redouter: ces gentils éphèbes, que l’insatiable Nina introduisait si
aisément chez elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des
pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la leçon,—ce qu’on ne
leur demandait pas, loin de là,—ils pouvaient avoir la fantaisie de
se la faire payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, avec
menaces et violences, s’il était nécessaire. Toute faute, imprudence,
défaillance ou sottise, reçoit peu ou prou et tôt ou tard son guerdon
ici-bas: Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.
Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles et de molles et
tièdes brises, qu’elle avait pris place sur l’impériale presque vide
d’un tramway, à côté du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne
tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que ce galant page la
serrait de près, que ses doigts même osaient frôler sa taille ...
Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante œillade, un
sourire empli de gratitude et d’encouragement.
Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances ni de
commentaires, et avait sûrement déjà accompli ses caravanes et gagné
ses éperons, de se rapprocher davantage, de se blottir tout contre
cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle fût, et de glisser
de plus en plus sa main indiscrète ...
«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura Nina, toute frémissante.
Pas ici ...
—Si nous descendions?
—Oui.»
Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti, elle s’aperçut—ô
surprise! ô douleur!—que l’entreprenant chevalier s’était éclipsé,
l’avait odieusement lâchée.
«Qu’est-ce à dire?»
Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie! Plus de montre non
plus!
«Oh!!»
Si encore ce petit misérable avait daigné faire avec elle plus ample
connaissance! Mais non, pas même cette fiche de consolation! Il avait
eu hâte de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine, avec
force gorges chaudes, à quelque drôlesse de son âge, et manger cet
argent en sa compagnie.
Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire était trouvée morte,
étranglée au pied de son lit, dans le minuscule appartement qu’elle
occupait alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire à
glace, la commode et les placards avaient été vidés, leur contenu
étalé sur le plancher, tous les meubles fouillés ou brisés; dans
les trois exiguës et sombres pièces régnait le plus grand désordre.
L’enquête, dès ses débuts, révéla que la veille, à la tombée de la
nuit, Mme Magloire avait reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe,
à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon collant, un de ses
petits protégés et son hôte assidu. A peine était-il entré qu’un
second petit jeune homme, également sans barbe, à chapeau melon aussi,
à accroche-cœur et veston étriqué et élimé, marquant mal, était venu
sonner à la porte et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui
avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher. Et on chercha;
on les découvrit bientôt, et leurs aveux confirmèrent l’exactitude de
ces soupçons.
* * * * *
C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire Potarlot, la plus
convaincue, la plus franche et la plus remuante des revendicatrices
féminines, disparut aussi de ce monde.
Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence absolue des
deux sexes et son inflexible logique, elle était arrivée à patauger de
plus en plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.
Plus que jamais, par exemple, elle demandait qu’on transformât toute
la langue française pour mettre la syntaxe d’accord avec la justice
et le bon sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours sur
le féminin? Et le masculin quel qu’il soit! Des animaux, des plantes,
des objets quelconques, des êtres abjects imposent leur genre à la
femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si intelligentes et si
éminentes qu’elles soient! Et elle reprenait son exemple: «Les plus
illustres dames et les plus vilains caniches de la ville se sont
rencontrés sur cette place.» _Rencontrés_ au masculin pluriel, parce
que _caniches_ est du masculin et au pluriel. Vous ne trouvez pas
cette règle idiote, humiliante, outrageante, scandaleuse, révoltante?
Ce sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, cette règle, qui
l’ont imposée, comme ils en ont confectionné et imposé tant d’autres,
toutes aussi despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et cuisiné
les codes, inventé et tripatouillé les religions, tout créé, arrangé
et faussé ici-bas à leur mode et convenance, pour eux et contre nous.
Pourquoi donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer le féminin,
lorsqu’on parle d’une femme? Pourquoi ne pas oser dire: «_une_
auteuse, _une_ chroniqueuse, _une_ contrôleuse, _une_ censeuse, _une_
sapeuse, et _une_ amatrice, _une_ administratrice, _une_ rhétrice,
_une_ agricultrice, _une_ médecine, _une_ assassine, _une_ soldate,
_une_ pompière, _une_ agente, _une_ témoin, _une_ écrivain, etc.,
etc. C’est évident! Ce serait à la fois plus clair, plus rationnel
et plus équitable: il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels et
stupides masculins étaient bons pour le temps où les femmes n’étaient
ni chroniqueurs, ni contrôleurs, ni censeurs, sapeurs, administrateurs,
rhéteurs, médecins, soldats, pompiers, agents de police ou de voirie,
etc., et se contentaient sottement d’être des ménagères et des mères;
mais à présent que nous avons changé tout cela!»
Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du progrès, championne
de la civilisation, n’hésitait pas, elle, et, selon son joli mot,
«féminisait le dictionnaire, en attendant qu’elle pût féminiser le
code».
Comprend-on que la femme, en se mariant, perde son nom pour prendre
celui de son époux? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui
troquerait le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? Et
les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de leur mère qu’ils devraient
porter? Le père n’est-il pas toujours et de plus en plus putatif?
Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il n’y avait aucune
raison pour que la femme s’habillât autrement que l’homme; qu’elle
laissât croître ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle portât
des bracelets et des boucles d’oreille, quand l’homme s’en passe.
«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans _l’Émancipation_,
la voilà la cause de l’infériorité physique de la femme! A l’instar
de la force de Samson, elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette
infériorité; elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, dans ces
inutiles brimborions, vestiges de liens et d’entraves, emblèmes de
l’antique servitude, que vous attachez à vos poignets ou passez à
votre cou. Comment voulez-vous lutter victorieusement contre l’homme,
si vous vous alourdissez et vous fatiguez le crâne par cet anormal,
exorbitant et disgracieux fardeau, si vous vous empêtrez les jambes
dans les malsains et dangereux replis d’une interminable jupe? La loi
qui vous interdit le costume masculin, si commode—ah! les hommes! tout
pour eux!—il faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous
vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez que de temps perdu
à peigner, onduler et calamistrer cette chevelure, à ajuster et draper
cette robe, à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer!
Les voilà, les voilà, les vraies et seules causes de votre infériorité,
citoyennes! Ne les cherchez pas ailleurs: elles sont là, et viennent de
vous. Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! _In hoc signo
vinces!_»
Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à ses principes et
exhortations, elle s’était courageusement fait tailler les cheveux à la
mal content, et ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume
complet de bicycliste.
Chère et excellente Elvire!
Bien mieux, elle adressa une pétition à la Chambre, et signala à
l’attention de nos législateurs ces trois nouvelles importantes sources
de revenus: impôt sur la coiffure des femmes,—impôt sur les jupes
dites _à balayeuse_,—impôt sur les diamants et bijoux.
Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, pardon! Jenny
d’Héricourt, l’amusante historienne de _la Femme affranchie_, Elvire
prétendait de plus belle que «le concours de l’homme ne sera pas
toujours nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», et que «la
science humaine parviendra à délivrer la femme de cette sujétion
insupportable».
Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante espérance était ainsi
proclamée, M. Brunetière n’avait pas encore découvert la faillite de la
science. A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a des chances de
durée, de grandes chances.
Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement doué
d’imagination, Elvire Potarlot attribuait «à un coup de poing donné
par l’homme sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ...
C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le criminel. Toujours
et partout nous le retrouvons, ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa
brutalité, à sa sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut!
Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement l’heure de la
ménopause sonnera et nous en dispensera, mais la science est là, mes
sœurs, et M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un jour luira
où, pour quelques femmes tout au moins, pour une élite intellectuelle,
disparaîtra ce mal sanglant, sans que pour cela les fonctions de
la maternité, tout à fait indépendantes de la menstruation, soient
atteintes.»
Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront au juste ces
privilégiées? Pourquoi quelques-unes et non pas toutes?
«Toujours des inégalités et des injustices alors? allez-vous encore
vous récrier. Pendant que la nature y était, il ne lui en aurait
cependant pas coûté davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la
science nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de nous
démontrer.»
Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on pas dire, si tu
n’avais pas fait faillite!
Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante, persistante et
obsédante, c’était que l’homme pût devenir enceinte ... pardon! Ici,
c’est cet odieux masculin qui est obligatoire!—pût devenir _enceint_ à
son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître les tribulations de la
grossesse, les grièves douleurs et mortels risques de la parturition,
les angariantes servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait
tendre, voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en sera
pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué l’androgyne de
Platon,—ces androgynes, nés tous parfaits ...
D’un pur limon pétri des mains divines,
Également des deux sexes pourvus,
Se suffisant par leurs propres vertus,
il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes séparés, pèsera
une abominable iniquité, une implacable et désespérante inéquivalence.
Mais comment établir cet équilibre, réaliser ce sublime rêve? Encore un
miracle nécessairement réservé à la science, qui a bon dos, malgré sa
faillite, et autorise toutes les coquecigrues possibles et imaginables.
En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot penchait par
instants vers les doctrines professées par certaines agitées
américaines,—toujours on les retrouve, celles-là, sur le chemin de
l’originalité et de la drôlerie,—et estimait que l’homme est en tous
points l’inférieur de la femme, et que le prototype de la force,
l’Hercule mythique, a appartenu au sexe faible. Hercule était une fille
et devrait s’appeler Herculesse.
Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées aux coryphées et
pionnières du féminisme, elle écrivait sans rire que «le divin Créateur
a bien prouvé la supériorité de la femme en terminant et couronnant son
œuvre par la création de notre mère Ève.
«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple boue, notez bien
cela ... et voilà votre père à tous, messieurs! Mais, pour la femme,
il jugea que la boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà
avait été purifiée par son souffle divin, une côte d’Adam, et il forma
Ève.
»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du mal et a causé sa
perte et celle de son époux. Soit! Mais si, dans cette occasion, Ève
n’a effectivement pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle
a au moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la passion
du nouveau et du progrès, l’imagination, l’ardeur et la bravoure
nécessaires pour aller de l’avant, toujours de l’avant. _Go ahead! Go
ahead!_»
Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, et une telle
prédominance, Elvire était plus que jamais courbée sous le joug et
la férule d’un abject mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et
maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais elle avait à essuyer
les avanies et brutalités de ce drôle, à endosser ses horions, de
véritables déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, qui
lui tombaient quotidiennement sur le casaquin et la laissaient étendue
comme morte sur le plancher.
«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! allaient répétant
partout la vaporeuse Bombardier, l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable
Cherpillon, toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. Il
lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de bastonnade,—son
vigoureux petit picotin. Elle ne dormirait pas sans cela.»
Elles assuraient même, les braves compagnes et candides âmes, qu’à
certains moments psychologiques, au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis?
Tu m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais de s’exclamer: «Oh!
tu me battras, hein, trésor? Tu me battras bien! A me briser, mon ange!
A me tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»
Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui porta le coup
de la mort; mais pas tout à fait comme elle l’entendait, ou plutôt
comme s’amusaient à le lui faire dire ses charitables rivales et
affectionnées consœurs.
Un automne, qu’il avait été invité par un camarade de cercle à
venir chasser dans un coin des plus boisés et des plus sauvages de
la Dordogne, Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche et
suffisamment accorte, qui laissait mollir ses charmes et moisir ses
écus, faute d’occasions.
«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, dès qu’il apprit que
la fortune de ladite veuve s’élevait, nette de toute hypothèque et
redevance, à dix-sept cent mille francs.
Justement il avait fini de croquer les dernières bribes du patrimoine
d’Elvire; il en était réduit à la faire travailler, trimer le plus
possible, et à chercher à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui
coulait de cette intarissable plume ... Démarches difficiles et bien
souvent infructueuses; ardue, décourageante et énervante besogne,
qui le dépitait, l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que
jamais—ô ivresse!—lever sa canne et taper dru, fouailler à tour de
bras et à planté sa reine nourricière.
Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères à attendre d’elle.
C’était le moment ou jamais de lui tirer sa révérence ou de filer à
l’anglaise.
La partie de chasse, qui devait durer huit jours, se prolongea
durant six semaines; et comme Elvire commençait à trouver le temps
démesurément long et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot
aux roses.
La très consolable petite veuve, perdue dans sa thébaïde, n’avait pu
rester insensible aux langoureux soupirs, aux effets de torse, roulades
et scies d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée de ce
bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le prestige de la capitale et
de l’art,—quel art, messeigneurs!—et elle avait déposé à ses pieds sa
tendresse et ses titres de rente.
Le jour même où elle apprit le mariage de son misérable amant, Elvire
Potarlot mettait en vente son fameux livre _Ève triomphante_, où elle
démontre si bien par A + B l’absolue précellence de la femme sur
l’homme,—en beauté et en bonté d’abord et incontestablement, puis en
esprit, en intelligence et en science, en morale aussi et en conduite,
en santé également, en vigueur, force, souplesse, taille, solidité,
élasticité, etc.; et elle venait de toucher ses droits d’auteur, six
cents francs, sur le premier tirage de ce volume. Immédiatement elle
les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance.
Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de cyanure de potassium,
et—adieu la vie! adieu toutes les trahisons et toutes les lâchetés!
Assez de larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!—elle
le vida d’un trait, et s’en alla goûter sous terre ce qu’elle n’avait
jamais pu rencontrer et ce qui n’existe pas dessus, l’unique et
véritable égalité.
XVI
Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa chambre à coucher,
le regard tourné vers la fenêtre, et obstinément, lugubrement fixé au
loin, perdu dans le bleu du ciel.
Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante plaie, un lupus
ulcéreux, lui rongeait la lèvre supérieure, l’aile droite du nez et
la moitié de la joue. Pour tout son entourage, pour tout le monde,
principalement pour ses chers confrères et joyeux associés de la secte
salomonienne, il était devenu un objet de répulsion.
Plus de visites: depuis trois semaines, à part le docteur qui le
soignait et était un de ses anciens condisciples de l’École normale,
transfuge de l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte. Le
dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel, s’en était allé avec
l’intime et formelle résolution de ne plus remettre les pieds chez «ce
pauvre bougre».
«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine! Plus moyen de le
voir! Et puis ça peut s’attraper! Brrr! Je vais de ce pas en parler à
mon médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci! Me voilà propre!»
Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut de gais camarades,
une amie continuait à venir le voir, une amie dont la première
visite datait seulement du jour où il avait dû demeurer confiné chez
lui, le visage en partie recouvert de pansements et de compresses.
Et la fréquence et la durée de ces visites avaient toujours été en
augmentant; à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le
domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire, s’évertuait
et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler et le réconforter: tâche
pénible, ardue entre toutes, et que, semblable au labeur de Sisyphe, il
fallait continuellement recommencer.
Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait plus qu’au
suicide,—l’unique et éternel remède,—et, sans Katia, sans cette
vigilante et infatigable gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou
d’une autre, supprimé le mal en supprimant le malade.
Et quelle était la cause de cette effroyable affection? Comment cet
ulcère rongeur, ce _lupus excedens aut exedens_, qui avait débuté par
de simples boutons, quelques tubercules durs et violacés, avait-il pu
se produire?
Mystère!
«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin à son ex-condisciple,
le docteur Chézurier. Je n’avais pas cela dans le sang, j’en suis
convaincu! Ni mon père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne
que je sache, dans ma famille, absolument personne, n’a été atteint
d’une infirmité de cette espèce. C’est pire que n’importe quoi, pire
que toute souffrance, toute torture, pire mille fois que la mort! Je
suis comme un pestiféré: chacun se détourne de moi avec effroi, tout le
monde me fuit, je me fais horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...»
Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de plus en plus, se
laissait de plus en plus envahir et accabler par ses idées noires, ses
funèbres et odieuses réflexions.
«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait Katia. Vous vous
exagérez votre état, et ne le voyez nullement comme il est.
—Oh! que si, hélas!
—Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous allez bien mieux que la
semaine passée, et, lorsque vous aurez séjourné un mois ou deux au bord
de la mer, comme le médecin vous l’ordonne....
—Je ne veux pas partir!
—Si!
—Je veux mourir ici, chez moi!
—Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous vous imaginez que tout
est fini, que votre dernière heure a sonné! Un peu de raison, Séverin!
Un peu de courage!»
Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de la résistance,
de l’énergie et de la vaillance. Pas une seconde, elle ne s’était
demandé s’il n’y avait pas danger pour elle d’approcher un tel malade,
«si ça s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,—si humaine
pourtant!—ne lui était pas venue à l’esprit: il y avait près d’elle
une souffrance à alléger, un malheureux à secourir et à consoler, et
elle était accourue. Sa place était là; son instinct de femme, plus
encore que le profond mais très platonique et très pur attachement qui
l’unissait à Séverin, l’en avertissait et la conduisait.
«Nous partirons ce soir même, continuait-elle en manœuvrant les tiroirs
de la commode, pour en extraire les piles de chemises, de chaussettes
et de mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite dans la malle.
Ne différons pas ... Nous voici au mois de mai; nous avons un temps
superbe, et j’ai promis ce matin au docteur Chézurier ...
—A quoi bon? C’est encore ici que je serai le plus tranquille! soupira
Séverin en promenant autour de lui, sur sa longue table de travail et
ses rangées de livres, un regard navré.
—Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux, ne cesse de
répéter le docteur. Lui-même s’est occupé de vous louer un chalet à
Arcachon, sur la lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer
...
—C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de moi. Il ne tient pas à
ce que je crève sous ses ordres!
—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de telles vilaines pensées?
M. Chézurier vient chaque jour vous voir; il vous témoigne la plus
affectueuse sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un séjour
prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous sera des plus salutaires et
vous rétablira promptement ...
—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me rétablis jamais, ce
sont vos soins ... Si je ne suis pas abandonné, c’est à vous que je le
dois! Et je ne peux même plus baiser vos chères, chères petites mains,
que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai défiguré, hideux, abject
... comme un monstre!
—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette plaie se fermera et
disparaîtra. Vous n’êtes pas du tout hideux, pas du tout repoussant ...
Prenez mes mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!
—Non! Non!»
Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours retenue par ses
scrupules de dignité et de fierté, par son excessif respect
d’elle-même, n’avait jamais manqué de dérober ses mains aux caresses et
aux baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui abandonnait
pleinement à présent, les lui portait d’elle-même aux lèvres,—à ses
lèvres rongées, tuméfiées, saignantes et sanieuses, horribles.
Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, ces saintes
et étonnantes hystériques, qu’aucune immondice ne rebute, qui se
complaisent à surmonter tous les dégoûts.
* * * * *
Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné de l’ardente nihiliste,
devenue sœur de charité laïque, et non moins passionnée et exaltée dans
cet apostolat que dans le précédent, prenait le train pour Arcachon,
le dîner mensuel des Salomoniens—on était justement au premier mardi
de mai—avait lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.
Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. Sambligny,
qui remplissait encore, après Nantel, les fonctions de
secrétaire-recruteur, n’avait jamais eu si belle mine que depuis son
veuvage, et n’avait jamais si chaleureusement recommandé le célibat à
son personnel administratif.