-- Mon oncle, ne faites surtout pas de compliments à Valderez! Je vous
préviens qu'elle les reçoit sans aucun plaisir.
-- Aussi modeste que belle alors? C'est parfait, et tu es un heureux
mortel. Mais voilà une nièce que nous allons joliment gâter, je t'en
avertis, Elie!
-- Faites, mon oncle, ce n'est pas moi qui m'y opposerai.
-- Non, j'imagine même que tu n'es pas le dernier à le faire de ton
côté, riposta en riant le duc.
Mme de Versanges s'avançait à ce moment, tenant la main de Valderez.
Elle dit gaiement:
-- Mon cher enfant, je suis au regret de n'avoir pas connu plus tôt la
délicieuse nièce que vous nous avez donnée là. J'aurai bien de la peine
à vous pardonner de nous l'avoir cachée si longtemps. Mais je m'en
vengerai en vous aimant doublement, ma belle Valderez.
Et l'aimable femme baisa le front de la jeune marquise, un peu
rougissante, mais émue et charmée de cette sympathie sincère.
-- Ah! si j'avais une fille comme vous! Si j'étais à la place
d'Herminie! Hélas! notre foyer est vide depuis longtemps!
Une douloureuse émotion brisa la voix de Mme de Versanges.
Valderez se pencha vers elle, son regard compatissant et
respectueusement tendre se posa sur le fin visage de la vieille dame,
encadré de bandeaux argentés:
-- Ma tante, voulez-vous me permettre de vous aimer, de vous témoigner,
autant qu'il sera en mon pouvoir, mon affection, bien impuissante,
hélas! auprès de celle que vous avez perdue?
-- Non, pas impuissante, ma chère enfant, car elle réchauffera nos
pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre
existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune
femme.
Le duc se mordait la moustache pour cacher son émotion, tandis que M.
de Ghiliac, les yeux un peu baissés, caressait d'un geste machinal la
chevelure de Guillemette, debout près de lui.
-- Du bonheur, je crois que vous en donnez à tous ceux qui vous
entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voilà une petite fille
absolument méconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?
-- C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaieté
dans ces yeux-là -- tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles
brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout à
fait celle des Mothécourt.
Un pli léger se forma pendant quelques secondes sur le front du
marquis. Entre ses dents, il murmura:
-- Qu'elle ne soit pas une poupée frivole comme sa mère, au moins, si
elle doit lui ressembler de visage!
La marquise douairière apparut cette année-là à Arnelles plus tôt que
de coutume. Une sorte de hâte fébrile la possédait de voir face à face
celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la
place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une
irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait obligée de la
contenir, Elie, dédaignant tous les plaisirs mondains, s'installer à
Arnelles, près de cette jeune femme qu'il avait feint de délaisser
d'abord. Si aveuglée qu'elle fût par la jalousie, il lui était
impossible de ne pas admettre que l'orgueil, à défaut du coeur,
inclinât son fils vers cette admirable créature, digne de flatter
l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance
que la belle douairière ne serait plus maintenant que bien peu de
chose, près de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages,
toutes les admirations des hôtes du marquis de Ghiliac.
Pendant quelque temps, en le voyant si peu préoccupé de sa femme,
menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait
fortement espéré que Valderez séjournerait aux Hauts-Sapins, avec
Guillemette, pendant la durée de la saison des chasses à Arnelles.
Un jour, peu de temps après le retour d'Elie de sa croisière, elle
lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air étonné, un peu
sardonique, en ripostant:
-- A quoi songez-vous, ma mère? Si Valderez avait le désir d'aller
passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-là qu'elle
choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se
trouve là pour faire les honneurs de notre demeure.
Quelque temps après, le départ et l'installation à Arnelles de M. de
Ghiliac venaient montrer à sa mère que son influence conjugale était
peut-être beaucoup plus apparente que réelle.
Et quand, en arrivant à Arnelles, elle vit Valderez dans tout
l'épanouissement d'une beauté qui s'était augmentée encore, quand elle
remarqua la grâce incomparable avec laquelle elle portait ses
toilettes, signées d'un des grands maîtres de la couture, tous les
démons de la jalousie s'agitèrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un
jour à sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner à une bru des
torts de ce genre.
Valderez voyait arriver sa belle-mère avec une répugnance secrète. A
mesure que lui venait plus d'expérience, elle comprenait mieux la faute
commise par Mme de Ghiliac en lui révélant tous ces détails de la
nature d'Elie, et surtout en assurant aussi fermement à une pauvre
enfant ignorante et pleine de bonne volonté que son mari ne l'aimerait
jamais. Mais telle était la droiture de sa propre nature qu'elle ne
songeait pas encore à l'accuser de perfidie, d'autant moins que Mme de
Ghiliac, en lui parlant ainsi, avait paru absolument sincère -- et que,
hélas! l'attitude d'Elie était venue si vite corroborer ses dires! Mais
cependant Valderez ressentait d'instinct envers sa belle-mère un
éloignement, une crainte imprécise, en même temps que l'inquiétude
qu'elle ne fût mécontente de se voir supplantée comme maîtresse de
maison.
Mais Mme de Ghiliac connaissait trop bien la nature entière et absolue
de son fils pour oser émettre à ce sujet la plus légère récrimination.
Elle devait ronger son frein, et assister au triomphal succès de la
jeune châtelaine près des hôtes d'Arnelles.
C'était toujours un privilège envié d'être invité chez le marquis de
Ghiliac. Mais, cette année, l'attrait habituel s'augmentait encore par
la perspective de connaître enfin cette seconde femme sur laquelle ne
tarissaient pas d'éloges ceux qui l'avaient aperçue. Puis, ne serait-il
pas d'un passionnant intérêt de voir l'attitude de M. de Ghiliac envers
cette jeune femme, de savoir si vraiment il était, cette fois,
amoureux? Et quelle chose alléchante, pour les jalousies féminines,
d'avoir à surveiller tous les faits et gestes de la nouvelle
châtelaine, de songer aux impairs, aux imprudences que cette
provinciale inexpérimentée allait certainement commettre, dans ce
milieu qui lui était inconnu, et qui cachait tant d'embûches!
Celles qui escomptaient ce plaisir furent bien vite déçues. Le tact
inné de Valderez, son intelligence, sa réserve un peu fière sous
l'apparence la plus gracieuse lui permettaient de se trouver d'emblée
au niveau de ce rôle de maîtresse de maison tel qu'il devait être à
Arnelles. Et, de plus, elle avait en Elie un guide sûr qui la
conduisait d'une main discrète au travers du maquis de petites
intrigues, de jalousies, de fourberies aimables et d'amoralité
souriante dont il avait percé tous les secrets. Elle se sentait
entourée par lui d'une sollicitude constante, qui lui semblait douce et
rassurante dans ce milieu où son âme si profondément chrétienne, si
sérieuse et délicate ne se sentait pas à l'aise.
Personne ne songeait à contester l'aisance parfaite de la jeune
châtelaine ni la grâce inimitable avec laquelle elle recevait ses
hôtes. Le mariage de raison annoncé par la marquise douairière, rendu
plausible par la façon d'agir de M. de Ghiliac au début de son union,
paraissait maintenant à tous difficile à admettre, devant le charme
irrésistible de cette jeune femme. D'ailleurs, bien des changements
chez lui, bien des nuances saisies par les curiosités avides, étaient
venus faire penser à tous que, cette fois, l'insensible était touché.
L'affectueux intérêt qu'il témoignait à sa fille, le soin qu'il prenait
d'éloigner de sa femme tout ce qui pouvait la froisser dans ses idées,
la place qu'il lui donnait dans sa vie d'écrivain, surtout, auraient
suffi à démontrer l'influence qui s'exerçait sur lui.
Et elle? Naturellement, elle ne pouvait faire autrement que de
l'adorer. Mais elle n'imitait pas la première femme qui laissait voir
si bien ses sentiments, et ne savait pas cacher sa jalousie. Cela
devait évidemment plaire à M. de Ghiliac, ennemi des manifestations
extérieures.
Valderez se rendait fort bien compte de la curiosité dont elle était
l'objet, elle avait l'intuition des jalousies ardentes qui s'agitaient
autour d'elle. Mais elle continuait à remplir son devoir avec la même
grâce simple, en se dégageant de la crainte que lui inspirait, au
début, ce monde frivole qu'elle apprenait vite à connaître. Une messe
entendue à une heure matinale venait lui donner pour toute la journée
la force morale nécessaire dans cette ambiance de futilités et
d'intrigues. Elle pouvait alors passer, toujours gracieuse et bonne,
mais intérieurement détachée, au milieu du tourbillon qui emportait les
hôtes d'Arnelles de distractions en distractions, de fêtes en fêtes.
Mais elle songeait avec perplexité qu'il fallait qu'Elie fût réellement
bien frivole, pour se complaire dans une existence de ce genre. Il est
vrai qu'il ne semblait pas, pour le moment, y trouver un plaisir
excessif, et, très volontiers, laissait à d'autres le soin d'organiser
les amusements, auxquels il prenait, cette année, une part aussi
restreinte que le lui permettaient ses devoirs de maître de maison. De
son côté, Valderez se reposait de ce soin sur sa belle-mère et sur Mme
de Trollens, ces mondaines infatigables qui déployaient des trésors
d'imagination lorsqu'il s'agissait de leurs plaisirs. Elle pouvait
ainsi, presque chaque matin, trouver une heure pour aller travailler
près d'Elie, qui continuait à revoir les mémoires de ses ancêtres.
C'était généralement à ce moment-là qu'il lui donnait ses conseils et
qu'elle lui demandait son avis sur tout ce qui l'embarrassait dans sa
nouvelle tâche.
Elle trouvait aussi une aide, et une amie véritable, en la personne de
la comtesse Serbeck, la plus jeune soeur de M. de Ghiliac. Mariée très
jeune à un grand seigneur autrichien, Claude de Ghiliac avait trouvé en
son mari un coeur noble et sérieux, très chrétien, qui avait su diriger
vers le bien cette nature bonne et droite, mais que commençait à gâter
une éducation frivole et fausse. Dès le premier instant, Valderez et
elle avaient sympathisé. Claude, de nature enthousiaste, chantait les
louanges de sa jeune belle-soeur en même temps que celles de son frère,
dans l'admiration duquel elle avait été élevée par sa mère, pour qui
Elie seul comptait au monde. Ayant perdu depuis son mariage ses goûts
mondains, elle se plaisait surtout à s'occuper de sa petite famille, et
souvent Valderez et elle, laissant Mme de Ghiliac et sa fille aînée
diriger les papotages de salon, s'en allaient vers les enfants,
fréquemment rejointes par la duchesse de Versanges qui aimait fort ses
arrière-petits-neveux, mais surtout Guillemette, depuis que Valderez
avait transformé l'enfant morose et un peu sauvage en une petite
créature affectueuse, pleine d'entrain et de spontanéité.
-- Votre fille est admirablement bien élevée, mon cher ami,
déclara-t-elle un jour à M. de Ghiliac. Il serait à souhaiter que
toutes les mères prissent exemple sur Valderez pour le parfait mélange
de fermeté et de douceur qu'elle sait déployer à l'égard de cette
enfant.
C'était un après-midi orageux. Un certain nombre des hôtes d'Arnelles
étaient partis malgré tout en promenade. Mais la plupart, moins
intrépides, se répandaient dans la salle de billard, dans le salon de
musique, ou s'asseyaient autour des tables de bridge. La marquise
douairière, entourée d'un petit cercle, causait dans la jardin d'hiver
où allait être servi le thé. On discutait sur les meilleurs procédés
d'éducation. Elie se promenait de long en large, en s'entretenant avec
M. d'Essil arrivé depuis quelque temps. Il s'arrêta devant Mme de
Versanges et répliqua d'un ton sérieux:
-- Je suis absolument de votre avis, ma tante. Valderez est, en effet,
l'éducatrice idéale.
-- Mais ne pensez-vous pas que cette éducation serait peut-être moins
ferme, moins parfaite s'il s'agissait, au lieu d'une belle-fille, de
ses propres enfants?
C'était Mme de Brayles qui prononçait ces mots de sa voix un peu
chantante. Arrivée depuis trois semaines à la Reynie, elle ne manquait
pas la plus petite réunion à Arnelles, où la marquise douairière, qui
n'avait jamais montré auparavant grande sympathie pour elle, paraissait
l'attirer volontiers cette année.
-- Non, j'en suis certain. La fermeté est un devoir, -- et pour ma
femme, le devoir est la grande loi à laquelle elle ne se soustraira
jamais.
-- C'est magnifique!... mais bien austère! murmura une jeune femme dont
les mines langoureuses, destinées à attirer l'attention de M. de
Ghiliac, amusaient fort la galerie depuis quelques jours.
-- Austère? Oui, pour ceux qui ne voient dans la vie que le plaisir,
que la jouissance. Mais, autrement, c'est lui qui nous donne encore le
plus de bonheur, croyez-m'en, princesse!
La blonde princesse Ghelka rougit légèrement sous le regard de froide
ironie qui se posait sur elle. La marquise douairière, dont le front
s'était légèrement plissé depuis qu'il était question de sa bru,
intervint de cette voix brève qui indiquait chez elle une irritation
secrète.
-- Vous devenez d'un sérieux invraisemblable, Elie. Je me demande si
vous n'allez pas finir par vous enfermer dans quelque Thébaïde.
Il eut un sourire légèrement railleur.
-- Ce serait peut-être une sage résolution. Mais non, il n'en est pas
question pour le moment. Paris me reverra encore, -- plus ou moins
longtemps, cela dépendra de ma femme, qui s'y plaira peut-être moins
qu'ailleurs. C'est elle qui décidera de nos séjours ici ou là. Quant à
moi, peu m'importe, je me trouverai bien partout.
Un instant, dans le jardin d'hiver, un silence de stupéfaction passa.
Une telle déclaration, de la part de cet homme si fier de son autorité,
révélait à tous la place que tenait Valderez dans sa vie.
La lueur amusée qui se discernait dans le regard du marquis montrait
qu'il avait tout à fait conscience de l'effet produit par ses paroles.
M. d'Essil glissa un coup d'oeil discret vers Mme de Ghiliac. Quelque
chose avait frémi sur ce beau visage. La déclaration d'Elie venait sans
doute confirmer toutes ses craintes.
Le regard de M. d'Essil, qui se dirigeait curieusement vers Roberte,
vit un éclair de haine s'allumer dans les yeux bleus. Au bout de
l'enfilade des salons s'avançaient Valderez et la comtesse Serbeck, que
suivaient Guillemette, les aînés de Claude, Otto et Hermine, et les
deux enfants de Mme de Trollens.
-- Que viennent donc faire ici ces enfants? demanda Mme de Ghiliac d'un
ton sec, quand les jeunes femmes pénétrèrent dans le jardin d'hiver.
Ce fut Valderez qui répondit:
-- En raison d'une sagesse exemplaire depuis quelques jours, je leur
avais promis pour aujourd'hui une tasse de chocolat, la gourmandise
par excellence pour tous, et qui, paraît-il, leur semble bien meilleure
prise l'après-midi, avec les grandes personnes. C'est là une récompense
tout à fait exceptionnelle. Mais si cela vous dérange, ma mère...