Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la

sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours

après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur

dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues

s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.

Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir

faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de

s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix

ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle

n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.

Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses

violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé

cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations.

Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas

fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de

ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants

pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu

apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère.

Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le

crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte

de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait

pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre.

Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir

de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du

chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne

pouvait plus rester».

Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et

nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents

larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante

et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite

et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant.

Heureuse Petite Sans Cœur!

XIII

Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des

paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en

pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges,

la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur

brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur

ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa

compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été

si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour

lui faire place,

Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours,

Afin qu’ayant vescu en la divine grâce,

Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.

Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille,

voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis».

Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son

ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement,

qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des

frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit

au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une

de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira

doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur

ses paupières ses lèvres exsangues et froides.

«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que

je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.»

Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se

contractèrent ...

Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin,

ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser,

cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait

partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la

terre, Philémon avait cessé de vivre.

Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon

de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes

qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que

personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré.

Puis la veillée mortuaire commença.

Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil,

ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place,

pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le

buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la

pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer

par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut

lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange,

particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort.

Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une

seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans

secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée

le rejoindre.

Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit

nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine,

le premier mort se reculer pour faire place au second,

L’époux se retourner pour regarder l’épouse,

L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!

«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la

catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce

soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai

petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer

le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en

reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite

en France comme en Angleterre, comme en Amérique ...

—Heureusement!

—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez

pas ce que vous trouverez à la place.

—Nous n’avons rien à perdre.

—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la

mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise

besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus

encore ceux de la femme, ceux de la mère ...

—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette

désunion!

—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que

vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement.

De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne,

à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps.

En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir,

de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire,

asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la

conséquence ...

—Nullement, mon cher, je proteste!

—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je

fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus

sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui,

cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est

antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire

de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme

les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la

femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un

mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du

mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges,

le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner

et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu!

—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles

les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos

contemporains, mon bon!

—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une

femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous

en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire

...

—Quelle est cette femme?

—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa

compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire;

l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le

nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté

légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction,

voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et

viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces

enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus

de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus

de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et

ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce

que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire.

Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à

terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y

a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la

beauté,—le physique!

—L’esprit ne compte pas?

—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours

_physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent:

je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le

sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la

paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons

nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma

parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la

première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même

mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le

préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent

pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le

reste, peutt!

La beauté sur la terre est la chose suprême.

C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.

La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme

invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde,

et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela

répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui,

à tout prix, veulent être belles!

—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces

périssables attraits.

—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait

_pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ...

—L’homme est logé à la même enseigne.

—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse

pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte,

engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande.

L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force:

qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le

principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois,

c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre

de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et

généreux!

—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre

à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous

des laides?

—On a prétendu qu’il n’y en avait point.

—Quelque galant personnage de votre espèce!

—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles

ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois;

elles ont l’affabilité, la douceur ...

—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous

prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!»

C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux

Michelet demande à la femme.

—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la

douceur.

—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes,

tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans

énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les

empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer.

—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un instant, lorsque je

vous disais que la distinctive de l’homme était la force et celle de

la femme la beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine encore

plus caractéristique et plus essentielle.

—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il vous faut, messieurs,

vous le reconnaissez vous-mêmes, des compagnes soumises et obéissantes,

attentives à vos moindres caprices, ne pensant que comme vous, ne

voyant que par vous, des esclaves, en un mot.

—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui viennent de mourir, dans

ce ménage de Philémon et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût

l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement sa servante? Non, mon

amie; tour à tour, ils étaient les serviteurs l’un de l’autre, ravis

de se rendre ces soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes.

Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est même doutée que son

mari l’avait asservie; pas plus que celui-ci ne pensait à s’avouer

que son épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, ces

délicieux ménages,—saluez, chère dame! Encore une fois, vous n’en

verrez plus comme cela!—nul ne commande et aucun n’obéit: il n’y a

qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux personnes.

—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne soient deux; vous ne

pouvez empêcher des divergences de se produire: il y en a dans toute

association, si étroite et intime qu’elle soit.

—Ajoutez que, dans toute association, quelle qu’elle soit, il y

a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y refusent, le sachent ou

l’ignorent, forcément et inévitablement, disparité et inégalité

entre les contractants. Un seul pilote doit être chargé de conduire

le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second est, de

règle, subordonné au premier. L’égalité, «cet atroce mensonge des

politiciens», l’égalité est une pure chimère; elle n’existe pas plus

ici-bas que la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut bien

que la balance penche d’un côté.

—Et naturellement elle penchera du côté de monsieur?

—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du côté du plus fort.

—En admettant que monsieur soit le plus fort.

—On l’a admis de tout temps. Du côté de la barbe ...

—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle et aux exercices

physiques, à donner à la femme autant de vigueur et de biceps qu’à

l’homme?

—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et le reste! C’est

ce que demande et ce qu’espère, dans sa suprême logique, Mme

Potarlot,—Elvire! Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes

que vous aurez, et encore un coup,—car nous en revenons toujours

là!—l’homme, ainsi que le fluide électrique, n’est attiré que par son

contraire.

—De sorte que c’est toujours la force qui, selon vous, prédominera? à

elle le dernier mot?

—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus la force.

—Et le droit, qu’en faites-vous?

—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il a la force avec

lui, il triomphe; et qu’il est battu, s’il ne l’a pas. C’est simple

comme bonjour. L’idéal serait de ranger inséparablement la force du

côté du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.

—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec une enthousiaste

véhémence.

—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en sommes pas là; et c’est

précisément pour vous être insurgées contre le principe de la force,

pour avoir voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, que vous

avez tué le mariage.

—Beau malheur, encore une fois!

—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour les femmes surtout.

Hors du mariage et de la famille, la femme qui se donne ne reçoit en

échange aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un jouet ...

—Elle ne se donnera pas, voilà tout!

—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela et ira se passer de

... _O sancta simplicitas_! Il saura bien en trouver, des femmes! Ah!

je ne suis pas en peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre

de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à prendre de force

celles qu’il aura sous la griffe et feront leurs mijaurées, quitte à

leur casser reins et côtes si elles résistent, il les aura, je vous

le garantis, je vous le certifie, comme il en a eu de tout temps. Le

mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, la seule efficace

protection de la femme.

—Nous ne voulons plus être protégées!

—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours

le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par

vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent

ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour,

dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes

pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah!

nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ...

J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à

la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie»,

et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et

propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est

qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout

et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia,

je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus,

cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se

transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère

...

—Comment cela?

—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite,

c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez

généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données,

vous aimez ce qui dure ...

—C’est notre éloge,—notre supériorité.

—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais

nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans

la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une

loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme

les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot,

et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour

libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces

dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et

bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait

pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente

d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon

sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient

recommander et réclamer, c’est l’amour _non libre_. Il faut croire que

ça les gênerait ...

—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...

—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et

encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il

y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal,

l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner

par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité.

L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses

instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et

vulgivaguer.

Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,

ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois

l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec

variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent

exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle

couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille

ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous

vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en

d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile

et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais

bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous

généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons,

bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de

naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que

peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre

tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne

retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite,

vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à

provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance

et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui

imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits

politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant

en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties:

«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la

femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à

lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du

mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ...

Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la

brutale déclaration de Napoléon I^{er} à ce sujet: «Sans la maladie et

la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?»

—Par malheur, interrompit Katia, nous ne sommes pas toujours dispos

et valides, et alors ...

—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en conviens, quoique bien

des hommes d’aujourd’hui en arrivent à préférer les maisons de santé

... Si vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!

—Magimier le député?

—Lui-même.

—Un bien vilain monsieur.

—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent votre cause? O

Katia! Quelle ingratitude!

—Laissez donc! Il se moque de nous!

—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que vous faites d’excellentes

gardes-malades. En toute femme, il y a une sœur de charité.

—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est parce que toute

femme est ainsi plus à même de voir souffrir les hommes, et peut

savourer de plus près cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.

—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, du sacrifice, c’est

par là que vous l’emportez sur nous; c’est là votre titre de gloire ...

—Comment! Nous en avons un?

—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car

rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du

sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni

gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et

à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou

plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de

plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la

femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité

flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et,

grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’_inclassées_ plus

exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles

déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme

après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus,

bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez,

Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui

abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés,

tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont

amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et

tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou

quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais!

—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ...

Émancipées · 第 19 / 23 段