—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans

sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres,

messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle!

c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à

se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler

la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent,

le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!»

_Help yourself!_ Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les

faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire

soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors

de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les

exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est

véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent

plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine

en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns

par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à

s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est

toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et

qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est

le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez

nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles,

jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du

modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont

conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal

et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les

Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne

courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en

cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à

la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu,

mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré

de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion;

on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille

est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai

conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui

boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a

des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi

les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières.

C’est au point que les principales couturières et les modistes en

renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur

aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront

les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi

se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme

vit séparé de la femme.....

—Comme ici.

—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les

hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité,

s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes

mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est

plus fort que moi!

—Ne te gêne pas, ma biche!

—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous avez pu, fait le plus

de déclassées possible, pour avoir le plus possible d’instruments

d’amusement, de machines à jouissance.....

—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les femmes qui s’obstinent à se

dévoyer ...

—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas fourré un tas de

brevets inutiles,—et que je ne réclamais certes pas, ah Dieu non!—je

serais allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces ostrogoths?

—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...

—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je les ai bien gagnés, va,

chèrement payés! Quel pays! Quel peuple!

—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, malgré tout ce que tu en dis!

s’écria Magimier.

—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si c’est là le progrès,

le bonheur réservé à l’Ève future, je ne la félicite pas et lui cède

volontiers ma place dans cet Éden. D’avance, je me console d’être sous

terre. Il est passé le temps où l’on voyait un roi comme Louis XIV

s’incliner devant toute femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante

ou une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus de galanterie,

plus de déférence, plus de délicatesse; c’est le plus fort qui s’impose

et passe le premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de ton grand

peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, chéri! A bientôt, n’est-ce

pas? Tu ne m’en veux pas de tous mes papotages?»

XI

Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une des plus vives surprises,

une des commotions les plus fortes qu’il eût jamais ressenties.

Il n’était cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de bureau

Sambligny: l’expérience des choses et la pratique des hommes, aussi

bien que celle des femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et

bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, son égalité de

caractère, son calme stoïque, son imperturbable philosophie, il

méritait d’être comparé à un bon cheval de trompette. Mais il y a de

telles circonstances!

Il venait de succéder à Roger de Nantel comme secrétaire de la société

de Salomon dont il faisait partie, et, pour remplir congrûment les

obligations de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, il

avait dû aller prendre langue chez la discrète et vénérable dame de

Saint-Géran, rue Tronchet. Certains salomoniens trouvaient trop

restreinte encore la collection des types féminins inscrits au

catalogue et mis à leur disposition. Il y en avait cependant de tout

calibre et de toute couleur; il y avait des femmes colosses et des

naines; des hippopotames, des girafes et des libellules; des spécimens

de tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs moyennes; il

y avait des dames blondes comme les blés et d’autres brunes comme la

nuit, des jaune pâle comme lin ou vif comme citron, des roux fauve et

des rouge flamboyant; il y en avait des blanches et des basanées, des

cuivrées et des noires d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait,

ses appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît point de

bornes. On avait voté l’adjonction sur la liste-programme de deux

femmes aux cheveux acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque

svelte petite brunette aux yeux ardents.

«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de Saint-Géran, une brune

piquante, très jolie, toute jeune ...

—Ah! Ah!

— ... et femme du monde, s. v. p.!

—Oh! Oh!

—Grande dame tout à fait authentique!

—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement indifférente ...

Oui, ça m’est absolument égal. L’important, c’est que la personne soit

libre et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la journée ou la

soirée.

—Nous allons le lui demander. Elle vient me voir une ou deux fois par

semaine: j’ai toujours ici quelques gentilles amies ...

—Sage précaution!

—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté elle dispose.

—Vous la garantissiez cependant femme du monde et bon teint?

—Oui, ça saute aux yeux.

—Bah?

—Sûrement, ce n’est pas une cocotte!

—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une bonne fille

entièrement indépendante, qui ne vous impose aucune gêne, vous ouvre sa

porte dès qu’on y sonne, et même avant.

—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses qui vivent encore

dans leur famille, les ouvrières ou les demoiselles de magasin;

d’autres, les femmes mariées; d’autres, les actrices ...

—D’accord: il en faut pour tous les goûts.

—Voyez donc toujours cette dame, pendant qu’elle est ici. Vous

causerez avec elle: il n’y a rien de tel que d’examiner, de causer et

de palper pour s’entendre.

—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons et palpons! Et

entendons-nous, si possible! répliqua Sambligny. Je ne demande que cela.

—Moi de même!» acheva la digne et serviable Mme de Saint-Géran en se

levant et en quittant la pièce.

Quand elle y rentra, une minute après, elle était escortée d’une

élégante et pimpante visiteuse qu’Armand de Sambligny reconnut tout de

suite.

C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de Sambligny, née Rousselin,

en chair et en os.

Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait de s’enfuir, il

demeurait, lui, suffoqué et cloué sur place.

«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il en la retenant

par le bras, lorsque ce premier moment de stupeur fut passé. Comment,

c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», madame? reprit-il en

s’adressant à Mme de Saint-Géran. Toute jeune! On voit bien que vous

n’exigez pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, sans

cela vous auriez constaté l’âge, l’âge déjà respectable de cette ...

jouvencelle. Auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant?

ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable plaisir de nous

rencontrer ... pas chez vous, non! Elle remonte à près de vingt ans,

cette première entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame et

moi! Avec votre permission, nous allons renouveler connaissance.»

Derechef la matrone abandonna la place. A peine la porte était-elle

refermée, qu’Armand de Sambligny, tout à fait remis à présent, en

pleine possession de lui-même, de sa robuste et sereine raison et de sa

rabelaisienne et invincible bonne humeur, éclata de rire.

«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi non plus, du reste!

Non! C’est le cas ou jamais de m’écrier, avec le sire de Framboisy:

Corbleu, madame, que faites-vous ici?

Corbleu, madame...

—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? Qu’y faites-vous? Ah! cela

vous va bien de vous moquer ainsi!

—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et m’arracher les

cheveux? Ma foi, non! Je me hâte de rire de tout ...

—Je connais vos théories.

—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues des Grecs, des Romains

et des Gaulois, de nos meilleurs Français. «...Pour ce que rire est le

propre de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout de même! Cette

excellente madame de Saint-Géran qui m’annonce une toute jeune femme

... J’ai quarante-deux ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin de tes

trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un peu ... d’arrière-saison.

Et, malgré cela, tu venais?...

—Tu y viens bien, toi?

—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à toi, ces jolies

théories d’égalité, qui ont si bien réussi à tes sœurs!

—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, et, moi, je ne

pourrais pas prendre d’amants?

—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton âge même, tu prouves

bien que ...

—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!

—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, moi. Je ne triche

pas! Je ne ...

—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est entendu! Vous êtes

la perfection même. Vous avez aussi une morale à vous, une morale toute

différente de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, l’une pour

vous, messieurs, l’autre pour nous!

—Hélas, oui! C’est comme cela!

—C’est abominable! Comme si ce qui est licite d’un côté devrait être

interdit de l’autre! Comme si nous n’avions pas nos passions et nos

faiblesses tout comme vous!

—Non, vous ne les avez pas.

—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous soit permis, à vous,

voilà la vérité, et que, nous, nous ne puissions rien ...

—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, c’est la nature même,

et elle a mis à ses arrêts une sanction que vous n’êtes pas encore

parvenues à éluder.

—Je vous vois venir.

—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous insurger, beau

protester, piailler et hurler, autant en emporte le vent. La sanction

est toujours là, l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: gare!

gare aux conséquences! gare à la grossesse! Tandis que nous, hommes,

nous sommes des veinards; nous n’avons rien à redouter; nous pouvons

aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite ensuite sans la

moindre préoccupation. C’est inique ...

—Oh certes!

— ... infâme et abominable, comme tu le disais fort bien tout à

l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que vous n’aurez pas changé

ce pitoyable état de choses, réparé cette criante injustice et

cette scandaleuse bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait,

mes petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous appelez votre

affranchissement. En rendant visite à l’obligeante madame de

Saint-Géran, je ne cours le risque que de dépenser une couple de louis

tout au plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez moi, puisque

je suis le locataire de l’appartement et, de par la loi, le chef de

la communauté: encore un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de

petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement collaboré; tu

menaces de me compromettre, de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom

que tu portes: encore une iniquité et une abomination, mais c’est comme

cela! Et, en attendant que tes chères amies, les émancipées et hors

nature, aient remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes,

placé le cœur à droite, le foie à gauche, la matrice chez nous et les

moustaches chez vous, tu me feras le plaisir de ramasser tes cliques et

tes claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une femme qu’on est

exposé à rencontrer dans des maisons comme celle-ci.

—On vous y rencontre bien, vous!

—C’est pour cela, c’est assez d’un.

—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter!

—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose!

Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne

pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons

présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence,

en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui

fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission

d’apparier les gens et les mettre d’accord.»

Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et

soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir

ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du

ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée

et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot

célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints.

Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait

ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux,

qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses

amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres

adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses

déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et

le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie,

sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de

sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et

aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait

jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une

souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque

brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette

délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en

amusait parfois de tout son cœur.

«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses

sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des

marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas

toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur

guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée,

l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?»

Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes

qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait

régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes

pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette,

était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs

circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel

fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir,

et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal

administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette

gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne

redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le

maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation;

l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent?

N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle

ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie,

jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que

les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle

que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle

seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet

article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là;

rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et

chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si

le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si

l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée?

Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand

de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette

côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes,

n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait

coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point

et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du

bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour

avoir la paix.

«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me

relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu

n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes

fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ...

—Avec tes amis!

—Avec mes amis.

—Et tes amies!

—Non, les dames ne sont pas admises à nos banquets. Je t’ai

d’ailleurs, et cela me suffit. Assez d’une!

—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! si je te suffisais

vraiment, tu....

—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos moutons et à leurs

côtelettes. Je te disais donc que, si tu m’y contrains, j’irai prendre

mes repas au restaurant, ce qui me coûtera certainement moins cher....

—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais pas le prix des choses!

— ... Ce qui me coûtera très certainement bien moins cher, me vaudra

une nourriture meilleure....

—Peut-on dire!...

—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, je ne me

gênerai pas pour le faire enlever et remplacer par un autre.... Et

enfin, ce qui me permettra de manger tranquillement, sans plus être

exposé à voir troubler ma digestion.

—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta digestion? Serait-ce moi,

par hasard?

—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de la vie! Nullement! Je

parle des créanciers, de ces fournisseurs qui choisissent l’heure des

repas pour carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver. Eh

bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi pour avertie!

—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma faute si ... Mais

monsieur veut! Monsieur ordonne! Monsieur parle comme si j’étais sa

domestique ou son esclave!

—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui touche mes appointements,

n’est-ce pas, Jeanne, ce n’est pas toi? Eh bien, à la première

récidive, je les garde.

—C’est bien.»

Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses et de tous ses

tours de gibecière, se trouvait toujours en déficit, toujours aux abois.

«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment pas raisonnable!

s’avouait-elle en son par-dedans. Je devrais user de plus de

circonspection, me modérer davantage ... Quel ennui!»

Elle passait son temps à lutter contre ses mille menus embarras

d’argent, à se débattre dans cet inextricable réseau, à calmer et

amadouer les créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, à

payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir sans cesse Pierre,

Paul ou Jean, en découvrant, comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.

Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques suppléments

de recette là où toute Parisienne qui n’est ni trop laide ni trop

vieille a toujours chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle

portait à son mari qui pouvait la retenir dans le droit chemin, il

s’en fallait de beaucoup. Ne s’en voulait-elle pas à mort d’avoir

épousé cet homme qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et

la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait «réparer sa faute»,

donner son nom à l’honnête fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir

alors que l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et

ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, combien elle

aurait préféré garder sa liberté! Belle et avenante, intelligente et

insinuante, comme elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle

aurait traînées après soi! Que de succès! Que de triomphes! Jusqu’où ne

serait-elle pas montée!

Malheureusement elle était enchaînée à cet odieux personnage,—dont

elle mangeait le pain, cependant, et qu’elle trompait et volait avec si

peu de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté d’âme.

Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures.

«Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout

aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle

s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle

ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une

pingrerie! Il y a trop de concurrentes!

Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps

de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou

plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion

des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner

pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde,

de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait

dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A LUI, toujours!

En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension,

une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses

principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses

moyens.

Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin

de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de

Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que

le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et

mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites

pour s’entendre.

S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher

l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à

dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait

commencé par prêcher la grève des femmes.

«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il

faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou

non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà

pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes.

»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en

grève.

»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières,

plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de

maîtresses,—plus d’amour!»[8]

Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue

d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût,

d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple

qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles»,

qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la

haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur

chair à la souillure des mâles».

Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et

adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et

qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total

anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal

et son but.

Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de

l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état

social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9], Guillemine

de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se

lisaient des phrases de ce genre:

«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie

et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce

que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement,

c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la

faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui

appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester.

Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher

une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis,

avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer

l’expulsion d’un germe qui m’incommode.

Émancipées · 第 16 / 23 段