—Enfin, monsieur le commissaire, je vous affirme ... Je sais ce qui en

est!

—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour calmer ses sens et

modérer ses ardeurs solitaires, que vous ne lui donnez pas à manger?

—Ceux qui vous ont dit cela ont menti!

—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez pas chez vous!

—Cela me regarde!

—A condition que vous ne laisserez pas chez vous une enfant sans pain,

sans nourriture ... Et puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous

prie, repartit le commissaire; parlez-moi poliment et convenablement;

sinon, je vous fais coffrer, vous entendez?

—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis de mal, rien à me

reprocher ... Comment voulez-vous, monsieur, que je ne m’emporte

pas, que je ne vous réplique pas quelques mots de travers, lorsque

vous m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la mère qui

vous écouterait de sang-froid? C’est à bondir au plafond! Si vous

connaissiez le cœur des mères ... Ah monsieur!

—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que vous ne rentriez pas

chaque soir chez vous. Les rapports que j’ai reçus à votre sujet

mentionnent également l’irrégularité de votre conduite ...

—Mais, monsieur ...

—Ces découchers fréquents ...

—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant de nuit, ma fille

serait cependant bien obligée de rester seule?

—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous hantez les

restaurants et autres établissements nocturnes, ce n’est pas pour y

tenir la caisse ni les écritures.

—Non, monsieur, en effet.

—C’est pour y chercher aventure.

—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. Je préférerais

certainement demeurer au coin de mon feu ou me coucher de bonne heure,

vivre bourgeoisement, comme on dit, je vous assure bien; mais il faut

manger!

—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens d’existence?

—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant pas née pour ce

métier; je sors d’une bonne famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon

père m’avait fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux ans

les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me marier ... J’épousai un

de mes cousins, qui était employé de commerce, comptable dans un grand

magasin. Le malheur est que je suis devenue veuve il y a cinq ans, avec

cette gamine sur les bras ... J’ai maintes fois essayé de donner des

leçons, des leçons de piano; mais, même en ne les faisant payer que dix

sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible de vivre!

Alors ... alors ...

—Je devine le reste.

—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je ne bois pas autant

qu’on le dit; c’est une calomnie!

—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour perdre la raison et

martyriser votre fille?

—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige quelquefois, parce que

...

—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!

—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...

—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa nourrice?

—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a rendue, naturellement!

Ç’a été une calamité pour moi!

—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.

—C’est une sujétion, une servitude de tous les instants! Ça m’empêche

...

—De faire la fête à votre guise?

—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! C’est mon travail, ça,

mon gagne-pain!

—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse

ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me

faudra aviser.

—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça,

monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour

elle encore plus que pour moi!»

* * * * *

Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia

avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui

mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore

à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la

blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des

livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et

ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles

corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait

l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à

coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris?

Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un

homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ...

Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle,

et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces

dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité.

Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite

brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours,

sans laisser la moindre trace de l’opération.

«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était

bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc

a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes

les deux de leurs produits et rejetons?»

Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu

prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu

d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame

brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce

qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les

matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque

soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de

bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très

avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première

jeunesse.

«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera

débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en

continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout

entière à ce cher petit être?»

Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et

le chemin du bureau ou de l’atelier.

Et le cher petit être?

Katia apprit son sort par une conversation qui eut lieu un soir, de

fenêtre à fenêtre, entre une des bicyclistes, la brune, et la nouvelle

accouchée. Les deux femmes, qui avaient probablement appartenu au même

service ou au même rayon, semblaient se connaître d’assez longue date.

«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses nouvelles? demanda la

bicycliste.

—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est mort.

—Déjà? Oh!

—Au bout de trois semaines.

—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en nourrice, n’est-ce pas?

dans un endroit appelé Quarré-les-Tombes?

—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme les autres. Aussitôt après

leur naissance, nous les expédions là-bas par le _meneux_, qui vient à

Paris chaque quinzaine.

—C’est très commode.

—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez bien! Ni mon mari ni

moi ne sommes là de la journée.

—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?

—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.

—Ils sont tous morts?

—Tous, madame!

—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle cruelle fatalité!

—A qui le dites-vous!

—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, allez! Faut se

faire une raison! Nous n’en avons pas non plus, d’enfants. Comme vous,

nous les avons tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous,

madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!

—Vous vous en ...

—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser sur la terre des

malheureux ...

—C’est également ce que nous nous disons, mon mari et moi. N’importe,

c’est bien dur! On les aimerait tant, ces chérubins!

—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons ce vide ... Ah oui! Alors

c’est à Quarré-les-Tombes? Drôle de nom!

—En effet!

—Mais qui convient bien, qui est bien mérité, puisqu’ils y meurent

tous, ces pauvres agneaux.

—Pas tous, madame, oh non! C’est même un très bon pays. Mais, nous,

nous n’avons pas de chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»

* * * * *

De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», comme pour vérifier

l’adage: «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire», aucun événement ne

s’était produit durant ces derniers temps.

«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son dernier-né, et «le père

Gigogne», de jouer à cache-cache ou au dada avec sa progéniture,

lorsqu’il rentrait de l’atelier. Du matin au soir la femme était

occupée à ravauder les nippes, vaquer au ménage, débarbouiller et

peigner les mioches, les habiller et déshabiller, les surveiller, les

distraire, les gronder.

«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler dehors avec tout cet

aria? Mais non! Mais non! La femme doit rester chez elle. C’est le

ministre de l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je suis

le ministre des affaires étrangères, et tous les deux nous avons, en

outre, le portefeuille des finances; moi, la partie «recettes»; elle

la partie «dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, avec ce

système! Jamais de contention ni de confusion de pouvoirs!»

Très souvent c’était M. le ministre des affaires étrangères qui, en

revenant de son travail, «faisait les commissions», rapportait la miche

de pain et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela déroger.

«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je tiens à manger chez moi,

à ma table, dans ma cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu,

Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu que nous allions nous

attabler dans les gargotes? Autant ne pas se marier alors! Autant

rester garçon!»

* * * * *

«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», vieillissaient, se

courbaient et se tassaient de plus en plus chaque jour; mais

Ni le temps ni l’hymen _n’avaient éteint_ leurs flammes.

Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si divinement chantés par

Ovide et par La Fontaine,

Eux seuls ils composaient toute leur république:

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.

La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, recouverte de

sa nappe blanche, était encore parée du bouquet de roses acheté pour

cette solennité par le fervent Philémon.

«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui présentant! C’était

comique! Ah! mon ami, on n’en fait plus, des époux comme ça! s’écriait

Katia.

—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on ne vous en fera

jamais plus. Vos chères consœurs, les Libertaires, Affranchies,

Révoltées et autres Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...

—Tué l’amour?

—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! Tué l’amour vrai,

l’amour sentimental et exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous

faites maintenant sont des hommes; mais oui, il n’y a plus qu’un sexe!

Et il faut être deux, il faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez

nous-mêmes, Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous deux, et il ne

peut y avoir que cela.

—Sans doute.

—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de cœur, le sentiment, vous

n’avez pas tué l’amour charnel. Il y aura non seulement toujours des

pauvres parmi vous, comme je me plais à vous le répéter après le divin

Maître, il y aura toujours et toujours des courtisanes ...

—Non!

—Si, mon amie, toujours!

—Qu’en savez-vous?

—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison affirmez-vous qu’il

y n’aura pas toujours des femmes qui, par paresse, par coquetterie,

par vanité, par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont à

trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a toujours eu, et, jusqu’à

un certain point, le passé nous répond de l’avenir. En tout cas,

il y en a actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les faire

disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, et nous en

profitons.

—Taisez-vous donc!

—Il y en a même de plus en plus, grâce aux charmantes théories de

l’émancipation, qui encouragent si bien la polygamie, poussent si

vigoureusement à la prostitution.—Oui, il y en a de plus en plus, ce

qui nous permet, chère amie, d’en profiter davantage, de nous en ...

—Je sais: vos confréries de Salomon sont là!

—C’est si simple, si agréable, si économique! L’homme n’a aucun

intérêt à se marier, Katia, aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant

des viragos et des savantasses, des amazones, dragonnes et vésuviennes,

il sera tenté d’entrer en ménage? Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et

combien les courtisanes ...

—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions à notre traduction?

— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez point!

—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie me classez-vous

donc, Séverin? Je serais curieuse de le savoir!

—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes vos amies ou émules,

mesdames ou demoiselles Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de

Bals, Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes comme vous! Or,

ainsi que tout homme sain de corps et d’esprit, j’adore les femmes, et

mon sexe ne me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»

IX

Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, comme de coutume, vers

le Crédit international et d’aller reprendre sa besogne, M. le chef

de bureau Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère des

Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné à son ami Sambligny

qu’il désirait lui parler, lui fournir des renseignements sur M. Marius

Lacrouzade, le futur époux de sa belle-sœur Irène, et l’on s’était

donné rendez-vous pour l’après-midi dans le cabinet de M. de Sambligny.

Ils étaient mauvais, ces renseignements, très mauvais, en dépit des

convictions et affirmations de Mlle Irène Rousselin. Non seulement

Marius Lacrouzade passait pour un employé peu zélé et des plus

médiocres, mais on le disait joueur, dépensier et endetté.

N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le connaissant que

de nom et de réputation, Hector Jourd’huy, toujours méthodique et

scrupuleux, avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé

pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment donné

communication du dossier Lacrouzade.

Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination de «Préposé aux

titres», comme le déclarait superbement Irène, Marius Lacrouzade était

sous le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une révocation pure

et simple.

Il avait la passion des courses, des paris et tripotages qui en

résultent, et sa moralité et sa probité étaient entachées de soupçons,

sa réputation avait reçu de sérieux accrocs.

Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces très fâcheuses

particularités, tous deux, comme sanction et conséquence, décidèrent

qu’il fallait à tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher de

commettre une telle sottise.

«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!

—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua Sambligny. Elle m’a

annoncé son mariage d’un ton si résolu, d’une manière si péremptoire et

catégorique, que je doute fort qu’on puisse l’amener à changer d’avis

maintenant. Elle a dû trop s’avancer, s’engager avec ce garçon ...

—Quel âge a-t-elle?

—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; elle ne se laisse plus

conduire, manier et façonner, ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.

—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! conclut

Jourd’huy, qui avait décidément une dent contre cette catégorie

féminine. Toutes, vous le savez comme moi, toutes, des malades, au

fond; toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, sinon

physiquement, du moins au moral. Ça se plaint toujours, ça ne sait

jamais ce que ça veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans le

même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, débordant de joie, riant

aux éclats; puis, crac! deux secondes après, changement de front total:

plus un mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... Et sans

motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en donc à des êtres de

cet acabit! Et fausses, hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec

délices! Je me méfie toujours des vieilles filles, mon cher, je vous

l’ai avoué déjà, c’est un principe ...

—Je me souviens.

—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De même, tenez, Sambligny,

de même que j’évite de passer trop près d’une maison dont on répare la

toiture, car on y court toujours risque d’attraper quelque tesson de

tuile sur la caboche, de même je me tiens toujours à distance de ces

demoiselles de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!

—Eh! eh! En effet!

—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion de se marier se

présente ...

—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette

occasion, qu’un seul et unique cheveu!

—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et

rien, ce sera pareil et identique.

—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons

de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit

d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a

quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du

serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est

la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément

pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire,

sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse

de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles

filles sont pires que femmes en la circonstance!

—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant

tout ...

—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent!

—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts,

jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique

bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des

rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur

ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que

tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus

dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont

convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies,

impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers

d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de

fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion,

dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces

femmes seules ...

—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service,

les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu

plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes

deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces

mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose,

chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an

passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le

placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des

obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il

y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui

m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la

famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre

...

—Toutes émancipées!

— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène

en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien

que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me

l’aliénerai ...

—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant

de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas

directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun

grief contre vous.

—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher ami, répliqua

Sambligny. Dites-lui nettement et énergiquement ce que vous pensez de

ce Lacrouzade, comment il est coté par ses chefs, ce qu’il vaut et ce

qu’il est.

—Je le lui dirai, n’ayez crainte.»

Effectivement, le lendemain matin, sans différer, Hector Jourd’huy

envoya à Mlle Rousselin, par son gardien de bureau, une «Note», où

il la priait de vouloir bien passer à son cabinet pour communication

urgente; et, s’autorisant des relations qu’il avait avec son beau-frère

et de l’intérêt qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite

et les antécédents de son collègue et fiancé Marius Lacrouzade.

«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi de vous le déclarer

tout crûment, il vous a menti en vous annonçant qu’il allait obtenir

de l’avancement, être promu «Préposé aux titres». C’est de la

fantasmagorie toute pure, de la farce!

—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade ne ... ne m’a pas ...

pas dit cela ... Non!

—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. Mais vous

l’avez répété à votre beau-frère!

—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. J’ai bien parlé du

service des Titres, où M. Lacrouzade est attaché ... et c’est sans

doute ce qui a amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On aura

mal compris.»

«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et escobarderies,

grommela le chef de bureau; nous allons patauger!»

«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il. Mais M.

Lacrouzade n’en reste pas moins un garçon très peu digne d’estime, un

fort piètre sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé de dettes

... Vous ne saviez sans doute pas cela, lorsque vous lui avez promis

votre main? Je ne me trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous

avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, votre mariage avec M.

Marius Lacrouzade?

—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, balbutia Irène,

que les questions nettes et précises de M. Jourd’huy ne laissaient pas

d’embarrasser.

—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y a bien promesse de

mariage entre vous et lui?

—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...

—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, vous en resterez là, et

il n’y aura rien de fait. N’allez pas plus loin, je vous y engage!

Mieux vaut ne pas se marier, croyez-moi, que de se mal marier,

d’épouser un individu qui ne peut que faire le malheur de votre

existence. Quelle que soit votre envie d’avoir un mari, un intérieur ...

—Monsieur, je ... non ...

—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant mieux! Il vous sera plus

facile de rompre. Mais rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je

vous le conseille, je vous y exhorte!

—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie bien de ce que

vous ... Je ne pensais pas que M. Lacrouzade ... J’en suis toute ...

tout étonnée ... Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours

incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... un malhonnête

homme, l’administration ne l’aurait-elle pas révoqué?

—Si les administrations révoquaient tous les employés qui ont des

dettes, qui fréquentent les brasseries et les champs de courses, ou qui

n’arrivent pas toujours à l’heure exactement et abusent des congés,

elles sacrifieraient bien des jeunes gens qui peuvent s’amender et ne

font que jeter leur gourme.

—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si vraiment ce que ... ce

que vous dites est aussi ... aussi grave ...

Émancipées · 第 13 / 23 段