de coutume, que toutes les époques peuvent être qualifiées périodes
d’évolution, quart-d’heure de transition. En attendant, ce sont vos
contemporaines, les pionnières de ce radieux et délicieux avenir, qui
peinent et pâtissent; c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui
de Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, à ces lutteuses
et ces apôtres, on savait gré de leurs souffrances et de leur vertu;
mais pas du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à culottes
et à bulletin de vote, à la femme-homme, l’homme préférera toujours
la vraie femme, la femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane,
surtout si celle-ci est avenante et jolie. A quoi peut-elle lui servir
votre femme-homme? A rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.
—Toujours l’éloge de la courtisane!
—Moins son éloge que la constatation de son triomphe, de sa
recrudescence et sa prolification, de sa nécessité aussi et de son
indéfectibilité.
—Et toujours la sensuelle et brutale passion du mâle!
—Eh oui!
—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus ce qu’il est à présent;
il se transformera, se spiritualisera, il s’épurera ...
—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, chère amie; mais, en
attendant, comme il n’est pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc
dans la réalité, vivez donc dans le temps présent ...
—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,
Je suis un citoyen des siècles à venir.
—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous pour être si
bien renseignée sur l’avenir? Qui vous a prédit ces épurations ou
purifications, ces réformes, refontes et régénérations, toutes ces
belles choses?
—A vous entendre, on croirait que je suis seule à penser de la sorte!
Désabusez-vous, nous sommes légion. Je vous citerai, entre autres, M.
Jules Bois, qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés de
l’obsession de l’amour physique, et que ce jour-là sera un jour de
bénédiction».
—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous ne serons malheureusement
plus là pour vérifier. Cette obsession, en tout cas, n’est pas si
désagréable: elle a son charme; c’est même grâce à elle que l’humanité
se continue et se perpétue. Aussi je me demande ce qu’il adviendra
d’elle lorsque vous nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors?
La frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours là que nous
aboutissons, remarquez-le.
—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que vous n’aurez que servitude et
misère à nous offrir, quel intérêt avons-nous à procréer?
—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui jouira de votre
eldorado?
—Il restera toujours assez de monde pour qu’on se rattrape ensuite et
qu’on repeuple. L’important est de réduire la souffrance à son minimum
d’intensité, d’obtenir le maximum de bonheur ...
—Évidemment! C’est ce que nous cherchons tous. Il n’y a que les moyens
qui diffèrent. Pour mon compte, je ne crois pas que la suppression
du mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent jamais à la
sécurité et à la félicité de la femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous
invoquiez tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît que «le
nombre des unions libres a beau augmenter, la femme n’en est pas
plus heureuse, au contraire.[13]» Au contraire! Tout à fait ce que je
soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement ni de la polygamie, ni
de la polyandrie ...
—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour l’être humain, par
dignité, par je ne sais quel sentiment de propreté physique et morale,
toute promiscuité me répugne, et je me demande même comment, vous
autres hommes, vous n’éprouvez pas ce dégoût, comment aussi la jalousie
ne se glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler vos
charnelles convoitises, vos ruts ...
—La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas dans le train,
vous retardez! S’ils vous entendaient, vos émules et acolytes vous
répliqueraient que «la jalousie, c’est la pire manifestation de
l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par un sentiment dévié
de propriété[14] ...»
—C’est exact.
—«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant; que la polygamie ou
polyandrie consentie des contractants et contractantes est parfaitement
admissible; que la maîtresse et l’épouse peuvent être des amies
excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles respectifs; que deux
amis peuvent s’entendre pour aimer diversement la même femme; que
l’idéal, en un mot, c’est le _bonheur à trois_.»[15]
—A trois seulement? Oh! pourquoi?
—Oui, pourquoi? Il en devrait être,—et il en est, je vous le
garantis,—des amants et maîtresses comme du galon: quand on en prend,
on n’en saurait trop prendre. L’auteur de ce programme, le prophète et
apologiste de l’_Union future_, s’empresse d’ailleurs d’ajouter qu’il
espère bien qu’on ne s’en tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est
«d’autres combinaisons, plus subtiles que celle-là,—vraiment aussi
commune que rudimentaire,—qui peuvent se présenter et ne doivent pas
être repoussées. Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il,
sont également respectables, même les plus imprévues; aucune n’est à
empêcher ...» C’est, plus que de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser
et démocratiser les spintries de Tibère ...
—C’est original.
—Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve, elle, que «d’acclimater,
sous notre douce République, l’union libre», ce qu’elle appelle
gentiment l’_union de tendresse_[16].
—Très gentil, en effet.
—Malheureusement, avec un être aussi inconstant et exigeant que
l’homme, cette union de tendresse ne sera le plus souvent qu’un feu de
paille, un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange de deux
fantaisies et le contact de deux épidermes». Bonne affaire! Tout est
bénéfice et plaisir pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui
risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse se transmuer en
grossesse. Ça, c’est l’enclouure, c’est le chiendent! Et pas moyen de
faire subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps que cela
dure pourtant!
—Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère pas, moi, comme
cette bonne Elvire Potarlot, qu’un jour luira où l’homme, par je ne
sais quelle métamorphose, quel phénomène physique et physiologique,
connaîtra à son tour les entraves et les souffrances de la gestation.
Il faut reléguer cette hypothèse dans le domaine des mythologies, des
rêveries et divagations platoniciennes ...
—De l’aliénation mentale.
— ... Mais, s’il nous est impossible de remédier aux erreurs et
aux crimes de la Nature, impossible de supprimer l’inégalité, la
monstrueuse iniquité, qui, dès le principe et constitutionnellement,
pèse sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute confiance, avec
certitude de réussite, nous attaquer aux injustices et aux crimes
émanant de la Société. Par qui ont été faites jusqu’ici les lois
sociales? Par les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à ce
jour l’histoire de l’Humanité? Rien que l’histoire des mâles: aussi
n’y voit-on que batailles, massacres, torrents de sang, cruautés et
lâchetés. En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours la
force,—vous l’avouez vous-même, Séverin,—toujours la violence, la
guerre. En socialisme, l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est
beau, il est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour de
nous, tout ce que nous voyons, est-ce si noble, si pur, si rassurant
et réconfortant, qu’il n’y faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez
donc qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui,
un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent! Avec l’argent, il vous est
loisible de devenir tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il
vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur même!
—Ce n’est pas là un monopole de notre époque: c’est de tout temps que
l’argent a eu cette toute-puissance.
—Autrefois les tripotages et turpitudes ne se couvraient pas de
l’étiquette et du pavillon de la démocratie. La Démocratie! La
République! On espérait en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu,
le synonyme de probité et de vertu. On se répétait: «Ah! quand
Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra, elle nettoiera toutes ces
immondices, fera table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour
contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez la naissance, la
noblesse ...
—Vous voici devenue aristocrate maintenant? O Katia!
—Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens au parti des
faibles, des déshérités, des exploités; je suis et serai toujours pour
tous les vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs,
tous les puissants, tous les maîtres et tous les bourreaux,—donc pour
la femme contre l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse
pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie, qui relevait
et sanctifiait la faiblesse de la femme ...
—Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées! Elles ne veulent
même plus de la galanterie, estampille de l’ancien servage, comme elles
disent.
—Nous voulons l’égalité.
—Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même qui vous la refuse,
déclara Veyssières.
—L’égalité morale et sociale, sinon physique et naturelle.
—L’une ne va pas sans l’autre.
—Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité ne peut cependant
pas avoir pour but unique et suprême le triomphe de la force et
l’apothéose de l’argent, cet autre genre de force.
—Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a toujours eu lieu.
Voyez les peuples prospères, voyez la race anglo-saxonne, la grande
et brillante et féconde Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot
d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,—le cri même de la nature.
—Et c’est pour cela même que nous protestons, c’est contre cette
exécrable iniquité que nous nous soulevons. Guerre aux faibles, cela
signifie guerre aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux
délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs d’entre nous. Ah!
combien, à cette barbare devise de la fausse civilisation, je préfère
le simple et naïf précepte du Christ, le résumé de sa doctrine:
«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine que vous êtes de
mon avis, Séverin, vous, issu de race latine, de famille chrétienne.
Oui, allez, il n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant
que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le succès ...
Regardez, examinez partout attentivement, et vous reconnaîtrez qu’il
en est des individus comme des peuples: les plus puissants et les plus
en vue sont les moins honnêtes, les moins justes, partant les moins
estimables et les plus vils. Ce sont ceux qui ont perpétré le plus
de crimes ou commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent
le plus haut. Ne me dites pas non, ou je vous cite des preuves tant
que vous en voudrez! Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre
monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y comportent!
Mais rien que par curiosité, tenez, vous devriez souhaiter de voir les
femmes au pouvoir, à l’œuvre!
—Et si c’est pis?
—Impossible!
—Pardon! Au lieu du règne de la force, nous pouvons avoir ...
—Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de l’amour, de la beauté,
à laquelle vous tenez tant!
—Oh alors! Si vous en répondez!
—Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia, prenons donc notre thé:
il refroidit.
—Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières, prenons le temps
comme il vient, les hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia!
les femmes pour ce qu’elles veulent être!»
XIV
Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur d’Indre-et-Var
Ernest de Brizeaux, et à Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,
pour avoir méconnu les principes essentiels de la sagesse salomonienne,
et notamment ce capital avertissement:
«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les femmes,—_les_, au
pluriel. Le danger et le malheur, c’est d’arriver à en préférer une.
Attention! Méfiez-vous!»
Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour Égérie la volumineuse
et adipeuse dame Bombardier, prénommée Angélique, M. le sénateur
d’Indre-et-Var prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de la
sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon, née Zénobie Landivain. Ce
n’était pas, on s’en doute un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés
d’ailleurs maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres, que la
quinquagénaire Zénobie devait ce précieux avantage: sa fille cadette,
qu’elle avait eu l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès du
père conscrit, lui valait seule cet honneur.
Mariée à un petit employé de la préfecture de la Seine, qui n’avait
jamais pu dépasser le grade de commis principal, Zénobie Cherpillon
s’était créé un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome et fait
régner sans conteste la suprématie féminine. Aussi ses amies, ses plus
intimes compagnes de luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre
qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher l’union libre,
et tout d’abord, comme prolégomènes ou premier pas, réclamer le divorce
par consentement mutuel.
«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est cependant bien elle!
répétait à l’envi tout son entourage. Elle aurait beau tâter de tous
les hommes de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile,
plus soumis, plus aveuglément dévoué que celui qu’elle possède! De quoi
donc se mêle-t-elle? Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons
... Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ...
—Le mien aussi!
—Le mien de même!
—Le mien pareillement!
—Le mien, c’est encore pis ...
—Oh! pas pis que le mien!
—Un débauché! Un être abject!
—Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût! S’abaissant jusqu’aux
malheureuses des rues ...
—S’avilissant avec les pires créatures!
—Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance!
—Il en faut cependant!
—Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en passer!
—On s’en passe très bien!»
Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes d’Adam», modèles
d’aménité et de perfection, parangons de toutes les vertus.
Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage, déblatérer contre
les maris! C’était vraiment trop fort!
Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et malléé, au point de
faire de lui sa bête de somme et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et
trituré jusqu’à l’annihilation.
On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles; les bonnes ne savent
et ne veulent plus rien faire; elles ne pensent qu’à vous exploiter
et vous gruger le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec elles;
ce sont des voleuses et des coureuses, des associées d’escarpes, des
complices et indicatrices de cambrioleurs, que vous introduisez chez
vous ... Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et coquettes! Et
vicieuses!
Ces sempiternels thèmes de conversations féminines échappaient à Mme
Cherpillon: c’était son mari qui non seulement gagnait le pain de la
maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter chez le boulanger;
lui qui faisait toutes les courses, toutes les commissions et corvées,
allumait le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines de ces
dames, confectionnait le déjeuner avant de se rendre à son bureau,
préparait le dîner à son retour, et lavait le soir assiettes et
casseroles avant de se mettre au lit.
Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque réunion publique,
contre l’outrecuidance et la tyrannie du sexe fort; ou bien elle
écrivait de verve, pour _l’Émancipation_, un de ces premiers-Paris
à l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son compte réglé en
cinq secs, selon la locution de l’humoriste Chantolle. Quant à
mesdemoiselles,—Mlle Olympe principalement et Mlle Alice,—laissant
à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher la salade, elles
suivaient des cours, se plongeaient dans les bouquins, les paperasses,
la science!
Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement fiché sur le nez,
Olympe était parvenue à conquérir le diplôme de docteur-médecin,—ce
qui avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous gagnés par
le commis principal à l’aide de travaux supplémentaires, avait même
endetté le ménage de plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui
avait autant dire pas rapporté un rouge liard.
«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait nettement déclaré à
Olympe un brave docteur, ami de la famille. Si les _médecines_ viennent
pour comble à la rescousse! A votre place, ma chère enfant, avait-il
ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique, je me ferais
vétérinaire.
—Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier de femme!
—Comment! Comment! Que m’objectez-vous là? Qu’est-ce que c’est?...
Est-ce qu’il doit y avoir, est-ce qu’il y a la moindre différence?
«Métier de femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui des
métiers de femme, ma chère petite.
—Pourtant, soigner des chevaux ...
—Sera plus lucratif pour vous que de droguer des gens, je vous le
garantis!»
Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et maintenant elle
végétait, se battait les flancs, faisait des conférences gratuites
sur l’hygiène infantile, des cours, encore plus gratuits, de sciences
physiques et naturelles dans plusieurs associations philotechniques
et philomathiques; elle avait gagné à ce labeur les palmes
académiques,—un gentil petit ruban violet qui s’étalait sur sa plate
poitrine,—mais de clientèle, pas l’ombre.
«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire nommer médecin dans
une administration, au Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais,
à la Banque de France, à la Manufacture des Tabacs, quelque part où
l’on emploie des dames! C’est cela qui serait bon! Ce serait du pain
sur la planche!»
Ces divers postes étaient malheureusement occupés, et des centaines,
des milliers de postulants et postulantes les guettaient, tout prêts à
s’en disputer l’accession.
Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre de ces quémandeurs
féroces, à solliciter un emploi de médecin inspecteur à l’Assistance
publique, et mit en branle à cette occasion tous ses amis, amies et
connaissances. Parmi ceux-ci figurait le sénateur d’Indre-et-Var,
«toujours disposé, comme chacun sait, à prendre en main la cause des
femmes; apôtre ardent et champion infatigable, avec son collègue
Magimier, de toutes les revendications féminines».
La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à l’instar dudit collègue
Magimier, traitait ses correspondants, son incroyable habitude de ne
répondre à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence à
l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite et obèse personne, avaient
fini par indisposer contre lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à
voir arriver le terme de son mandat,—qu’à se débarrasser de lui.
«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé compère. L’eau bénite
de cour, il n’y a rien de tel ... Ah! vous en voulez? On vous en
servira, mes amis, on vous en administrera, on vous en aspergera, on
vous en i-non-de-ra!»
Trop paresseux et nonchalant pour se charger de la besogne, il résolut
de la confier à un secrétaire, et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la
chose, conçut aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez lui
sa fille cadette.
«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître drille en se passant la
langue sur les babines, comme un singe qui s’apprête à croquer une
amande et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a du bon, et ce
contact quotidien et prolongé des poulettes avec les vieux renards ne
peut qu’être infiniment agréable à ceux-ci.»
Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait jamais témoigné grand
enthousiasme pour les examens et les diplômes. Sans sa mère, elle
aurait préféré rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux de
ménage et d’aiguille, de travaux de femme. C’était une timide enfant,
douce et faible, confiante et prévenante, en tout calquée sur le modèle
de son père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle une
prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient à merveille, aimaient
à se rapprocher l’un de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras
dessus bras dessous, et avaient toujours quantité de confidences à
échanger, de petits secrets à se conter.
«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et que tu seras mariée
...—car tu te marieras, toi, tu ne feras pas comme la sœur!—c’est
chez toi que j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien de
moi, mademoiselle?
—Oh! peux-tu ... O le vilain papa!
—Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront de la politique et de
la médecine en chœur, et si avec cela elles réussissent à faire bon
ménage, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir d’avoir intronisé sa
fille cadette auprès de M. le sénateur d’Indre-et-Var, et capté ainsi
les faveurs et l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut nommée
inspectrice des enfants assistés, puis, quelques mois plus tard,
accoucheuse adjointe à l’hospice de la Maternité.
«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement Zénobie en ricanant
au nez de son mari,—ce pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât
chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance que nous
devons la brillante position d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!»
Cette brillante position, Olympe faillit la perdre six semaines après
sa nomination. Deux accouchements laborieux s’étant présentés, elle
se crut la poigne suffisante pour manier le forceps:—«Toujours des
hommes! Toujours appeler des hommes à notre aide! Laissez donc ces
messieurs tranquilles! Nous sommes bien de taille à nous en tirer
toutes seules!»—Et elle n’eut pas suffisamment de poigne, elle ne
fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou plutôt ce furent les deux
patientes qui n’en échappèrent point et trépassèrent entre ses mains.
L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la doctoresse
Cherpillon, si puissamment protégée, un service spécial, une chaire de
gynécologie et obstétrique annexée à l’établissement. Au moins, là,
s’il y avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement
qu’il se produirait.
Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là, et plus grandement
préjudiciable aux Cherpillon.
Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe du feu, le diable,
assure-t-on, ne manque jamais de souffler sur les tisons et de la
faire flamber dare dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite
Alice, placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau matin elle
s’aperçut, non pas que sa robe brûlait, mais que le corsage en devenait
trop étroit, en d’autres termes, que ces quotidiennes séances dans le
cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté fruit,—un autre
fruit que la nomination d’Olympe.
Lorsque la malheureuse se décida à confier sa peine à son père,
celui-ci tomba dans le plus douloureux désespoir, une accablante et
horrible prostration. Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui
cornait aux oreilles:
«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur! Si vous aviez donné
à votre fille d’autres principes, des principes vraiment virils, comme
j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne heure! Mais vous
n’êtes bon à rien! Et vous ne voulez jamais rien écouter, rien! Vous
prétendez diriger ...»
Le placide époux de cette acharnée discoureuse et insupportable criarde
n’en entendit pas davantage. Perdant patience cette fois, il se rua sur
elle, et, de sa canne, qu’il tenait à la main,—il s’apprêtait à sortir
pour se rendre à son bureau,—lui administra une volée magistrale. En
vain Alice, qui était présente, s’agrippait à lui et le suppliait de
s’arrêter: la canne ne faisait que se redresser et retomber. Pif! Paf!
Pif! Paf!
«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en même temps. Si, dès le
début, je t’avais secouée de la sorte ... prise comme ça ... par les
sentiments ... Ah! nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà
l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument souverain!
L’argument ... irréfragable! Au lieu de te laisser gouverner ... de
m’aplatir devant toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les
côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de trique! Ah rosse! Ah
cagne! Ah misérable!»
En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia—à bon compte encore!—les
trente ans de vexations et de persécutions, d’abrutissement et
d’avilissement qu’elle avait fait subir à son mari.
Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant plus même la force
de geindre, il s’élança dehors, vrai mouton enragé, et—à l’autre
maintenant!—courut chez M. de Brizeaux.