—Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous réussissez, saperlipopette!

je vous voterai des remerciements! Voilà deux heures que ça dure, cette

comédie!

—Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour ne pas lui fourrer l’

trac, qu’elle ne s’ méfie de rien, reprit le concierge. Si vous disiez

à vos agents et aux pompiers de la laisser?

—Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le commissaire en haussant

les épaules.

Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la mère Birotte,

toujours juchée à califourchon sur son pignon, le concierge grimpa à

l’échelle, et, passant la tête par le vasistas, interpella allègrement

sa locataire.

«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc là? C’est donc qu’ nous

avons envie d’attraper c’te nuit des rhumatismes?

—Ta gueule, fourneau!

—O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec vous!

—A l’ours! A Chaillot, sale pipelet!

—Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes vraiment pas aimable!

Et dire que je vous cherche depuis trois quarts d’heure pour vous faire

goûter du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne que vous

trouvez si bon? J’en ai reçu un petit baril ...

—Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour ça!... Que n’ parlais-tu

plus tôt! T’ n’avais qu’à causer, portier d’ mon cœur!

—Fallait m’en laisser le temps!

—Alors comme ça tu payes un verre?

—Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte.

—J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais prier, quand il

s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ... me v’là! v’là que j’ m’amène

... Il arrive! Il arrive!»

Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait quitté son perchoir et

s’avançait en titubant sur la pente du toit.

«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le concierge.

—Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du verglas, et c’est pas

à c’te saison ... Qué chaleur! Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc,

mon vieux pipelet?

—Oui ... Dépêchez-vous!

—Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh bien, non, là! Je n’

suis pas, pas du tout ...

—Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous n’avez pas soif, c’est

moi qui ...

—Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...»

Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au chéneau, et de là

rebondir dans la rue, lorsque le sieur Ricouard la saisit par ses jupes

et l’attira vivement à lui.

En un tour de main, elle se trouva au bas de l’échelle.

La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis deux heures M. le

commissaire, était terminée.

Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée, le père

Jean-Louis, discourait avec la fruitière d’en face, et ne tarissait pas

d’indignation.

«Tous les jours des scandales comme ça, madame Paquin! Voyez, voyez

tout ce monde, tous ces badauds! Et si elle allait leur tomber sur la

tête! Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les femmes soûles,

on ne connaissait pas ça!

—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon temps non plus on n’en

voyait pas.

—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers populaires, à Grenelle

comme à Belleville, à La Villette, à Saint-Ouen, on ne rencontre que

cela: des femmes chez les mastroquets, des femmes attablées ou debout

devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le progrès, l’Émancipation!

Ces dames veulent faire comme les hommes!

—Plutôt que d’empêcher les hommes ...

—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu de donner ou laisser

prendre aux femmes les vices que nous avons, il aurait mieux valu

travailler à nous guérir ...

—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a encore plus d’ivrognesses

que d’ivrognes.

—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. Je n’y suis pas allé

voir ...

—Moi non plus.

— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus qu’ici, des

ivrognesses, par la bonne raison que ça augmente tous les jours chez

nous, cette plaie-là! Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes

du peuple, sans compter les autres, vous sirotent l’absinthe et le

vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, le schnick et le schnaps,

comme celles d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger.

C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs _hommes_ qu’elles se piquent

le nez, tantôt avec leur progéniture. J’en voyais une, l’autre jour,

la grosse blanchisseuse de la rue Oudinot ...

—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son lit, après l’avoir

arrosé de pétrole, et qui s’écriait si drôlement: «Je veux mourir comme

Jeanne d’Arc! mourir sur mon bûcher!»

—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, c’est la femme Bourdillon.

Elle buvait un verre de rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans

lequel elle faisait tremper une croûte de pain pour son moutard, un

môme de trois ans, et elle lui donnait cette croûte à manger, comme

elle eût fait d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.

—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques d’épilepsie, si

elle a suivi le même régime! On a dû la conduire à l’hospice ...

—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui soigne et entretient

cette multitude d’alcooliques qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous,

madame Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent qui valse.

Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas gêner le commerce de MM. les

marchands de vin, ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut

les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte gros au Trésor,

puis ce sont eux qui soutiennent nos hommes d’État; c’est chez eux que

se font nos députés, nos conseillers municipaux et généraux, tout le

tremblement! Alors, vous comprenez bien, on leur doit des égards en

échange. Tout ce monde-là se donne la main, s’entend comme larrons en

foire. Aide-moi, je t’aiderai!

—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, et plutôt

deux qu’un.

—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. C’est comme

une marée qui monte ... Ça va de pair avec nos députés, tenez! Avoir

600 députés! Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!...

Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent d’accord? Et à quoi cela

sert-il, bon Dieu, qu’ils soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà

le malheur, madame Paquin; tout le monde aujourd’hui veut gouverner

la France! Rien que des politiciens et des marchands de vin! Tout le

monde,—et surtout les moins préparés, les plus inexpérimentés, les

plus incompétents, les plus ignares,—tout le monde a son plan de

gouvernement, tout le monde aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là

là, mon Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, l’hiver

de 70. Je revois encore un malheureux petit bossu, tailleur d’habits,

convaincu mordicus que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans

cesse que tous nos ministres et gouvernants, à commencer par Gambetta,

et tous nos généraux, y compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que

des moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était moi! Ah! nom

d’un chien! Nous aurions déjà fait la trouée, opéré notre jonction

avec l’armée de la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas,

tonnerre de Brest!—Mais comment? comment? lui demandait-on.—J’ai

mon plan, et qui vaut mieux que celui de Trochu, allez!» On finit par

le conduire à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous en quoi

il consistait, madame Paquin? A supprimer les fusils et les remplacer

par des arbalètes! «Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me

charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis de faire la

trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! Nous avons une foultitude de

tailleurs comme ça, et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de

menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, de vétérinaires

... et d’horlogers aussi! Car qu’est-ce que je fais en ce moment même?

ajouta en riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme cette

maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà que je me mêle aussi de

discuter et de critiquer, de prôner mon ours ... Comme s’il n’y en

avait pas assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on ne peut

pas se retenir, quand on voit ce que l’on voit!

—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... Ah Seigneur! Ainsi la

petite Birotte, Tavie Birotte? N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble

encore que la mère?

—J’y pensais. Quelle famille!

—Oui, quelle famille!

—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, des faits ne se

produisant que très rarement, par accident, on comprendrait! Mais

pas du tout! C’est tous les jours et par centaines que de pareilles

ignominies se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...

—Sans compter ce que les journaux ignorent ou ne peuvent pas dire,

observa judicieusement la fruitière. On se plaint souvent qu’il n’y a

plus d’enfants, m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus

que c’est la pure vérité.

—Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà ce qu’il y a de pis. On

a touché à cette base de la société, en élevant les jeunes filles pour

en faire autre chose que des ménagères, des épouses et des mères; si

bien qu’on se marie de moins en moins en France, qu’on y fait de moins

en moins d’enfants. Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel

et la liberté illimitée de la presse,—le droit de traiter tous les

jours publiquement, surtout devant le public le moins préparé, le plus

naïf, le plus gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille

canaille:—«Le sinistre gredin qui préside aux destinées de la France»,

comme ne manque jamais de l’écrire ce journal, tenez!

—C’est cela qui honore et relève un pays!

— ... De qualifier tous nos généraux, à tour de rôle, de ramollots

ou de traîtres, afin sans doute de donner du courage à nos soldats;

de déclarer et certifier que tous nos ministres et tous nos hommes

en place, sans exception aucune, ne sont qu’un ramas de filous, de

fripouilles ...

—Ou encore d’aller annoncer que la peste vient d’éclater dans Paris et

que les boulevards sont jonchés de cadavres!

—Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est amusée à lancer ce

canard ...

—Drôle d’amusement!

—Au lieu de soigner ses menus, de publier de bonnes recettes

de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure, madame Paquin, que nous

sommes couchés dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on appelle

«complets», ma pauvre madame Paquin!»

L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient de faire à Octavie

Birot, peu chaste fille d’une mère sans pudeur et toujours démesurément

altérée, avait trait à une récente escapade de la chère enfant. Et

quelle escapade!

Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait pas chez elle

d’assez d’indépendance, et que sa maman biberonne se permettait trop

fréquemment de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et de

la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette vieille tourte»:

c’était le respectueux petit nom qu’elle se plaisait à décerner à son

auguste mère. Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada

sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules, Jules Margotin, qu’il

était de son devoir de la suivre.

«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui, comme elle, n’avait pas

plus de treize ans et demi.

—T’inquiète pas!

—Et pour boulotter?

—T’inquiète pas, que j’ te dis!»

Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés, bien entendu, de faire

main basse sur les quelques sous qu’on put trouver à la maison et les

quelques nippes ou objets ayant un semblant de valeur. Ainsi lestés,

nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile au fond de Vaugirard, et

se nichèrent dans une misérable cahute, jouxte un terrain vague. On

demeurait là toute la journée à roucouler, paresser, godailler et

ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en allait rôder du côté de la

gare Saint-Lazare.

Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa fille que si celle-ci

n’eût jamais existé; elle ne prit même pas ce prétexte à consolation

pour doubler ses rations d’absinthe ou ses doses de _mêlé-cass_.

Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et avec zèle tous les

composés ordinaires de l’alcool, elle s’avisa, une après-midi, à

la suite d’une surabondante absorption de petites gouttes, d’aller

troubler le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer à M.

Zuzules le domicile familial. Elle se disait que ce précieux fils

allait atteindre l’âge où il pourrait rapporter un peu d’argent au

logis, et que c’était véritablement désastreux de penser qu’elle n’en

profiterait pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ...

«La gueuse! Ah! si j’te tenais!»

La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui avait révélé le gîte

des amoureux.

«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu! J’ m’en vais t’la

moucher, c’te morveuse!»

Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où se terraient ces deux

chérubins,—Paul et Virginie nouveau modèle. Mal lui en prit.

Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter la main sur ladite

morveuse, Zuzules, le brave gosselin, qui n’entendait pas qu’on touchât

à sa femme, assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui brisa

sur le chignon une bouteille pleine.

Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son homme, s’arma d’un

couteau et menaça «c’t’ espèce de poivrotte» de lui faire son affaire.

«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la par terre, Jules!

Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! Si, chaque fois qu’elle est

mûre, faut qu’elle vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce

que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»

A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte s’affala de tout son

long dans un coin de cette tanière, tandis que Paul et Virginie

gagnaient le large et s’en allaient abriter leurs tendresses du côté de

Charonne.

«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à turbiner!»

Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!

«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame Paquin, disait à la

fruitière l’horloger Jean-Louis, lorsque Mme Margotin, de retour chez

elle, se mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil qu’elle

avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru et à déblatérer partout

contre eux,—ce qu’il y a de terrible, c’est que ce sont toujours les

pauvres gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, eux qui

paient les pots cassés et les frais de la fête. Il est certain que si

la mère Birotte ne se piquait pas le nez et avait pu rester en ménage

avec quelqu’un ... Elle ne sait même pas exactement quel est le père de

son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle nous l’a déclaré elle-même!

—Elle était encore soûle comme une tique quand elle l’a fait!

—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. Naturellement

ce gamin reçoit plus de torgnoles que de caresses, absolument comme sa

sœur Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se sentira assez

fort pour riposter, il ripostera, allez donc! et lorsqu’il trouvera

l’occasion de décamper, il s’empressera d’en profiter,—toujours comme

cette diablesse de Tavie.

—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise qu’une autre, si elle

avait eu une vraie mère.

—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit M. Jean-Louis,

remarquez, madame Paquin, combien les mauvaises mères deviennent de

plus en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» augmentent! On

ne voit pour ainsi dire que cela dans les journaux!

—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les femmes d’à présent

ne savent plus ce que c’est que d’être mères, qu’elles ne sont plus

faites pour cela.

—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez là est peut-être plus vrai

que vous ne le supposez! Le ménage, la famille, la maternité, tout cela

se tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a plus de mères, ou

l’on a de mauvaises mères, trop de mauvaises mères!

—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous dites, on ne voit que ça!

Il ne se passe pas de jour ... On en arrivera à être obligé de faire

élever ces pauvres gosses par l’État.

—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.

—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés. Et puis ils

n’auraient point constamment sous les yeux tant de vilains exemples.

—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans ce qu’on appelle

l’antiquité, chez les Spartiates, on élevait les enfants de cette

façon, et qu’on s’en trouvait très bien. Moi, je ne suis pas savant

comme Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.

—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on avait voulu me prendre

mes deux garçons ... Ah! mais non! Ah mais non!

—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une femme de l’ancien temps!

Aujourd’hui, les enfants, ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et

quand on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! Voyez ces dames

qui demeurent au fond de la cour, ces employées ...

—Les deux bicyclistes?

—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement emménagée ...

Elles ont beau accoucher, vous ne leur voyez jamais de bébés!

—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, les deux petites

brunes, des bicyclistes enragées aussi, celles-là; et la grosse

blonde du troisième; et les couturières d’en face, les dames Drion et

Laurency, et tant et tant d’autres autour de nous ... pas d’enfants!

jamais de grossesses!

—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est le cas de ces dames

du fond de la cour, on expédie le moutard en province, en Bretagne, en

Bourgogne ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça crève là-bas

...

—Hélas!

—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs bébés? Elles ne peuvent

pas les emmener avec elles à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce

pas? Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à tortiller,

ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, madame Paquin, le mieux qui

puisse leur advenir, à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne

idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser leurs quilles et

décamper le plus promptement possible. Avez-vous remarqué que l’Église,

au lieu de se désoler de la mort des enfants et de chanter sur eux

le _De Profundis_, s’en réjouit, au contraire, et entonne à leur

sujet un hymne de louange au Seigneur,—_Laudate, pueri, Dominum_? On

m’expliquait cela dernièrement.

—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et prennent place parmi

les anges.

—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, par exemple, que

la petite Benneckert n’est pas plus heureuse?

—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!

—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce n’est pas à cet âge-là

qu’on recourait jadis au suicide! Maintenant, avec de tels parents,

on comprend qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le disiez tout

à l’heure, on comprend cela. Et, pour la vie qui l’attendait, cette

petite ...

—Ah ma foi!»

C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, de cette malheureuse

fillette, dont la mère, pianiste éminente, mais professeur sans élève,

s’était mise, dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses

charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment expliqué

au commissaire de police du quartier:

«Que voulez-vous que fasse une femme seule, sans fortune, accoutumée à

avoir sa domestique?

—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement protesté le

magistrat. Je constate seulement de plus en plus que toutes les femmes

de votre condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne peuvent

se passer de domestique: à toutes, il leur faut leur bonne!

—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer la vaisselle ni à me

gâter les mains dans toutes ces basses besognes.

—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, les cours du

Conservatoire, et vous vous destiniez au grand art. Veuve après

quelques années de mariage, vous vous êtes lancée dans la galanterie,

ce qui est une besogne bien plus relevée ...

—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...

—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même l’avez déclaré, et je me

borne à répéter vos paroles.

—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des leçons, ou bien si

j’avais pu entrer dans un bureau, une administration! Mais les hommes

ont envahi toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a trop de

candidats,—à plus forte raison de candidates! Les places qu’on veut

bien nous concéder, ce sont des places infimes, dérisoires, des places

de sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources que possède

une servante, pas de sou du franc, pas d’anse de panier à faire sauter.

Alors? Il me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le cache pas;

je ne trouve rien de plus ridicule et de plus stupide: j’aime mieux ...

—Exploiter moi-même?

—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que je peux, oui, monsieur!

—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, permettez-moi de vous le

dire. Ce commerce-là, comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement,

il y a pléthore.

—Enfin je n’avais pas à choisir!

—Et vous gardez toujours votre fille avec vous?

—Si je pouvais la placer quelque part ...

—Ce serait préférable pour vous, et préférable pour elle surtout,

ainsi que nous l’avons déjà remarqué lors de la première plainte que

j’ai reçue à votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les mêmes

accusations se reproduisent.

—C’est mon ancienne concierge, monsieur le commissaire, la concierge

de la rue Vaneau, qui est venue trouver celle de la maison que j’habite

actuellement ...

—Rue de Sèvres?

—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon compte un tas d’histoires!

—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire, toujours les

brutalités que vous exercez sur votre fille, et toujours vos excès de

boisson: nous ne sortons pas de là.

—Mes excès!

—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...

—Oh!

—Et trop de dureté et de violences à l’égard de votre enfant.

—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage plus sanglant pour une

mère?...

—Je ne le pense pas.

—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le cœur de la femme?

—Heu! heu!

—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur d’une mère est le

chef-d’œuvre de la nature!

—Dans les livres, c’est possible, madame; mais la réalité comporte

malheureusement tant et tant d’exceptions! Il ne se passe pas de jour,

vous le savez vous-même et ne pouvez le contester, que des quantités

de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés par leurs tendres

petites mamans, jetés dans les latrines, enterrés sous du fumier,

ou généreusement distribués aux pourceaux. Suppressions ou abandons

d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats souvent par

voies détournées et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en

plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas donner à manger à votre

fille: c’est par inanition que vous voudriez ...

—C’est abominable ce que vous dites là!

—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le faire. Tandis que vous

n’avez jamais une caresse pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux

petits soins pour votre chien ...

—Peut-on entendre pareilles infamies!

— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de temps. Lorsque vous

décampez de chez vous et restez des jours et des nuits sans rentrer,

vous prenez la précaution d’emmener votre chien ...

—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.

—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous en souciez point.

Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, elle! On l’a vue manger dans

l’écuelle du chien, dévorer la pâtée du chien ...

—Comment, monsieur le commissaire, comment pouvez-vous admettre de

telles bourdes?

—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous les jours. Je

voudrais vous débarrasser de votre fille, car elle vous embarrasse,

voilà la vérité.

—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd fardeau pour moi, et que

si vous réussissiez ...

—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la

nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait

d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour

cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc

un peu: vous boirez après!

—Mais, monsieur ...

—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises

habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère

petite, c’est immanquable!

Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et

cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ...

—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.

—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!

—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte

encore, faites attention! Un peu de patience!»

Émancipées · 第 18 / 23 段