous des

impressions qu'il analysera ensuite dans un prochain roman." Ah! si

cela était!... et s'il savait...

Non, il ne saurait pas! Elle lui déroberait son secret, tant qu'elle

ignorerait ce qui se cachait sous la douceur tendre de ce regard qui

faisait battre son coeur.

Elle répéta avec un mélange d'angoisse et de bonheur:

-- Je l'aime!... Je l'aime!

Au dehors, la pluie tombait maintenant avec violence, et sans que la

jeune femme, absorbée dans ses pensées, s'en aperçût, elle mouillait la

robe de crêpe de Chine rose pâle ornée de délicates broderies, qui

donnait aujourd'hui un éclat particulier à sa beauté.

Elle se rendait compte, maintenant, de l'impression produite sur lui

par l'aveu naïvement fait de l'impossibilité où elle se trouvait de

l'aimer. Une telle déclaration avait dû sembler singulièrement

mortifiante à cet homme idolâtré, -- venant surtout de cette humble

jeune fille qu'il avait daigné choisir et qui devait exciter l'envie de

toutes les femmes. Son orgueil n'avait pu le supporter, -- et Valderez

avait porté la peine de sa franchise. Avait-il peu à peu réfléchi? Se

disposait-il à oublier et à pardonner?

Depuis un moment, le piano avait cessé de se faire entendre. Une

silhouette masculine apparut tout à coup au seuil d'une porte restée

ouverte, au moment où une nouvelle lueur éclairait la jeune femme

immobile.

-- Mais à quoi songez-vous donc? s'écria la voix d'Elie, vibrante et

inquiète.

Saisie par cette apparition subite au moment où elle pensait à "lui" si

intimement, Valderez sursauta et eut un mouvement en arrière.

Entre Deux Ames · 第 40 / 48 题