inventerais-je? riposta Jourd’huy avec sa franchise et sa brusquerie
de langage habituelles. Que vous épousiez ou que vous n’épousiez
pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, voyons?
Réfléchissez! C’est par amitié pour M. de Sambligny que je vous ai
priée de venir et que je vous signale le péril qui vous menace.
Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! C’est vous seule,
retenez-le bien, qui êtes intéressée là-dedans. Vous me dites que M.
Lacrouzade pourra se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que
je ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes gens tout à l’heure,
j’entendais des employés de vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans,
vingt-huit ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. Il
n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis longtemps. Je ne vous
ai pas dit non plus qu’il fût un malhonnête homme; non, ce n’est pas
tout à fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration en
était sûre, si elle l’avait pris la main dans le sac, elle ne l’aurait
évidemment pas conservé une minute de plus; mais, si grandes que soient
les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé bénéficie de ce doute. On
le surveille, par exemple, on le guette, on le tient à l’œil;—et il
est bien rare, bien rare que les présomptions tardent à se confirmer,
le doute à se transformer en une certitude flagrante. En d’autres
termes et en résumé, outre les écarts et le désarroi de sa vie privée,
M. Lacrouzade est un employé suspect; c’est comme un fruit véreux: il
n’est pas encore pourri, mais cela approche; ce n’est pas encore une
canaille, mais c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la nuance?
—Oui, monsieur.
—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, on n’épouse pas quelqu’un
dans ces conditions-là!»
Le résultat de cet entretien fut, en partie du moins, tel que l’avaient
auguré MM. de Sambligny et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène
qu’il ne fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à ces
prévisions.
Persuadée que cet avertissement ne lui avait été donné par M. Jourd’huy
qu’à l’instigation de sa sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à
ceux-ci qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre carrer
et empêcher coûte que coûte son mariage.
Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes à Jeanne, lui
reprochant de s’être entendue contre elle avec son mari.
«Moi?
—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver M. Jourd’huy!
—Jamais! Je te le jure!
—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine de nier!
—Il t’a dit que c’était moi?...
—Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui l’aviez chargé de me
prévenir.
—C’est un peu fort!
—Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours la rage de me jeter des
bâtons dans les roues et de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas!
Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas assez grande
personne pour savoir ce que j’ai à faire? S’il me plaît de me marier,
moi?
—Je n’y mets pas obstacle.
—C’est peut-être pour m’y aider que vous me lancez M. Jourd’huy dans
les jambes?
—Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à la fin!
—Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je me marierai malgré vous,
malgré tout le monde!
—Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me romps pas le tympan
davantage!»
Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.
Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son élégante prestance, son
teint mat et ses yeux noirs si brillants et si caressants, présentait
de très appréciables qualités, au moral il était bien tel que l’avait
dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs du Crédit international
avaient grandement raison de le tenir pour suspect et de n’attendre
qu’une occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait sa triste
réputation, il se savait menacé, se sentait perdu, et c’est ce qui le
poussa sans doute à brusquer les choses.
Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt de s’occuper
de commerce, d’acheter un magasin de papeterie et journaux,
qu’ils pourraient aisément gérer, tout en continuant leur service
administratif.
«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et tiendra le magasin
pendant nos heures de bureau. Ce sera très commode, lui avait-il
assuré, très lucratif aussi. On vend tant de journaux maintenant. Il
n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.
—C’est vrai, répondait Irène.
—Nous nous lèverons de bon matin pour le pliage et la vente ... la
grosse vente, qui sera terminée avant notre départ pour «la boîte», et
nous serons de retour à cinq heures pour la vente du soir. J’estime
qu’en douze ou quinze ans au plus, surtout avec des goûts modestes
comme les nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans parler
de la pension de retraite proportionnelle à laquelle nous aurons droit
et que nous n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne coûtent
pas cher chez moi, dans la campagne, entre Aix et Marseille. Pour
quelques milliers de francs nous aurons notre affaire, et nous irons
vivre là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, ou plutôt comme
deux tourtereaux dans leur gentil nid de mousse. Voilà mon rêve!»
C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, et pourtant
des plus communes chez les natures de cet acabit: autant elle se
montrait soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, revêche et
intraitable à l’égard des siens, autant, vis-à-vis des étrangers, elle
était confiante et crédule, gracieuse, enjouée, souriante et charmante.
Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices et impostures que
lui débitait ce farceur de Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux
et astucieux bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances,
son bonheur, son avenir reposaient maintenant sur ce triste sire,
qu’elle estimait d’autant plus, élevait d’autant plus haut, que chacun,
à commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de M. et Mme de Sambligny,
l’abaissait davantage et le méprisait comme la boue.
Toujours l’esprit de contradiction.
Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé leur affaire,—une
occasion magnifique et inespérée, qu’il serait regrettable, à jamais
déplorable, de laisser échapper: un superbe magasin de librairie et
papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un quartier riche, central
et des mieux fréquentés, avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans
même qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, de mettre à sa
disposition tout l’argent qu’elle possédait, cinq mille et quelques
cents francs.
Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le pied.
Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une pierre trois
coups: il s’affranchissait de tous ses tracas administratifs, qui lui
avaient d’ailleurs rendu la place intenable; il se débarrassait d’une
future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de prendre; et enfin
il ne partait pas les mains vides, il s’en allait lesté de toutes les
économies, de tout le petit pécule de la vieille fille.
«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions pas!—vous êtes sur
terre pour être exploitées, dupées et grugées par les gredins de notre
espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux prédictions des deux
amis, Jourd’huy et Sambligny.
La malheureuse Irène ne résista pas à cette catastrophe, dans laquelle
sombrait son plus cher, son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier
qu’il lui était raisonnablement permis de faire,—qui l’avait tant
passionnée, possédée tout entière, auquel elle avait tout sacrifié, et
n’aurait demandé qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y
sombra; et un soir de juillet, après une de ces lourdes et orageuses
après-midi, si propices aux détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy
vint informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau scandale, plus
grave que les précédents, causé par Mlle Rousselin dans les bureaux
du Crédit international. Elle s’était mise soudain à crier et à
chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait ses parures et
ses bijoux, appelait ses femmes de chambre, se prétendait tout à la
fois reine de France et impératrice de Russie. Il avait fallu aviser
sur-le-champ, et recourir au commissaire de police. Deux infirmiers,
mandés d’urgence, étaient venus la chercher ...
Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne survécut pas longtemps à ce
désastre: cinq mois après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard,
où elle avait été internée.
* * * * *
Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de conquérir un mari
que Corentine, la sœur cadette de Jeanne et d’Irène, s’était mise à
économiser et thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence des
plus chétives et se privait sur tout.
Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, elle avait le
caractère le plus bizarre et le plus inégal, le plus déconcertant et le
plus horripilant qu’on pût imaginer, un de ces caractères que l’expert
chef de bureau Jourd’huy comparait «à ces climats disgraciés, où l’on
ne passe jamais deux jours de suite sans voir un orage éclater et la
pluie et l’ouragan se déchaîner».
Corentine, institutrice adjointe dans une école communale de Paris,
avait une marotte: c’était de croire et de répéter sans cesse que,
seules, celles de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie et
distribuaient généreusement leur tendresse à MM. les inspecteurs,
obtenaient de l’avancement. Moins il y avait de réserve et de
pudibonderie, plus la distribution était large, aisée et copieuse,
plus, par suite, affirmait-elle, l’avancement était important et
rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes les plus typiques et
les plus probantes, si probantes, si scandaleuses, que souvent son
beau-frère, Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait d’y croire:
«Pas possible, Corentine! Tu exagères!
—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement vu la directrice
dans les bras de l’inspecteur.
—Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas dans la classe, je
suppose! On se cache, on prend ses précautions en pareil cas.
—Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien avoir pris leurs
précautions! Ils les avaient mal prises, voilà tout. Ils étaient tous
les deux, lui et elle, renfermés dans le bureau de la directrice;
c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le rideau de la
porte vitrée. On apercevait très distinctement Mme Bellefigue la tête
appuyée sur l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant
contre lui, et les baisers qui se succédaient ... Tableau tout à
fait édifiant! Eh bien, c’est triste à dire, Armand, mais ce sont
celles-là qui sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là
seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas trop laides, laides
à repousser, tu comprends bien? et n’aient aucun scrupule, aucun sot
préjugé, en d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur, elles
sont sûres d’être parfaitement cotées et promptement récompensées.»
«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi l’opinion de
Jourd’huy. C’est exactement ce qui se passe dans les grands magasins,
dans les bureaux, les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de
mettre des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe près du feu, pour
que ça s’enflamme!»
«Mais, quand on veut rester honnête comme moi, continuait l’infortunée
Corentine en redressant fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde
et osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez pointu, son long
nez en bec de cigogne,—on en subit les conséquences! Oh! je ne me
plains pas, Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus, Jeanne?
Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager tout de même! Les moins
honnêtes, les moins bien, les plus perverties, si vous préférez, sont
celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance que pour elles!»
Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer jamais la moindre
passion, provoquer le plus faible désir, mais ne se rendant pas compte,
bien entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale insignifiance,
gardant au cœur bien des amertumes et des déboires, d’inguérissables
blessures, Corentine avait fini par se rejeter vers l’argent, par
faire de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique.
Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde à tabatière, se
nourrissait de pain et de fruits ou de charcuterie, ne buvait que de
l’eau, et entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il, à son
école, une corvée supplémentaire dont on ne savait qui charger? Elle
était là, elle, toujours de loisir, toujours disposée, toujours à
l’affût d’une obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques leçons
particulières pour ses soirées, ses jeudis et ses dimanches, et, avec
les bribes d’héritage qui lui étaient échus, avait réussi à amasser
déjà une douzaine de mille francs. L’argent, le seul dieu qui n’ait
pas d’athées, avait pour elle un incomparable et capiteux prestige.
A notre époque plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout:
c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force, l’autorité, le
bonheur,—c’est tout! Et peut-être ajoutait-elle tout bas: «C’est un
mari!» Car cela s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix.
Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un commis de banque, un
petit juif, avec qui, par l’entremise de la concierge, elle était
entrée en relation.
«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait un jour conté Mme
Pipelet. En voilà un qui est futé, qui s’entend en finances, dans tous
les micmacs de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah! c’est superbe!
Les youpins, voyez-vous, mamzelle Rousselin, ils ont ça dans le sang;
ils ont le nez, quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme
les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin fabriqué pour
déterrer les truffes. Et ce qu’il en déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin,
ce youpin! Un maître renard!
—Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour, aussi bien que la
ménagerie, va y passer, interrompit Corentine en souriant.
—On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle, on ne saurait
trop prôner ses mérites. Figurez-vous qu’hier il m’a fait gagner trois
cents francs! Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente.
—Comment cela? demanda aussitôt Corentine, l’œil brasillant de
convoitise.
—Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions des mines d’or
d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne
montera pas plus haut.—Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le laisse
faire, vous concevez? Il est autrement ferré ... Malin comme un singe,
que j’ vous dis, le père Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent
et des francs de bénef.»
Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait à Corentine un
nouveau gain, dû encore à l’habileté et au «nez» de M. Sakaël. Cette
fois, la brave fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du
gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience.
«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle à la concierge.
—A quoi, mamzelle?
—A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai quelques économies:
s’il pouvait me les faire fructifier ...
—Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne crois pas qu’il refuse:
il ne cherche qu’à obliger le prochain, qu’à rendre service à tout
le monde, M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la perle des
locataires!»
Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit père Sakaël voulut bien
se charger d’indiquer à Mlle Rousselin quelques «bétites blacements
afantageuses».
«Buisque fous fous indéressez à cette cheune bersonne, montame Bibelet!
Engeanté de fous être acréaple!»
Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine préférait les
lumières des étrangers, les avis et «tuyaux» d’une concierge ou d’un
voisin, à ceux de sa famille, aux conseils et aux recommandations
de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau au ministère des
Finances annonçait cependant quelque expérience en la matière et aurait
dû lui valoir un peu de considération.
Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa famille; il
suffisait que le bon sens et la raison fussent de ce côté, pour
que Corentine, à l’exemple d’Irène, n’en voulût point et passât
sur-le-champ à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était en
ce moment brouillée—encore! mais la vie est faite pour cela!—avec sa
sœur Jeanne.
Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des aveuglées, des
névrosées, des détraquées, des folles! comme le répétait si volontiers
Hector Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus qu’aucune
autre descendante de la mère Ève, destinées à subir l’inexorable et
indéfectible loi proclamée par Jehovah, la sentence sans appel: _Tu
seras sous la puissance de l’homme_; toutes, livrées à l’exploitation
et à l’oppression, à la tyrannie, la perfidie, et au mépris des fils
d’Adam!»
Il n’y avait pas trois mois que le complaisant petit père Sakaël
s’était chargé de faire «vrugdivier» les économies de Corentine
Rousselin, lorsqu’un beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain
non plus, le surlendemain pas davantage.
Qu’est-ce que cela signifiait?
Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?
Mme Pipelet courut à la maison de banque où le plus habile des
financiers avait dit qu’il travaillait: il y avait des années qu’il en
était sorti.
Dans sa chambre, que le commissaire de police fit ouvrir, on ne trouva
plus que le lit,—une couchette d’acajou pas trop mauvaise,—une
table-toilette tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au fond d’un
placard, une paire de vieilles bottes, qui semblait dater de l’invasion
des Cosaques et du retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de
l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était envolé, sans
que Mme Pipelet y eût vu autre chose «que du feu», selon ses propres
paroles.
Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: maître renard, le plus
lapin des youpins, lui avait vidé tout son bas de laine, soutiré
jusqu’à son dernier centime.
«Je me suis même fait avancer quatre cents francs par la propriétaire
... C’est ce brigand-là qui m’y a poussée! Il me cornait sans cesse aux
oreilles ses achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio
... Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe occasion! Des
bénéfices considérables! Et sans le moindre danger! Et pataci et
patalaut’! Ah! Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille
en ce bas monde!»
Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa concierge, dépouillée de
son cher magot, de ce qui était son sang, son âme et sa vie, elle n’y
résista point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, alluma un
réchaud de charbon ...
Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres.
X
Mme Bombardier continuait à se consoler de son échec à la présidence
du Grand Congrès Féministe et à oublier la cruelle humiliation que lui
avaient si traîtreusement infligée ses collègues, sœurs d’armes et
bonnes amies.
Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, dans un charmant
jouvenceau, qui lui était comme à point nommé et tout exprès tombé du
ciel. C’était le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle
complice, de Léopold Magimier, le député de Seine-et-Loire. Il était le
fils de ce tanneur et marchand de peaux, qui, en fournissant naguère
à son frère aîné, candidat électoral, un stock important de bottes
à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. Félicien Magimier,
notre jouvenceau, entrait dans ses dix-sept ans, et, de son collège de
province, venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly.
Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme proverbial, M.
le député n’avait pu refuser de lui servir de correspondant, et,
lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les élèves et
amena leur licenciement, Félicien vint tout naturellement se réfugier
chez son oncle.
C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette proie.
A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, de cette
bouillante et incandescente citoyenne Nina Magloire, réduite à
déménager tous les trois mois par suite des trop pratiques leçons
qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents de son
entourage, et des avanies et algarades qu’elle s’attirait de la part
des papas et mamans, Angélique Bombardier avait un culte spécial pour
la timide et naïve jeunesse.
Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si bien «la réhabilitation
de la matière et les avantages de la promiscuité»; passée plus tard
à Fourier, qui réclamait non moins éloquemment «l’égale liberté des
passions pour l’un comme pour l’autre sexe», et montrait «dans l’île
d’Otahiti, dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés
amoureuses de ses habitants et habitantes, l’exemple à suivre, le
modèle des sociétés futures», Angélique Bombardier avait toute sa vie
mis sa conduite d’accord avec ces principes et témoigné en amour de la
plus entière indépendance.
«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à
leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées
femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules
enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc.
Évidemment! Pourquoi?
On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.
D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère
de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en
plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute
si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait
pas de pousser, dans _l’Affranchie_, certaines doléances que les
initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que
voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de
corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent
appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à
se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les
nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de
révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite
veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et
eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très
mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre
cause qu’elle plaidait.
Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais,
de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes
poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui
fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle
reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina
Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je
n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que
les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous,
leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites
et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques,
voyons, messieurs!»
Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle
l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles
polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les
séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle
voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs
tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré
ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante
Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix
flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri
d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!»
Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre
de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi:
«N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces
messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour
nous, pauvres et pitoyables femmes?»
Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions
reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti
et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté,
Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle
en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et
ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce
titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au
contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran
maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce
qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez
vos sottises et vos iniquités.»
Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait
admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui
répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main»
qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui
vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le
ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du
cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il
ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose.
La directrice de _l’Émancipation_ ne prouvait que du mépris pour
l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de
_l’Affranchie_.