sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours
après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur
dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues
s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.
Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir
faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de
s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix
ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle
n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.
Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses
violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé
cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations.
Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas
fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de
ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants
pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu
apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère.
Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le
crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte
de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait
pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre.
Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir
de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du
chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne
pouvait plus rester».
Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et
nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents
larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante
et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite
et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant.
Heureuse Petite Sans Cœur!
XIII
Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des
paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en
pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges,
la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur
brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur
ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa
compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été
si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour
lui faire place,
Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours,
Afin qu’ayant vescu en la divine grâce,
Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.
Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille,
voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis».
Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son
ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement,
qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des
frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit
au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une
de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira
doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur
ses paupières ses lèvres exsangues et froides.
«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que
je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.»
Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se
contractèrent ...
Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin,
ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser,
cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait
partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la
terre, Philémon avait cessé de vivre.
Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon
de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes
qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que
personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré.
Puis la veillée mortuaire commença.
Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil,
ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place,
pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le
buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la
pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer
par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut
lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange,
particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort.
Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une
seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans
secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée
le rejoindre.
Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit
nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine,
le premier mort se reculer pour faire place au second,
L’époux se retourner pour regarder l’épouse,
L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!
«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la
catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce
soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai
petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer
le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en
reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite
en France comme en Angleterre, comme en Amérique ...
—Heureusement!
—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez
pas ce que vous trouverez à la place.
—Nous n’avons rien à perdre.
—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la
mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise
besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus
encore ceux de la femme, ceux de la mère ...
—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette
désunion!
—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que
vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement.
De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne,
à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps.
En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir,
de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire,
asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la
conséquence ...
—Nullement, mon cher, je proteste!
—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je
fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus
sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui,
cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est
antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire
de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme
les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la
femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un
mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du
mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges,
le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner
et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu!
—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles
les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos
contemporains, mon bon!
—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une
femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous
en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire
...
—Quelle est cette femme?
—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa
compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire;
l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le
nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté
légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction,
voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et
viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces
enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus
de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus
de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et
ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce
que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire.
Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à
terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y
a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la
beauté,—le physique!
—L’esprit ne compte pas?
—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours
_physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent:
je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le
sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la
paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons
nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma
parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la
première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même
mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le
préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent
pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le
reste, peutt!
La beauté sur la terre est la chose suprême.
C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.
La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme
invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde,
et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela
répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui,
à tout prix, veulent être belles!
—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces
périssables attraits.
—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait
_pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ...
—L’homme est logé à la même enseigne.
—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse
pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte,
engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande.
L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force:
qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le
principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois,
c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre
de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et
généreux!
—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre
à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous
des laides?
—On a prétendu qu’il n’y en avait point.
—Quelque galant personnage de votre espèce!
—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles
ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois;
elles ont l’affabilité, la douceur ...
—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous
prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!»
C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux
Michelet demande à la femme.
—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la
douceur.
—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes,
tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans
énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les
empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer.
—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un instant, lorsque je
vous disais que la distinctive de l’homme était la force et celle de
la femme la beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine encore
plus caractéristique et plus essentielle.
—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il vous faut, messieurs,
vous le reconnaissez vous-mêmes, des compagnes soumises et obéissantes,
attentives à vos moindres caprices, ne pensant que comme vous, ne
voyant que par vous, des esclaves, en un mot.
—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui viennent de mourir, dans
ce ménage de Philémon et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût
l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement sa servante? Non, mon
amie; tour à tour, ils étaient les serviteurs l’un de l’autre, ravis
de se rendre ces soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes.
Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est même doutée que son
mari l’avait asservie; pas plus que celui-ci ne pensait à s’avouer
que son épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, ces
délicieux ménages,—saluez, chère dame! Encore une fois, vous n’en
verrez plus comme cela!—nul ne commande et aucun n’obéit: il n’y a
qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux personnes.
—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne soient deux; vous ne
pouvez empêcher des divergences de se produire: il y en a dans toute
association, si étroite et intime qu’elle soit.
—Ajoutez que, dans toute association, quelle qu’elle soit, il y
a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y refusent, le sachent ou
l’ignorent, forcément et inévitablement, disparité et inégalité
entre les contractants. Un seul pilote doit être chargé de conduire
le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second est, de
règle, subordonné au premier. L’égalité, «cet atroce mensonge des
politiciens», l’égalité est une pure chimère; elle n’existe pas plus
ici-bas que la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut bien
que la balance penche d’un côté.
—Et naturellement elle penchera du côté de monsieur?
—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du côté du plus fort.
—En admettant que monsieur soit le plus fort.
—On l’a admis de tout temps. Du côté de la barbe ...
—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle et aux exercices
physiques, à donner à la femme autant de vigueur et de biceps qu’à
l’homme?
—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et le reste! C’est
ce que demande et ce qu’espère, dans sa suprême logique, Mme
Potarlot,—Elvire! Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes
que vous aurez, et encore un coup,—car nous en revenons toujours
là!—l’homme, ainsi que le fluide électrique, n’est attiré que par son
contraire.
—De sorte que c’est toujours la force qui, selon vous, prédominera? à
elle le dernier mot?
—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus la force.
—Et le droit, qu’en faites-vous?
—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il a la force avec
lui, il triomphe; et qu’il est battu, s’il ne l’a pas. C’est simple
comme bonjour. L’idéal serait de ranger inséparablement la force du
côté du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.
—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec une enthousiaste
véhémence.
—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en sommes pas là; et c’est
précisément pour vous être insurgées contre le principe de la force,
pour avoir voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, que vous
avez tué le mariage.
—Beau malheur, encore une fois!
—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour les femmes surtout.
Hors du mariage et de la famille, la femme qui se donne ne reçoit en
échange aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un jouet ...
—Elle ne se donnera pas, voilà tout!
—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela et ira se passer de
... _O sancta simplicitas_! Il saura bien en trouver, des femmes! Ah!
je ne suis pas en peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre
de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à prendre de force
celles qu’il aura sous la griffe et feront leurs mijaurées, quitte à
leur casser reins et côtes si elles résistent, il les aura, je vous
le garantis, je vous le certifie, comme il en a eu de tout temps. Le
mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, la seule efficace
protection de la femme.
—Nous ne voulons plus être protégées!
—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours
le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par
vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent
ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour,
dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes
pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah!
nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ...
J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à
la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie»,
et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et
propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est
qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout
et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia,
je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus,
cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se
transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère
...
—Comment cela?
—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite,
c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez
généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données,
vous aimez ce qui dure ...
—C’est notre éloge,—notre supériorité.
—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais
nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans
la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une
loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme
les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot,
et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour
libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces
dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et
bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait
pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente
d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon
sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient
recommander et réclamer, c’est l’amour _non libre_. Il faut croire que
ça les gênerait ...
—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...
—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et
encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il
y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal,
l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner
par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité.
L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses
instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et
vulgivaguer.
Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,
ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois
l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec
variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent
exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle
couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille
ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous
vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en
d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile
et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais
bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous
généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons,
bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de
naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que
peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre
tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne
retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite,
vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à
provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance
et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui
imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits
politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant
en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties:
«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la
femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à
lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du
mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ...
Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la
brutale déclaration de Napoléon I^{er} à ce sujet: «Sans la maladie et
la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?»
—Par malheur, interrompit Katia, nous ne sommes pas toujours dispos
et valides, et alors ...
—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en conviens, quoique bien
des hommes d’aujourd’hui en arrivent à préférer les maisons de santé
... Si vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!
—Magimier le député?
—Lui-même.
—Un bien vilain monsieur.
—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent votre cause? O
Katia! Quelle ingratitude!
—Laissez donc! Il se moque de nous!
—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que vous faites d’excellentes
gardes-malades. En toute femme, il y a une sœur de charité.
—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est parce que toute
femme est ainsi plus à même de voir souffrir les hommes, et peut
savourer de plus près cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.
—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, du sacrifice, c’est
par là que vous l’emportez sur nous; c’est là votre titre de gloire ...
—Comment! Nous en avons un?
—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car
rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du
sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni
gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et
à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou
plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de
plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la
femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité
flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et,
grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’_inclassées_ plus
exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles
déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme
après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus,
bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez,
Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui
abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés,
tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont
amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et
tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou
quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais!
—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ...