droit: bien que vivant à Paris en garçon, Ernest de Brizeaux était
marié, marié à une digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond
de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions et œuvres pies.
La scène qui éclata entre le séducteur et le père d’Alice Cherpillon,
nul n’a pu la raconter en détail; seul le résultat en a été connu: M.
de Brizeaux fut trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui rentrait
du marché,—gisant sans vie sur le tapis de son cabinet de travail, au
milieu d’une mare de sang. Il avait les intestins perforés et le cœur
troué de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à lame recourbée en
forme de yatagan, qui lui servait de coupe-papier et traînait toujours
sur sa table.
De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla dénoncer son crime au
commissaire de police voisin et se constituer prisonnier. Mais comment
l’avait-il commis, ce crime? Quels en avaient été les préludes? Une
rixe s’était-elle déclarée auparavant entre les deux interlocuteurs?
Quelles paroles avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?
«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et affaissé, assommé.
Ne me rappelle plus.. Le couteau? Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ...
Probablement! C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ...
C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je n’avais autant dire
que celle-là! On pouvait bien me la laisser ... m’en laisser une au
moins! Ma pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»
Et il éclatait en sanglots.
Traduit en justice un mois plus tard, il fut acquitté; mais il ne
reprit pas ses fonctions administratives: mis en demeure de postuler
la liquidation de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec sa
fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. Mme Zénobie Cherpillon et
sa fille Olympe continuèrent à résider à Paris et à y prêcher la bonne
parole.
* * * * *
Plus lamentable encore fut la fin du député de Seine-et-Loire, de
Léopold Magimier, cet autre salomonien.
Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, ces
instructives et suggestives anecdotes, dont Clara Peyrade possédait
un si vaste répertoire à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les
charmes secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à qui sa
littérature et son expérience, plus encore que sa plastique, auraient
valu de prendre rang, chez les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté
de Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, si savamment
élevées à Lesbos, à Milet, à Corinthe, et précieuses et exquises amies
de Périclès et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de Magimier à
cette déesse devenaient de plus en plus fréquentes, qu’il ne quittait
pour ainsi dire plus son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à
ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il gâtait le métier.
Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, aux innombrables
adorateurs et fidèles d’occasion à qui Clara se prodiguait si
bénévolement, à prétendre même évincer «le petit homme», le complaisant
et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de toutes ses pareilles, elle
avait associé à sa vie. Ce partenaire n’était autre que son compatriote
et camarade d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, avec qui Magimier
l’avait aperçue jadis en tête-à-tête sur la terrasse d’un café du
boulevard. C’était beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération
demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne parut même jamais
avoir complètement réussi. Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir
se détacher de lui; elle l’avait dans le sang, selon son expression.
Elle, dont le métier était de se livrer à tout venant le plus possible
et de maintes façons, elle entendait garder, et pour elle seule, le
chéri de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même fort bien lui
démontrer qu’elle lui restait fidèle:
«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te figures, mon pauvre loup,
que c’est pour mon plaisir! C’est pour leur galette, rien de plus!
—Je sais bien.
—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons amassé assez de
pépètes, nous irons nous retirer dans notre patelin; nous choisirons un
coin dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un homme, si jamais
un de ces mufles-là ... Ah! nom d’une potence! il fera chaud!»
Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve idyllique et culbuter
ce château en Espagne. D’abord il trouva moyen d’emmener Clara en
voyage, en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, et de
la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. A leur retour d’Italie,
il lui demanda de cohabiter avec lui, et il lui offrait pour cela de
tels avantages pécuniaires que, malgré toute sa tendresse pour le petit
homme, elle dut le sacrifier.
«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous verrons tout de même!
Mon singe ne sera pas toujours sur mon dos: ça serait malheureux!
J’irai chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, si tu as
besoin d’une couple de louis?
—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus comme avant!
—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux. Voyons, est-ce que
ça ne vaut pas mieux d’en avoir un seul, attitré, assuré, au lieu de
trente-six? Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais bien que je
n’aime que toi, mon Léonce, que c’est avec toi seul que je puis être
heureuse, avec toi seul que je peux vivre?
—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne peux plus aller chez
toi ...
—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand on s’aime, ce
n’est pas comme quand on ne s’aime pas! Il n’y a pas à rougir de
s’entr’aider. Tu en ferais autant pour moi ...
—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!
—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité de la femme sur
l’homme, c’est d’avoir toujours su se faire nourrir par lui;»
c’est-à-dire par celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle
aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande rien, au contraire,
elle se plaît ... C’est son devoir! On fait bourse commune, pas, mon
chien-chien? C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, c’est
à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»
Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes et incorrigibles
infidélités exaspéraient Magimier,—lui qui jusqu’ici s’était toujours
si peu embarrassé de la constance ou de la duperie et de la perfidie
féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers, durant les
agapes salomoniennes: «Les femmes peuvent bien encore m’amuser et me
faire plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie bien!»
Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à plus juste titre
encore, il devait reconnaître qu’il avait cette fille «dans le sang».
Habitué à acheter l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage,
toute pose et préambule, toute scène, toute gêne, toute responsabilité
et tout ennui; n’ayant jamais voulu avoir affaire qu’aux courtisanes,
aux expertes marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux servi et à
meilleur compte, chez aucune il n’avait éprouvé des sensations aussi
vives et aussi prolongées, de telles excitations et de telles ivresses
que chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant, celle-là, sans
hanches, avec deux pauvres petits œufs sur le plat pour poitrine, en
tout semblable à la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus
souvent, à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair à profusion,
des formes opulentes, débordantes et résistantes, de massives, superbes
et éblouissantes rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le
coloris d’un sang vigoureux,—des Rubens et des Jordaens.
Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel, qui a soulevé
tant de protestations, notamment en Turquie et en Orient, et a valu au
célèbre physiologiste de si énergiques démentis: «On aime les femmes
grasses, on n’adore que les minces.»
Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de croupe, ses lascifs,
capiteux et ensorcelants _meneos_; avec ses élans de passion, si bien
joués qu’on les aurait crus réels, ses vibrantes et communicatives et
irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits, Clara lui avait
fait goûter des joies paradisiaques, révélé, à lui, initié cependant à
tous les mystères et blasé et repu de tous les régals, des transports
nouveaux et toujours inassouvis, des éréthismes et des prurits d’une
violence jusqu’alors insoupçonnée. Elle était pour lui le plus
puissant, le plus parfait et l’unique instrument de plaisir.
Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne pas perdre pareil
trésor, il en vint à offrir son nom à cette fille, à la supplier de se
laisser épouser par lui.
«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai bien sans cela,
lui répondait-elle, embarrassée, comme honteuse pour lui d’une telle
déchéance.
—Si, si! Je te veux!» répliquait-il.
Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec Léonce.
«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les hommes! comme on les
mène!»
Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider et exploiter par
un de ces piètres hères, qu’elle était la serve, la bête de somme et
de rapport d’un misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui lui
venait de la flûte s’en retournait au tambour.
«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément riposté Léonce, piqué
de cette remarque et de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en
amour, c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené par celui qui
aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore, qui t’idolâtre, je suis toujours
sûr d’être roulé par toi ... numéro un!
—As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour l’autre, ah! ce n’est
pas toi, canaille! C’est malheureusement bien moi!
—C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette!
—Tais-toi donc!
—Eh bien, mettons que le béguin est réciproque et que nous en pinçons
l’un pour l’autre.
—C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais! Aussi, dans le
cas où je me marierais avec mon type ...
—Ce ne serait déjà pas si bête!
—Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je pose mes conditions!
—Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près.
—D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter. Il prendra la chose
comme il lui plaira ... tant pis!
—Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte somme!
—Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est pas tout: je te veux
avec nous, mon Léonce!
—Avec?
—Avec nous!
—Ah! mince alors!
—C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne tiens pas à périr
d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans toi, tu le sais bien!
—Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas?
—Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il m’a déjà promis de
me reconnaître un apport dotal de cent cinquante mille francs, et il
ira jusqu’à deux cent mille, j’en ai la conviction.
—Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne suis pas en peine
de toi!
—Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons Paris et allons vivre
dans son château de Kermaria, près de Vannes; c’est son idée ...
—Eh bien, et moi?
—Attends donc! Au bout d’une quinzaine de jours, lorsque nous serons
tout à fait installés, je lui déclare que j’ai besoin de retourner à
Paris pour te voir ...
—Oh!
—Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne préfère que je te fasse
venir!
—Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires de famille; lui dire
que je suis ton parent, ton cousin, ton frère même ...
—Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher et de se donner tant
de mal! Il te connaît bien d’ailleurs, il sait bien qui tu es.
—Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je n’aurais qu’à laisser
croître ma barbe ...
—Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser! Rien ne vaut la
vérité, vois-tu!
—Le fait est que c’est une grande force! Quand on le peut ...
—Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue votre femme, c’est très
bien: vous le vouliez, et je me suis exécutée. Mais donnant, donnant!
Je ne vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais il n’a été
question de ça entre nous, jamais! Or, il est temps que j’aille un peu
le retrouver, ce pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste! Il
s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...»
—Pour sûr! J’en sèche d’avance!
—«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre, je l’invitais à
venir, cela nous épargnerait, à vous et à moi, une cruelle séparation,
une bien pénible absence; nous nous en trouverions mieux tous les deux
...»
—Tous les trois.
—Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera, le vieux bonze, je
te le garantis, et il me félicitera de mon idée, et me remerciera
par-dessus le marché.
—Oh! pas jusque-là!
—Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît! Ah! tu ne connais
pas les hommes, les vieux surtout! Quand ils sont toqués d’une femme,
on les vire comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de ces
serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai décrotter tes
bottines et en cirer les semelles? Je te le parie?»
Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur l’eût accepté. De
point en point sa prédiction s’accomplit: le mariage eut lieu, les deux
conjoints s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze jours
plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient, avec les amours de
Magimier pour sa femme, celles de sa femme pour Léonce, et de Léonce
pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté de son lot et ravi d’être
sur terre, sans qu’on pût déterminer exactement le plus heureux de la
bande.
C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait les forces d’un
sexagénaire. Quatre mois après son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier
fut frappé d’une congestion cérébrale: comme ce saint pape—pouvait-il
choisir meilleur exemple?—qui, au dire de Montaigne, «mourut entre les
cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement, dans les maigres bras
et sur le sein en planche de sa divine Clara.
Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires révolus, cette
incomparable épouse troquait son nom contre celui de son petit Léonce,
le chéri de son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien, s’en
allèrent goûter le repos sous les ombrages du pays natal, dans un gai
cottage, proche de la côte basque, entre Biarritz et Guéthary, et
manger là leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises.
Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame Clara n’oublia pas
ses bons amis les Yankees: jamais elle ne manquait l’occasion de
vous servir quelque anecdote typique relative à ces sauvages, ni de
déblatérer contre «ces sales mufles» d’hommes.
XV
Angélique Bombardier—_Spartaca_, de son nom de plume—n’avait pas
attendu jusque-là pour parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu
et pupille du député Magimier. Au lendemain de la première leçon, elle
avait continué de roucouler avec lui, de le dresser et le façonner,
jouer auprès de lui le rôle de confidente et de directrice, de «petite
maman», tout comme la passionnée et si accommodante dame de Warens avec
le timide Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement
bien de ce régime, et ne demandait pas, je vous prie de le croire, à
réintégrer le lycée.
Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient pour lui, et, un
matin d’avril, son oncle lui annonça qu’il lui fallait se préparer à
quitter Paris pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence
de ses parents, et y achever ses études. En même temps, il lui
remit une lettre signée de son père, qui confirmait pleinement et
péremptoirement cette menace.
«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est mon oncle Léopold qui
veut se débarrasser de moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je
le gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et il n’aime pas
à être gêné, mon nononcle! Ah non! il n’aime pas ça!»
Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil neveu.
Lorsque Angélique apprit cette barbare décision, elle se mit à fondre
en larmes, et, jetant les bras autour du cou de Félicien:
«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer! Mais je t’aime trop! Je
t’aime trop! La vie sans toi, ah! ce serait la mort!
—Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme.
—N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de recourir à cette
radicale extrémité ...
—Quand tu voudras! Je suis prêt!
—Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir, nous cacher?
—Je m’abandonne à toi! Décide, commande! J’obéirai!
—Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire! Laisse-moi assurer notre
bonheur. Je t’aime tant!
—Et moi!»
Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie, et allait s’installer
à quelques lieues de Gênes, à Nervi, sur cette merveilleuse _riviera_,
où les orangers et les citronniers, alors tout chargés de leurs fruits
d’or,—d’or rouge et d’or pâle,—les oliviers au grêle feuillage
d’argent, les palmiers superbes, les mimosas, les aloès, les cactus,
les cèdres triomphants, formaient, avec l’azur ou le saphir de la mer,
avec les hautes et rocheuses falaises, toutes contournées, craquelées
et déchiquetées, le plus féerique décor.
Angélique, qui connaissait cette admirable contrée et y avait peut-être
bien déjà abrité quelque ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site
plus captivant, plus propice aux poétiques épanchements, aux élans
d’admiration, d’abandon et d’amour.
Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur quasi-surhumain, de
suaves et édéniques ivresses.
M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait bien essayé de
mettre le holà. Il était indigné de cette fugue, et avait dès l’abord
vertement chanté pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas
plus ému que du reste et avait tranché du philosophe, opposé à ces
objurgations le front le plus serein et le plus olympien.
«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait une autre!
—Mais enfin ...
—Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là ne te coûtera rien,
d’abord; tu n’as pas à craindre des dettes, d’embêtantes histoires
d’argent ...
—Mais ...
—Attends donc! En outre, pas de mère éplorée, pas de père furibond
venant te supplier ou te sommer de replâtrer l’honneur de sa fille. Il
n’y a aucun dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour ce brigand
...
—Mais, mon ami ...
—Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine de son âge, je
comprendrais tes alarmes! Les parents de cette petite pourraient
flanquer la police à ses trousses, faire appréhender au corps notre
jeune homme pour détournement et rapt de mineure, te rendre responsable
... C’est évident! Ce serait là une vilaine affaire. Mais c’est
l’opposé qui a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné,
maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au septième ciel! Et par
qui? Par une luronne qui a trois fois son âge et le triple de son
poids. Jamais ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir de
lui-même une telle masse, jamais! C’est donc bien celle-ci qui s’est
mise en frais et ébranlée d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et
transporté,—non lui qui a fait main basse sur elle et l’a subtilisée.
Cela ne présente aucun doute pour personne.
—Mais justement ...
—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que l’éducation de ton fils
soit parachevée à si bon compte, et que ses inévitables fredaines te
reviennent à si bon marché!»
Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne voyait pas les
choses de la sorte, et, loin de savoir gré à Mme Bombardier des
précieuses leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur de donner
à Félicien, il était outré, exaspéré contre elle.
«Du moment que les deux sexes sont égaux ou équivalents, il faut que
la loi soit la même pour l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le
lisais un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire Potarlot,
châtier aussi bien les douairières qui débauchent les petits pages,
que les barbons suborneurs de tendrons et croqueurs de poulettes;
aussi bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que les vieux
cochons. Ou alors ne venez pas me parler d’égalité! Votre égalité ne
serait plus que de la frime, puisque nous aurions deux poids, l’un
pour les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux mesures, l’une
pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. Or, le code pénal, articles 354
à 357, ne fait aucune mention des garçons, des mâles, en parlant des
enlèvements de mineurs; c’est uniquement des filles qu’il s’occupe, des
filles au-dessous de seize ans accomplis spécialement. Ah! il est temps
de reviser tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur terre,
la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse justice, telles que la
réclament, avec la vaillante Elvire, mon illustre frère et tous les
esprits d’élite de notre siècle!»
Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait pu le mener
coucher loin, Magimier junior se lança à la poursuite de son fils et de
la conquête ou conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique
Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur Gênes: c’est là qu’il
se rendit aussitôt et commença ses recherches. Mais, mal aiguillé, il
tomba sur une fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome,
ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il s’était absolument
fourvoyé et qu’il lui fallait regagner son point de départ et reprendre
sur nouveaux frais toute l’opération.
Le hasard vint à son aide.
Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre jeunet tourtereau, à
force de roucouler sous les capiteux ombrages de Nervi, avait peu à peu
senti une sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, au
lieu de s’accroître, allait en diminuant; sa tête, par instants, lui
semblait vide, comme si sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée;
d’abondantes et débilitantes transpirations lui survenaient chaque nuit.
Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, après un
roucoulement longtemps prolongé, le tourtereau fut soudain frappé de
mutisme et tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui continuait
son œuvre, la paralysie qui se déclarait.
Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un homme seul et pour un
simple petit pigeonneau!
Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait d’ordonner le transfert
immédiat de Félicien dans une maison de santé de cette ville, quand M.
Magimier père eut vent de la nouvelle et accourut pour reconnaître son
fils, quasi-méconnaissable et en si piteux état.
Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant venue rejoindre son mari,
tous deux profitèrent d’une amélioration dans la santé du malade, pour
le ramener en France, sous le toit familial.
Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:
«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, cette vieille et
abominable goule, est-ce que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y
a-t-il pas là bien autre chose qu’un détournement de mineur? Une
Anglaise, à qui l’on pince le coude en wagon, ou pour un baiser déposé
sur le lobe de son oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais
combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si j’osais réclamer les
moindres dommages-intérêts à cette sénile bagasse qui a détraqué et aux
trois quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! Ah! il n’y a pas
de justice, vraiment pas d’égalité ici-bas!»
* * * * *
Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur et rivale
Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina Magloire, cette autre
insigne doyenne des émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur
et accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, avec la
toujours galante Angélique: «Il n’y a pas de vieilles femmes! Restons
jolies, mesdames! Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue,
comme elle le disait un jour en propres termes, que «le devoir des
femmes est d’être bonnes et encourageantes pour le jeune homme que son
inexpérience tient, devant elles, timide et gauche; de susciter, avant
l’heure, chez l’innocent, l’étincelle magique ... Mais, pour cela,
s’empressait-elle d’ajouter, il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!»
Et elle en avait,—presque autant que de tempérament.
Cette abondance de sentiments et cette extrême richesse de sang
continuaient, par malheur, à lui valoir quantité de mésaventures.
D’abord, des déménagements très fréquents: les voisins n’appréciaient
nullement, selon son importance et à son juste taux, cet enseignement
anticipé donné à leur tendre progéniture; parfois même l’éducatrice,
outre les bordées d’injures auxquelles elle avait droit, empochait de
vigoureuses gourmades et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère,
dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le fils aîné, un
adolescent de quinze ans, et qui s’était aperçue du manège, prit fort
mal la chose et distribua à Mme Magloire une telle volée de coups de
manche à balai qu’elle lui cassa le bras.