parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.
A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à laquelle Elvire était
rivée, aux nombreux horions et fréquentes gourmades que lui distribuait
si généreusement et en témoignage de gratitude l’amant qu’elle
entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.
«C’est abominable! Avec son ignoble individu, elle nous compromet
toutes, nous salit toutes! Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça
des marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»
Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, toute à l’ivresse,
l’ardente et débordante Angélique. Comme une ogresse à qui il tomberait
des cieux de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez son bon ami
Magimier ce petit collégien ... Riche affaire!
Le député Magimier et son Égérie habitaient à proximité l’un de
l’autre, dans le bas de l’avenue Marceau; Félicien était donc tout à
portée et comme sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait qu’à
devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, sa consolatrice
et protectrice,—sa petite maman.
Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à sa table,
l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, se vêtait
ou se dévêtait devant lui,—un enfant, cela ne tire pas à
conséquence!—jouait, disputait et plaisantait avec lui.
«Donnez-moi votre main, grand bébé!
—Pourquoi?
—Donnez donc!
—Dites-moi auparavant pourquoi faire?
—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. Donnez donc! Ah! vous
ignoriez que je possède la faculté de lire l’avenir dans les lignes
de la main! Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si vous
préférez ...
—Oh! sorcière!
—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez voir cela! Ne retirez
donc pas votre main, petit peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je
commence ... Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons après;
traversons hardiment la plaine de Mars et remontons jusqu’à la ligne du
Soleil ... Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez pas
de cela, jeune homme!
—De quoi donc, madame?
—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?
—Oui, madame.
—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit demi-cercle, cette courbe
renflée et saillante, m’indique que vous serez ... que vous êtes déjà
très amoureux!
—Oh!
—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! Très amoureux!»
Certainement, parmi les condisciples de Félicien, il en était plus d’un
qui n’aurait pas manqué de prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle
pronostiquait juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes dames
mûres, sèches ou blettes, de généreuses, attentionnées et dévouées
douairières, se sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du
paradis terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! Combien
de respectées et respectables matrones se faisant ainsi à huis clos
les éducatrices de la timide adolescence! Tant il est vrai que les
extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent les Agnès,
les comtesses Almavivas ne rebutent point les Chérubins. Oh non! Et
cependant, malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce sont les Agnès
seules que la société, aussi bien que la loi, songe à protéger. Les
Chérubins s’en tirent comme ils peuvent. On punit les détournements de
mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on en rit.
«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un jour Elvire Potarlot,
dans un de ses articles de _l’Émancipation_, en faisant allusion aux
frasques de sa rivale, la directrice de _l’Affranchie_.
Et, par haine de celle-ci autant sans doute que par esprit d’équité,
elle terminait par cette imprécation, totalement dépouillée d’artifice
et d’atticisme:
«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur les corrupteurs de
l’enfance! Vieilles cochonnes et vieux cochons, cela va de pair, et il
faudrait fouailler et cingler les unes comme on étrille et fustige les
autres!»
Élevé dans son trou de province et introduit, depuis quelques semaines
seulement, dans le monde scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait
pas encore eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa fleur et
conservait tout le velouté de l’ignorance.
«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait une autre que
moi qui cueillerait ... Ah mais non! Ah mais non! protestait à part soi
et avec une farouche véhémence la généreuse Angélique. Tu es là, mon
bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais non! Il faudra bien que
... Tu auras beau faire le petit serin: bon gré mal gré, il faudra que
tu y passes!»
Elle le questionnait insidieusement:
«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune affection?
—Oh! si, madame. J’ai maman ...
—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas une petite bonne
amie? Répondez donc! Allons!
—Non, madame.
—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?
—Non, madame, je ... je ne mens pas.
—Pas la plus mince passionnette?
—Aucune, je vous assure.»
C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui conter ses peines,
épancher en elle tous les regrets que l’absence lui causait! Elle
aurait si bien su le réconforter et le cajoler! N’était-il pas son
grand enfant, son bébé chéri?
Elle changea de tactique deux jours après. Comme ils étaient assis côte
à côte sur le divan du petit salon où elle recevait ses intimes, elle
imagina de lui narrer en détail la troublante et orageuse nuit qu’elle
avait passée.
«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... Le mari d’une
de mes anciennes amies, veuf depuis plusieurs années, était venu
m’inviter ... Je n’ai pas pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et
ne se trouve que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné ensemble
bien tranquillement; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mon
compagnon était épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait
le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... Ce fut bien pis
dans la baignoire où nous prîmes place! J’étais au supplice! Sa main
ne quittait pas la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais
décolletée: je ne pouvais pas me douter ... et son regard plongeait,
plongeait ... J’en étais affreusement gênée! En me ramenant, il me
conjura de le laisser monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui
faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses bras ... Quelle
nuit cela m’a valu, Félicien, si vous saviez! Je n’en ai pas fermé
l’œil! Mes nerfs étaient dans un état! J’avais le sang en ébullition,
du feu qui me courait dans les veines ... Et encore en ce moment ...
Avoir eu cet homme auprès de moi toute la soirée, à me supplier, me
frôler, me presser, me griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que
je vous raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant vers son
silencieux auditeur et en appuyant distraitement la main sur lui.
Félicien de se reculer bien vite, comme si un précipice se fût soudain
ouvert sous ses pieds.
La vieille dame de réitérer alors son mouvement d’approche.
«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces émotions!» finit-elle
par soupirer avec une sourde rage.
Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment trop coquebin, le
chérubin.
Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques jours plus tard dame
Angélique réussissait à enlever la place et à ravir le trésor tant
convoité.
C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, par les sentiments
qu’elle parvint à le prendre.
«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est que la vie d’une
femme! Vous ignorez toutes les souffrances auxquelles nous sommes en
proie, de combien d’ornières notre route est traversée, que de ronces
et d’épines obstruent notre chemin! Étais-je née, moi, pour cette
existence solitaire, désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que
je croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit ans, pleine
de confiance dans l’avenir, toute pétrie d’illusions, hélas! j’avais
accepté le nom, m’a indignement, abominablement trompée. J’ai fait
avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse imaginer; du premier
coup, j’ai atteint les abîmes de la douleur, touché l’extrême fond
du désespoir. Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais
pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu sans retour, mon
existence gâchée, à jamais brisée! Plus de foyer, plus d’asile, de
repos, plus rien! Si seulement, en me quittant, cet homme, que je ne
peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le respect à toutes les
tombes ... S’il m’avait laissée mère! Ah! un enfant! Comme il aurait
été le bienvenu! Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! Comme il
aurait rempli mes jours, absorbé toutes mes forces, transformé toute ma
vie! Hélas! Dieu m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»
Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée et pitoyable
Angélique. Elle possédait à merveille ce qu’on nommait jadis «le don
des larmes», et de gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient
un à un le long de ses joues ...
_Ahi! povera! povera!_
Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez
sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de
Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une
camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des
contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient
dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin
... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident,
et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément,
contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce
Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs
tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes.
Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et
de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et
lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont
donc godiches, mon Dieu!
L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que
courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il
songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts
de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère
personne.
Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes
grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés
sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre
porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste
admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon,
en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des
«professionnelles».
«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette,
à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la
porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté,
un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures
conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous
fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces
pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous
écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra,
chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il
vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des
chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant
patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait
si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un
moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les
maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser;
puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous
imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez,
à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour
comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne
nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de
ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent
donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!»
«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades
et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce,
«professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode
et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien
accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si
l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait
mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper
ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes
petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent
de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que
d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes.
Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre
ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune
charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière
liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...
Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.
Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères
et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses,
vaporeuses, poseuses et raseuses!»
Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes
l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le _leader_ et _debater_
des adeptes de la Revendication.
«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient
éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un
tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui
connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage
universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se
servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et
abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de
grives ...»
Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou
plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter
à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et
de son paradisiaque état de civilisation.
«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces
citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus
frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie
française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins.
Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... _Time is
money_ ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans
pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour
les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les
petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et
se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres,
cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les
lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça
vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et
vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique
sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout:
de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ...
Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous
les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble
dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher
et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est
appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas
besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et
on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de
nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur
saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les
fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin
duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous
présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées,
leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de
temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé:
ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors
de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils
télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme
un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où
les _cow-boys_, les trappeurs et autres bandits se font la guerre
entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents
pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux
trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne
faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des
routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes,
les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine
des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints
endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se
communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des
habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff,
c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend
les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est
tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le
dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier
des citoyens.
—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier.
—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence
d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur.
La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée
dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des
faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous
ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie
démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes.
Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les
qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion,
ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux
absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la
peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais
comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs
axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être
humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de
représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant
tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De
même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence
de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une
négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et
comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on
a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent
que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers
principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le _crime usuel_,
le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé,
ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le
«lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces
rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de
couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu;
à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ...
Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un
attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui,
cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on
l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et
on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le
soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de
ses frères, qu’on s’est empressé ...
—De lyncher pareillement?
—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou
lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes
vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre
embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee,
en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou
les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales
passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas!
—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.
—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on
aperçoive un mollet ou une poitrine: _shocking! indecent!_ Ils les
habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du
Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence
de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et
quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon
cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils
exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ...
Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons.
Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant
bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine
licence et toute satisfaction.
—Comme chez les Grecs et les Latins.
—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni
l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la
bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine
et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est
bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis
pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de
pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là
ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!
—C’est ce que tu me dis souvent.
—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ...
—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc
un peu de leurs femmes.
—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant
ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces
dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis
dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou
là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les
grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, _stupid_.
Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de
mère: voilà ce qu’elles proclament ...
—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier.