-- Encore faudrait-il savoir, Roberte?...
-- Voilà ce dont il s'agit: Mme de Cabrols donne le mois prochain une
fête de charité. Il y a une partie littéraire. Alors j'ai conçu le
projet audacieux de venir vous demander un petit acte -- rien qu'un
petit acte, Elie! Notre fête aurait un succès inouï de ce seul fait.
-- Désolé, mais c'est impossible.
-- Oh! pourquoi?
Les sourcils du marquis se rapprochèrent légèrement. M. de Ghiliac
n'aimait pas être interrogé quant au motif de ses refus, sur lesquels
il avait coutume de ne jamais revenir, -- et cela, peut-être, parce
qu'il les faisait trop souvent sous l'empire de quelque caprice lui
traversant soudainement l'esprit.
-- C'est impossible, je vous le répète! dit-il froidement. Vous
trouverez fort bien ailleurs, et votre fête n'en aura pas moins
beaucoup de succès.
-- Non, ce ne sera plus la même chose! On se serait écrasé si nous
avions pu mettre votre nom sur notre programme! Ce petit acte que vous
aviez composé pour votre fête de l'été dernier était tellement
délicieux!
-- Eh bien! je vous autorise à le faire jouer de nouveau.
-- Mais j'aurais voulu de l'inédit!... Quelque chose que vous auriez
fait spécialement, uniquement pour... nous!
Les lèvres de M. de Ghiliac s'entr'ouvrirent dans un sourire d'ironie.
-- Ah! quelque chose de fait uniquement pour "vous"? dit-il en appuyant
sur le pronom, tandis que son regard railleur faisait un peu baisser
les yeux changeants qui suppliaient. Voilà qui aurait flatté votre
vanité, n'est-ce pas, Roberte? Vous auriez pu dire à tous et à toutes:
"C'est moi qui ai décidé M. de Ghiliac à écrire cela."
Elle releva les yeux et dit d'une voix basse, où passaient des
intonations ardentes:
-- Oui, je voudrais que vous le fassiez un peu pour moi, Elie!
Pendant quelques secondes, les prunelles bleu sombre, ensorcelantes et
dominatrices, se tinrent fixées sur elle. Cet homme, qui avait
certainement toute conscience de son pouvoir, semblait se complaire
dans l'adoration suppliante de la femme qui s'abaissait ainsi à mendier
près de lui ce qu'il lui avait toujours refusé.
Puis un pli de dédain ironique souleva sa lèvre, tandis qu'il ripostait
froidement:
-- Vous êtes trop exigeante, Roberte. Je vous le répète, il m'est
impossible d'accéder à votre désir. Adressez-vous à Maillis, ou à
Corlier; ils vous feront cela très bien.
Une crispation légère avait passé sur le fin visage de Mme de Brayles.
Elle soupira en murmurant:
-- Il le faudra bien! Mais j'avais espéré un peu... Enfin,
pardonnez-moi, Elie, d'être venue vous déranger.
Elle se levait, en rajustant son étole. Son regard tomba à ce moment
sur la photographie posée sur le bureau. Une soudaine inquiétude y
passa, que remarqua sans doute M. de Ghiliac, car un peu d'amusement
apparut sur sa physionomie.
-- Je suis au contraire charmé d'avoir eu le plaisir de votre visite,
dit-il courtoisement. Vous verrai-je ce soir à l'ambassade d'Angleterre?
-- Mais oui, certainement! Puis-je vous réserver une danse?
-- Oui, mais j'arriverai tard, je vous en préviens.
-- N'importe, vous l'aurez toujours, Elie... Et je vais vous demander
encore quelque chose -- une de ces fleurs superbes que vous avez là.
Oh! je ne sais vraiment comment font vos jardiniers de Cannes et
d'Arnelles pour obtenir de pareilles merveilles!
M. de Ghiliac étendit la main et prit, dans la jardinière de Sèvres
posée sur son bureau, un énorme oeillet jaune pâle qu'il présenta à Mme
de Brayles.
La jeune femme enleva vivement le bouquet de violettes de Parme,
attaché à sa jaquette, et le remplaça par la fleur qui allait lui
permettre tout à l'heure d'exciter la jalousie des bonnes amies, et
irait ensuite se cacher dans quelque livre préféré, où cette Parisienne
du vingtième siècle, frondeuse et frivole, mais rendue sentimentale par
l'amour, la contemplerait, et la baiserait peut-être.
Mais tandis que ses doigts gantés de blanc attachaient l'oeillet au
revers brodé de la jaquette, son regard se glissa encore vers cette
photographie qui l'intriguait, décidément.
Elie la conduisit jusqu'au vestibule et revint vers son cabinet. Il
prit de nouveau la photographie, la considéra quelques instants...
"Elle doit être distinguée, songea-t-il. Cela me suffit. Pour ce qui
lui manquera, je la formerai à mon gré. Le tout est qu'elle soit docile
et suffisamment intelligente."
Sur le bureau, le bouquet de violettes était resté, oublié,
volontairement ou non, par Mme de Brayles. Elie le prit et le lança au
lévrier.
-- Tiens, amuse-toi, Odin.
Il s'enfonça dans son fauteuil et regarda pendant quelques instants,
avec un sourire moqueur, le chien qui éparpillait les fleurs sur le
tapis. Puis il sonna et ordonna au domestique qui se présenta:
-- Enlevez cela, Célestin... Et dites d'atteler le coupé, avec les
chevaux bais.
* * *
A cette même heure, on annonçait chez Mme d'Essil la marquise de
Ghiliac. Ce fut M. d'Essil qui apparut au salon, en excusant sa femme,
qu'une douloureuse névralgie retenait au lit.
-- Je ne l'avais pas vue, hier soir, chez Mme de Mothécourt, et je
venais précisément savoir si elle était souffrante, expliqua Mme de
Ghiliac.
M. d'Essil remercia, tout en songeant: "Que nous veut-elle?" car la
belle et froide marquise n'avait pas coutume de se déranger facilement
pour autrui.
Ils échangèrent quelques propos insignifiants, puis Mme de Ghiliac
demanda tout à coup:
-- Dites-moi, mon cher Jacques, ne connaîtriez-vous pas, dans vos
gentilhommières de province, quelque jeune fille de vieille race,
sérieuse et simple, qui puisse faire une bonne épouse et une bonne mère?
Sous les verres du lorgnon, les paupières de M. d'Essil clignèrent un
peu.
-- Une bonne épouse et une bonne mère? Grâce à Dieu, j'en connais
plusieurs aptes à ce beau rôle!
-- Oui, mais il y aurait ici un cas particulier. Elie songe à se
remarier, Jacques, il m'en a parlé dernièrement. Mais il lui faudrait
une jeune personne tout autre que cette pauvre Fernande. Vous
connaissez sa nature, vous savez qu'il serait peine perdue de chercher
à être aimée de lui. Il veut faire uniquement un mariage de raison,
pour perpétuer son nom et donner une mère à Guillemette. Il ne lui faut
donc pas une mondaine, une jeune fille frivole, ni une intellectuelle
ou une savante.
-- Oui, je sais qu'il a en horreur ce genre de femmes.
-- Il faudrait que cette jeune personne acceptât de demeurer toute
l'année à Arnelles, de soigner l'enfant, de ne jamais entraver
l'indépendance de son mari. Elle devrait être suffisamment
intelligente, car Elie n'épousera jamais une sotte.
-- Je comprends... intelligence moyenne... Jolie?
Tandis que M. d'Essil posait cette question, une lueur de fine
raillerie traversait ses yeux pâles qui enveloppaient d'un rapide coup
d'oeil la belle marquise de Ghiliac, -- oui, toujours belle et
d'apparence si jeune, bien qu'elle fût plusieurs fois grand'mère.
Une contraction légère serra les lèvres fines.
-- Non, pas jolie, surtout! dit-elle avec vivacité. Elle aurait
peut-être en ce cas des prétentions de coquetterie qu'Elie ne
tolérerait pas. Mais il ne voudrait pas non plus d'un laideron.
Un peu de regret se percevait dans le ton. L'expression malicieuse
s'accentua dans le regard de M. d'Essil.
-- Evidemment! Le contraste serait trop fort, dit-il en riant. Je vois
ce qu'il vous faut, Herminie... non, je veux dire ce qu'il faut à Elie.
Mais je dois vous apprendre que lui-même m'a parlé à ce sujet, pas plus
tard qu'hier, et que je lui ai indiqué une jeune personne susceptible
de lui convenir.
-- Vraiment! Qui donc? dit-elle vivement.
M. d'Essil lui répéta ce qu'il avait appris la veille à Elie touchant
Valderez de Noclare. Mme de Ghiliac l'écoutait avec une attention
soutenue. Quand il eut terminé, elle demanda:
-- N'auriez-vous pas un portrait d'elle?
-- Je l'ai envoyé ce matin à Elie. Du reste, il date de trois ans.
-- N'importe, on peut juger un peu...
-- Eh bien, demandez à votre fils de vous le communiquer, ma chère
Herminie.
Une ombre voila pendant quelques instants le regard de Mme de Ghiliac.
-- Elie a horreur que l'on s'immisce dans ses affaires, dit-elle d'un
ton bref. Il ne m'a pas chargée de lui chercher une femme, je vous
serai donc reconnaissante de ne pas lui parler de cette démarche. Mais
je voudrais le voir remarié, à cause de Guillemette... et puis je
crains toujours qu'il ne se laisse aller à faire quelque mariage dans
le genre du premier. Il y a de ces coquettes si habiles!... Roberte de
Brayles, par exemple, qui, entre parenthèses, se compromet vraiment par
trop avec lui, comme me le faisait remarquer hier Mme de Mothécourt.