M. de Ghiliac, d'un geste qui n'avait rien d'empressé, prit sur le
plateau qu'un domestique lui présentait l'enveloppe sur laquelle il
avait, d'un coup d'oeil, reconnu l'écriture du comte d'Essil, et la
décacheta négligemment.
Il se trouvait dans son cabinet de travail, pièce immense, où tout
était du plus pur style Louis XV, où tout parlait aussi des goûts de
luxe raffiné, d'élégance délicate du maître de ces lieux. Aucune
demeure dans Paris ne pouvait rivaliser sous ce rapport avec l'hôtel de
Ghiliac, l'antique et opulent logis des ancêtres d'Elie, que celui-ci
avait su transformer selon les exigences modernes sans rien lui enlever
de son noble cachet. Un parent de son père, grand seigneur autrichien,
lui avait légué naguère toute sa fortune, c'est-à-dire quelques
millions de revenus, de telle sorte qu'Elie, déjà fort riche
auparavant, pouvait réaliser ses plus coûteux caprices, -- ce dont il
ne se privait nullement.
Nature étrange et infiniment déconcertante que celle-là, ainsi que le
déclaraient si bien M. d'Essil et sa femme! Ses meilleurs amis, que
subjuguaient la séduction de sa personne et la supériorité de son
intelligence, ses soeurs, sa mère elle-même, à laquelle il témoignait
une déférence aimable et froide, le considéraient comme une
indéchiffrable énigme. On trouvait chez lui les contrastes les plus
surprenants. C'est ainsi, par exemple, que cet homme donnait le ton à
la mode masculine et voyait le moindre détail de sa tenue avidement
copié par la jeunesse élégante, ce sybarite qui s'entourait de
raffinements inouïs, avait fait deux ans auparavant un périlleux voyage
à travers une partie presque inconnue de la Chine, et de tous ses
compagnons, hommes rompus cependant à ce genre d'expéditions, s'était
montré le plus énergique, le plus entraînant, le plus infatigable au
milieu de dangers et de privations de toutes sortes. C'est ainsi
qu'hier encore le mondain sceptique avait laissé entrevoir, aux yeux
étonnés de M. d'Essil, un patriote convaincu.
Les femmes l'entouraient d'admirations passionnées, auxquelles,
jusqu'ici, il était demeuré insensible. Il se laissait adorer avec une
ironique indifférence, en s'amusant seulement parfois à exciter, par
une attention éphémère, ces jalousies féminines. De temps à autre, il
engageait un flirt, qui ne durait jamais plus d'une saison. Ses amis
savaient alors que le romancier avait découvert un type curieux à
étudier et qu'ils le retrouveraient, disséqué avec une incomparable
maîtrise, dans son prochain roman. Ironiste très fin et très mordant,
il dévoilait d'un mot, dans ses paroles ou dans ses écrits, toutes les
faiblesses, tous les ridicules, et ses railleries acérées, qui
s'enveloppaient de formes exquises lorsqu'elles s'adressaient aux
femmes, étaient redoutées de tous, car elles désemparaient les gens les
plus sûrs d'eux-mêmes.
Telle était cette personnalité singulière que Mme d'Essil avait raison
de trouver fort inquiétante.
En ce moment, M. de Ghiliac considérait avec attention la photographie
qu'il venait de tirer de l'enveloppe. Comme l'avait dit M. d'Essil,
elle représentait une fillette d'une quinzaine d'années, trop maigre,
aux traits indécis, aux yeux superbes et sérieux. Une épaisse chevelure
couronnait ce jeune front où le souci semblait avoir mis déjà son
empreinte.
-- Une photographie ne signifie rien, surtout si mauvaise que celle-ci,
murmura M. de Ghiliac. Là-dessus, la physionomie ne me déplaît pas. Les
yeux sont beaux, et dans un visage c'est le principal. J'irai un de ces
jours là-bas, et nous verrons.
Il donna une caresse distraite à Odin, son grand lévrier fauve, qui
s'approchait et posait timidement son long museau sur ses genoux. Le
négrillon accroupi à ses pieds lança au chien un regard jaloux. Benaki
avait été ramené d'Afrique par M. de Ghiliac, qui l'avait acheté à un
marché d'esclaves, et partageait avec Odin les faveurs de ce maître
impérieux et fantasque, bon cependant, mais qui ne semblait pas
considérer l'enfant autrement que comme un petit animal gentil et
drôle, dont il daignait s'amuser parfois, et qui mettait une note
originale dans l'opulent décor de son cabinet.
Un domestique apparut, annonçant:
-- Mme la baronne de Brayles demande si monsieur le marquis veut bien
la recevoir.
-- Faites entrer! dit brièvement M. de Ghiliac.
Il posa la photographie sur son bureau et se leva en repoussant du pied
Benaki, ainsi qu'il eût fait d'Odin. Le négrillon se réfugia dans un
coin de la pièce, tandis que son maître, d'un pas nonchalant,
s'avançait vers la visiteuse.
C'était une jeune femme blonde, petite et mince, d'une extrême et très
parisienne élégance. Ses yeux à la nuance changeante, bleus ou verts,
on ne savait, brillèrent soudainement en se fixant sur M. de Ghiliac,
tandis qu'elle lui tendait la main avec un empressement qui ne
paraissait pas exister chez lui.
-- J'avais tellement peur que vous ne soyez déjà sorti! Et je tenais
tant cependant à vous voir aujourd'hui! J'ai une grande, grande faveur
à vous demander, Elie.
Roberte de Grandis avait été l'amie d'enfance de la soeur aînée de M.
de Ghiliac et de sa première femme. Il existait même un lien de parenté
éloigné entre sa famille maternelle et les Ghiliac. De deux ans
seulement moins âgée qu'Elie, elle avait, enfant, joué fort souvent
avec lui. Adolescents, ils montaient à cheval ensemble, pratiquaient
tous les sports dont était amateur M. de Ghiliac. Celui-ci trouvait en
Roberte l'admiratrice la plus fervente; il n'ignorait pas la passion
dont, déjà, il était l'objet. Mais jamais il ne parut s'en apercevoir.
Lorsque, à vingt-deux ans, il épousa la fille aînée du duc de
Mothécourt, Roberte crut mourir de désespoir. Elle céda peu après aux
instances de ses parents en acceptant la demande du baron de Brayles,
qu'elle ne chercha jamais à aimer et qui la laissa veuve et à peu près
ruinée trois ans plus tard.
L'année suivante, Elie perdait sa femme. L'espoir, de nouveau, était
permis. La passion n'avait fait que grandir dans l'âme de Roberte. Elle
cherchait toutes les occasions de rencontrer M. de Ghiliac, elle
multipliait près de lui les flatteries discrètes, les mines coquettes
et humbles à la fois qu'elle pensait devoir plaire à un orgueil
masculin de cette trempe. Peine perdue! Elie restait inaccessible, il
ne se départait jamais de cette courtoisie un peu railleuse, un peu
dédaigneuse -- un peu impertinente, prétendaient les plus susceptibles
-- qu'il témoignait généralement à toutes les femmes, en y joignant
seulement, pour elle, une nuance de familiarité qu'autorisait leur
amitié d'enfance.
-- Une faveur? Et laquelle donc, je vous prie? dit-il tout en désignant
un fauteuil à la jeune femme, en face de lui.
Elle s'assit avec un frou-frou soyeux, en rejetant en arrière son étole
de fourrure. Puis son regard admirateur fit le tour de la pièce
magnifique, bien connue d'elle pourtant; et se reporta sur M. de
Ghiliac qui venait de reprendre place sur son fauteuil.
-- C'est une chose que je désire tant! Vous n'allez pas me la refuser,
Elie?
Elle se penchait un peu et ses yeux priaient.