opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état
actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et
impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence
du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à
nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à
nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature.
»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous
demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et
faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs,
les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique,
et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment
délivrés.»
Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions,
de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par
quatre chemins.
«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre
profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment
que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes
pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes,
maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul,
le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à
l’hypocrisie et à l’imposture. _Cur non palam si decenter?_ (Est-ce
que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine
ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter,
nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en
expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que
des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe
serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite
six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que
l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne
fourrez donc plus votre nez en si intime matière!
«Les femmes avortent aujourd’hui _plus qu’elles n’enfantent_,» comme
l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus
suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre
générique et significatif L’ÉPOQUE[10]. «La réalité du malheur pèse
enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à
la douleur humaine leurs nouveau-nés».
»Bravo!
»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le sentiment, l’ardent et
obsédant désir, que doit éprouver toute mère tant soit peu douée de
clairvoyance et d’intelligence.
»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si rationnel, si
humain, que nous nous appliquons; c’est à arracher à la misère et à
la souffrance, c’est-à-dire à sauvegarder de la vie le plus de proies
possible, que nous avons voué nos forces.
»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer et nous
disqualifier, ne se lassent pas de fausser, de rapetisser et avilir
le pur et glorieux mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de
coquetterie, d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de folie surtout:
pour ces messieurs, toujours si raisonnables, si pondérés, si sensés,
toutes les femmes sont des détraquées et des toquées.
»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:
«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, un entraînement
auquel on cède dans tous les mondes, dans les plus bas comme dans
les plus élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, dans la
bourgeoisie, là où l’on travaille comme là où l’on s’amuse, est
devenu un ennui, une gêne, un fardeau ou un embarras. Il est de trop,
et tous les moyens commencent à être bons pour se débarrasser de
lui. Les pauvres songent aux difficultés qu’ils ont déjà à se tirer
d’affaire tout seuls, les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et
chacun, sans scrupule, travaille au profit de son égoïsme, à la fin de
l’humanité[11].»
»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre égoïsme, mais par raison
et par expérience, par bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux
petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons et proclamons le
droit à l’avortement.»
* * * * *
Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales théories, et
peu encline à jamais mettre la lumière sous le boisseau, Guillemine
de Chastaing s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après avoir
pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, insinué et propagé,
tout comme la fameuse Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou
Florence Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination du mâle, elle
entreprit d’étudier et de vulgariser les divers moyens de ralentir ou
de supprimer la reproduction de l’espèce humaine, sans gêner en rien
les rapports galants et déduits amoureux.
«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. Il leur est
facile de rire, de nous critiquer et malmener. Ils n’ont que de
l’agrément dans l’affaire, eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de
souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, c’est notre vie
même que nous risquons!»
Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé et houspillé par
Proudhon, elle patronna d’abord «la stérilité artificielle par
engraissement»; mais les résultats du système furent pitoyables,
et elle ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes
péremptoirement et effroyablement motivées.
«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très chère, que m’attirer
plus d’hommages, et me voici encore dans une de ces désastreuses
positions intéressantes ...»
Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.
Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, avec un spécialiste
de l’époque, que «l’eau et le froid sont mortels à la semence ...
Malthus n’est qu’un rêveur, un utopiste: le vrai sauveur, c’est
Eguisier avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la santé,
l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre infaillible libératrice:
c’est elle l’ogresse qui mangera nos enfants en herbe!»
Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits Poucets
continuaient de germer et de courir.
Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était du reste
surtout un moyen préventif qu’elle cherchait. Non, pas de piqûre, pas
de curetage, pas d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ...
N’effrayons point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais d’empêcher, mais
de stériliser. Procédons avec mesure, précaution et douceur.
Elle s’était tournée vers l’antique science des plantes et était en
train de demander à la sabine, à la rue, à l’aconit ou l’absinthe,
le remède suprême qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le
docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé comme un Titan, vigoureux
comme Hercule, beau parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux,
insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit d’emblée.
Fernando Gernandez, qui était originaire de la Martinique, et, après
d’assez piètres études médicales, cherchait à s’orienter dans le
Pandémonium parisien, comprit tout de suite l’admirable parti qu’il
pouvait tirer de sa conquête et de toute la tribu des «Infécondes».
«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il à Guillemine.
—Un dîner?
—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association sans dîner. Qui
dit association dit réunion, et où se réunit-on mieux, où cause-t-on
plus à l’aise, où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon
qu’autour d’une table, d’une table bien dressée et savamment servie? La
table, c’est la meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la plus
sûre préparatrice de tous les succès.
—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!
—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.
—Non, ce sera vous.
—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois y assister qu’en
qualité d’invité, d’ami ...
—De conseiller.
—De conseiller, si vous voulez.»
Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement en vertu de ce titre
officiel de conseiller particulier et intime de la corporation,
il entreprit de modifier les idées de la reine des bréhaignes, de
combattre ses préventions contre les opérations chirurgicales, et il
finit par la retourner comme un gant.
«Sauver une jeune fille des angoisses et des hontes d’une grossesse;
épargner à tant de pauvres jeunes femmes les souffrances de la
gestation, les tortures de l’enfantement ...
—Oh!
—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on ne peut que vous
bénir ...
—N’est-ce pas?
—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans sortir des routes
battues, des sentiers piétinés et vulgaires.
—Je ne saisis pas ...
—Les plantes, si souvent employées, essayées de tant de façons, ne
peuvent vous offrir, mon amie, que des moyens préventifs ou curatifs
imparfaits, inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en bien
d’autres. La stérilité par engraissement n’est, à mon sens, à peu
près comme tout ce qui est sorti de la cervelle de ce grand toqué de
Fourier, qu’une désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant
de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. La chirurgie a
réalisé de nos jours d’immenses progrès. Des opérations, condamnées
il y a vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables, ou dignes
seulement des bourreaux et tortionnaires, s’effectuent aujourd’hui
sans le moindre danger et sont d’un usage de plus en plus courant.
L’extirpation des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est du
nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais combien à première vue
cela semble effroyable. Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En
réalité, avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées,
c’est simple comme bonjour. D’abord vous êtes endormie: on vous
chloroformise; vous ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez,
tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et recousu. Quinze
jours après, il n’y paraît plus, et vous êtes à jamais délivrée de
cette terrible appréhension, à jamais à l’abri de ce fléau de la
maternité, le plus horrible malheur qui puisse advenir à des femmes
comme vous, à des femmes du monde, des femmes d’esprit, des femmes
d’élite.
—Certes!
—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, conclut le docteur
Gernandez avec le plus grand sérieux. L’ovariotomie, voilà ce qui
sauvera le monde!»
Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et opérer, et fut ravie du
résultat.
«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès vous tenez là! Quelle
fortune! Quelle gloire! Mais c’est comme un rêve! s’exclamait-elle,
enthousiasmée. Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un peu de
pesanteur là ...
—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant quinze jours,
vous entendez, ne pas vous lever?
—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces taches?
—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en ira. Ne vous levez
pas surtout!»
La présidente ayant donné l’exemple et sauté le pas, une, deux,
trois «Infécondes» la suivirent; puis une quatrième, une cinquième,
une sixième, une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte y
passèrent.
Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en glosa. Si vous
voulez bien prendre la peine de feuilleter les journaux parisiens
du mois de novembre 1893, par exemple, vous y retrouverez trace de
l’inauguration du _Dîner des Infécondes_,—«de ces agapes intimes,
instituées sous la présidence d’honneur d’un chirurgien célèbre par
l’habileté avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et où
toutes ces _adorables_ clientes, par lui si magistralement opérées, se
font un devoir d’assister».[12]
Vous y retrouverez également la fameuse chanson de Favart, appliquée,
comme une sorte d’hymne national et de _Marseillaise_, à ces héroïques
_castrates_:
On va leur percer le flanc,
En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan!
On va leur percer le flanc;
Ah! que nous allons rire!
Ah! que nous allons rire!
R’lan tan plan tirelire.
Que le Ciel sera content!
Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan!
Que le Ciel sera content!
On fait ce qu’il désire.
D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il n’y avait pas là de
quoi plaisanter; que si l’on voulait que la France reprît sa place
dans le monde ou simplement fût capable de se défendre, il lui fallait
des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il était de nécessité
absolue de posséder un peu moins d’_adorables_ insexuées, émancipées et
déséquilibrées, et un peu plus de ces stupides ménagères de l’ancien
temps, de ces misérables esclaves, ces _exécrables_ mères de famille ...
Mais c’était le vieux jeu. _Go ahead!_ Il n’en faut plus, de familles!
N’en faut plus, de mères, de ménagères ni d’esclaves! Vive la femme
libre! Vive la femme-homme!
* * * * *
Jeanne de Sambligny avait été une des premières à se lancer sur les
traces de sa présidente et à recourir aux bons offices du docteur
Gernandez.
Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude, certaine d’avoir
coupé court, définitivement et radicalement, à toute menace de
grossesse, elle n’hésita plus à demander aux galantes rencontres les
suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en plus besoin. Hélas!
c’était toujours, presque toujours, bien peu de profit pour beaucoup de
honte qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur la place,
une telle concurrence sur le marché! Elle-même s’en apercevait, en
était effrayée.
«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût, guignant l’argent de
l’homme! Et des femmes bien, des femmes instruites: c’est même surtout
de celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les maritornes
réussissent à se caser; les autres, avec leurs mains blanches et leurs
diplômes ... Ah vrai! les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et
naturellement ces messieurs en profitent: ils nous ont pour rien!»
Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et encore la majeure
partie de cette piètre somme passait aux mains du tenancier de l’hôtel
garni où ces suaves amours s’abritaient.
Il y avait environ dix-huit mois que cet état de choses subsistait, que
Mmes de Chastaing, de Sambligny et consorts avaient expérimenté par
elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable dextérité du
docteur Gernandez, dix-huit mois que ce mulâtre praticien exerçait ses
talents dans le grand monde et le demi-monde, laissant à des confrères
moins délurés et à de pitoyables matrones la clientèle bourgeoise et
les quartiers populaires, quand, un beau matin, la foudre tomba dans le
camp des «Infécondes».
La reine des bréhaignes venait de constater, et sans espoir d’erreur,
qu’elle était enceinte.
Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc trompé? A moins qu’il
ne se fût moqué d’elle?
Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze, quinze, vingt de
ces dames firent bientôt la même constatation; sur trois cents et
quelques sociétaires des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser
et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq, presque la
moitié, se trouvèrent en état de grossesse.
C’était un admirable résultat.
Notre mulâtre, malin comme un singe, avait joué,—c’est le cas de le
dire—joué par-dessous jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur
elles la fameuse opération, les avait très prudemment endormies, très
savamment chloroformisées; avait, au moyen du bistouri, tracé sur
l’ivoire de leurs ventres une incision très superficielle, aussitôt
recouverte d’un pansement antiseptique, et même enjolivée de points
de suture; à l’entour, pour donner à la chose une apparence plus
compliquée et plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon de
nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes intérieurs,
dessiné des hiéroglyphes dont la teinte bistrée ne devait pas tarder à
s’affaiblir et s’effacer.
Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient été odieusement flouées
par un de ces gredins d’hommes!
Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en était pas tenu là.
Non content d’avoir fécondé les illustres flancs de la reine des
bréhaignes, de l’avoir gratifiée d’un petit moricaud ou d’une
sémillante petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé
par avance ce futur héritier de la succession maternelle; il
avait,—en quittant la France pour regagner l’Amérique, l’ingrat et le
scélérat!—allégé l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de
tous ses diamants et bijoux. Rafle complète!
* * * * *
Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des «Infécondes» si
traîtreusement appelées à savourer bientôt les suprêmes joies de la
maternité. Elle s’en serait bien passée: il ne lui manquait plus que
cela!
Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de Saint-Géran, elle
avait obtenu de lui un sursis pour mettre ses nippes en ordre et
prendre toutes ses dispositions de départ.
Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait, pour son malheur! si
tardivement commencé, à demander, malgré la dureté des temps et la
pingrerie des hommes, son gagne-pain à la galanterie. Et puis son mari
lui ferait bien une pension alimentaire; il lui devait bien cela! Au
besoin, elle saurait l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait
les esclandres et le tapage en horreur.
«C’est par là que je te tiens! Attends un peu, mon bonhomme!»
Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement les
apparences: officiellement ce serait à l’art qu’elle aurait recours,
dans des leçons de piano quelle chercherait ses moyens d’existence.
Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en dépit du charcutage
qu’elle croyait effectué et de l’immunité promise et garantie, elle
sentait un petit être s’agiter en elle.
Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable malédiction, cet
abominable châtiment de la maternité, qui pèse sur toutes les filles
d’Ève!
Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux solutions, entre
lesquelles son esprit flottait et oscillait sans pouvoir se fixer.
Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa sœur Corentine, après
avoir été dévalisée par le juif Sakaël;—en finir avec cette existence,
qui, au lieu de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en
attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses, misères et
dégoûts. Comme il serait bon de quitter tout cela et d’aller dormir
l’éternel sommeil! Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent sans
menace de réveil.
Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser, chez quelle
sage-femme ou quel médicastre aller frapper? Elle sonda le terrain
autour d’elle, questionna insidieusement une des «Infécondes» avec qui
elle était en relation.
«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui certifia cette amie,
et, à défaut de ce misérable Gernandez ... Vous savez ce qu’il a eu
l’aplomb de répondre, avant de se sauver comme un voleur qu’il est, à
Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette grande Russe, intime de Mme
de Chastaing?
—Je la connais.
—Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher l’inefficacité
de ... de son traitement, espérant qu’il pourrait remédier ...
—Elle est donc enceinte?
—Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà combiné son
coup et résolu sa fuite, lui a répondu qu’il l’avait fort bien
opérée:—«Comment osez-vous en douter, madame!»—mais que l’opération
ne pouvait être efficace qu’à une condition.
—Laquelle donc?
—A la condition de «ne pas voir d’hommes». C’est ce qu’il m’a dit en
propres termes à moi-même ...
—Comment! Vous aussi?
—Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple peur! Un retard ...
Oui, il m’a riposté pareillement, et de quel ton dégagé et narquois:
«Mais il ne fallait pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas voir
d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...»
—Le misérable! Il se raille de nous par-dessus le marché!
—Alors vous?...
—Non, c’est comme vous ... Un retard ... une simple crainte, mais qui
s’est vite dissipée.
—Ah! tant mieux!
—Cependant si ... si ces craintes revenaient, par hasard? demanda
Jeanne. Vous avez quelqu’un?...
—Quelqu’un?
—Oui, pour faire passer ...
—Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs quelqu’un! Je vous
indiquerai très volontiers ... Nous irons ensemble, si vous voulez?
—De grand cœur!»
Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener à bonne fin cet
auguste projet. Soit que les incertitudes, les transes et tourments
qu’elle éprouvait, la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa
santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et excédantes marches,
à des fatigues de toutes sortes, et eût commencé à exercer sur elle
certaines manœuvres abortives, elle tomba malade, en proie à une fièvre
intense. Une fausse couche survint brusquement peu de jours après, puis
une péritonite se déclara.
«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura un soir en aparté
Armand de Sambligny devant le lit de sa femme, je te le disais bien que
ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait entre nous aucune
espèce d’égalité ni de comparaison ... Tu meurs d’être allée faire
l’amour je ne sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en porte pas
plus mal.»
Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace à exécution et
d’envoyer promener sa femme: il se trouva débarrassé d’elle un beau
soir, et put, sinon s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins
soupirer discrètement:
«Enfin, veuf!»
XII
Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine de la rue de
Sèvres, était en émoi. Une foule considérable, les yeux en l’air,
braqués sur le sommet de la maison où demeuraient Katia Mordasz,
l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait envahi le trottoir
opposé à cette maison, remplissait même la moitié de la chaussée, et
s’étendait jusqu’à la rue de Sèvres.
Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements, mêlés à des éclats de
rire, à des appels goguenards et de brusques sifflements, jaillissaient
à tout instant de cette multitude et à travers ce brouhaha.
«Ah! la malheureuse!
—Elle va glisser!
—Eh! la Birotte!
—Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée! N’ayez donc pas
peur!
—Elle me fait mal!
—Moi aussi!
—Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés!
—Ne regardons plus!
—Je ne peux pas voir ces choses-là!
—Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y retient pas!
—Ohé! Ohé! La Birotte!
—Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin!
—Descendra!
—Descendra pas!
—Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!»
C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus ivre que jamais,
s’était avisée de grimper sur le toit de sa mansarde, soi-disant pour y
étendre du linge, et n’en voulait plus déguerpir.
On était allé chercher d’abord les agents de police, puis une escouade
de pompiers, afin de lui donner la chasse; mais elle avait fait la
nique et toutes sortes de singeries à ces braves gens, et n’avait pas
manqué surtout de leur trousser ses jupes et montrer ce qu’il y avait
dessous.
«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la voir! Entrée libre! avait
d’en bas glapi un loustic. Ah! la sacrée Birotte!»
Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait la déloger sans péril
pour elle et ses poursuivants, et continuait de là ses gestes, grimaces
et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur, aussi bien
qu’aux représentants de la loi et de la force publique.
«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous renâclez? Vous m’
lâchez? O les coïons, qui s’ laissent faire le poil par une femme?
Je m’ fous de vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en
contrefous!»
Le commissaire de police ne décolérait pas.
«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide! Cette mâtine-là!
Ameuter ainsi tout un quartier! Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à
demain!
—Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te demande quéque chose?
répliqua l’ivrognesse. Tu n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas
moi qui t’ai prié d’ venir!»
En ce moment, comme le commissaire était perché au sommet d’une échelle
engagée dans l’ouverture d’un vasistas donnant accès sur le toit, il se
sentit tirer par les pans de sa redingote.
Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon enfant, vêtu d’un
veston élimé et taché, se tenait au pied de l’échelle.
«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi l’ concierge ... V’là
que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis dans la reliure ... Ma femme
vient de m’ conter c’ qui s’ passe ...
—Eh bien?
—Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre, c’te sorcière-là?
Elle me connaît ...