est!
—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour calmer ses sens et
modérer ses ardeurs solitaires, que vous ne lui donnez pas à manger?
—Ceux qui vous ont dit cela ont menti!
—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez pas chez vous!
—Cela me regarde!
—A condition que vous ne laisserez pas chez vous une enfant sans pain,
sans nourriture ... Et puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous
prie, repartit le commissaire; parlez-moi poliment et convenablement;
sinon, je vous fais coffrer, vous entendez?
—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis de mal, rien à me
reprocher ... Comment voulez-vous, monsieur, que je ne m’emporte
pas, que je ne vous réplique pas quelques mots de travers, lorsque
vous m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la mère qui
vous écouterait de sang-froid? C’est à bondir au plafond! Si vous
connaissiez le cœur des mères ... Ah monsieur!
—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que vous ne rentriez pas
chaque soir chez vous. Les rapports que j’ai reçus à votre sujet
mentionnent également l’irrégularité de votre conduite ...
—Mais, monsieur ...
—Ces découchers fréquents ...
—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant de nuit, ma fille
serait cependant bien obligée de rester seule?
—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous hantez les
restaurants et autres établissements nocturnes, ce n’est pas pour y
tenir la caisse ni les écritures.
—Non, monsieur, en effet.
—C’est pour y chercher aventure.
—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. Je préférerais
certainement demeurer au coin de mon feu ou me coucher de bonne heure,
vivre bourgeoisement, comme on dit, je vous assure bien; mais il faut
manger!
—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens d’existence?
—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant pas née pour ce
métier; je sors d’une bonne famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon
père m’avait fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux ans
les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me marier ... J’épousai un
de mes cousins, qui était employé de commerce, comptable dans un grand
magasin. Le malheur est que je suis devenue veuve il y a cinq ans, avec
cette gamine sur les bras ... J’ai maintes fois essayé de donner des
leçons, des leçons de piano; mais, même en ne les faisant payer que dix
sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible de vivre!
Alors ... alors ...
—Je devine le reste.
—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je ne bois pas autant
qu’on le dit; c’est une calomnie!
—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour perdre la raison et
martyriser votre fille?
—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige quelquefois, parce que
...
—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!
—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...
—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa nourrice?
—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a rendue, naturellement!
Ç’a été une calamité pour moi!
—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.
—C’est une sujétion, une servitude de tous les instants! Ça m’empêche
...
—De faire la fête à votre guise?
—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! C’est mon travail, ça,
mon gagne-pain!
—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse
ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me
faudra aviser.
—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça,
monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour
elle encore plus que pour moi!»
* * * * *
Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia
avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui
mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore
à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la
blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des
livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et
ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles
corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait
l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à
coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris?
Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un
homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ...
Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle,
et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces
dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité.
Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite
brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours,
sans laisser la moindre trace de l’opération.
«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était
bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc
a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes
les deux de leurs produits et rejetons?»
Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu
prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu
d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame
brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce
qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les
matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque
soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de
bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très
avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première
jeunesse.
«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera
débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en
continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout
entière à ce cher petit être?»
Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et
le chemin du bureau ou de l’atelier.
Et le cher petit être?
Katia apprit son sort par une conversation qui eut lieu un soir, de
fenêtre à fenêtre, entre une des bicyclistes, la brune, et la nouvelle
accouchée. Les deux femmes, qui avaient probablement appartenu au même
service ou au même rayon, semblaient se connaître d’assez longue date.
«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses nouvelles? demanda la
bicycliste.
—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est mort.
—Déjà? Oh!
—Au bout de trois semaines.
—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en nourrice, n’est-ce pas?
dans un endroit appelé Quarré-les-Tombes?
—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme les autres. Aussitôt après
leur naissance, nous les expédions là-bas par le _meneux_, qui vient à
Paris chaque quinzaine.
—C’est très commode.
—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez bien! Ni mon mari ni
moi ne sommes là de la journée.
—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?
—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.
—Ils sont tous morts?
—Tous, madame!
—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle cruelle fatalité!
—A qui le dites-vous!
—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, allez! Faut se
faire une raison! Nous n’en avons pas non plus, d’enfants. Comme vous,
nous les avons tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous,
madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!
—Vous vous en ...
—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser sur la terre des
malheureux ...
—C’est également ce que nous nous disons, mon mari et moi. N’importe,
c’est bien dur! On les aimerait tant, ces chérubins!
—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons ce vide ... Ah oui! Alors
c’est à Quarré-les-Tombes? Drôle de nom!
—En effet!
—Mais qui convient bien, qui est bien mérité, puisqu’ils y meurent
tous, ces pauvres agneaux.
—Pas tous, madame, oh non! C’est même un très bon pays. Mais, nous,
nous n’avons pas de chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»
* * * * *
De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», comme pour vérifier
l’adage: «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire», aucun événement ne
s’était produit durant ces derniers temps.
«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son dernier-né, et «le père
Gigogne», de jouer à cache-cache ou au dada avec sa progéniture,
lorsqu’il rentrait de l’atelier. Du matin au soir la femme était
occupée à ravauder les nippes, vaquer au ménage, débarbouiller et
peigner les mioches, les habiller et déshabiller, les surveiller, les
distraire, les gronder.
«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler dehors avec tout cet
aria? Mais non! Mais non! La femme doit rester chez elle. C’est le
ministre de l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je suis
le ministre des affaires étrangères, et tous les deux nous avons, en
outre, le portefeuille des finances; moi, la partie «recettes»; elle
la partie «dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, avec ce
système! Jamais de contention ni de confusion de pouvoirs!»
Très souvent c’était M. le ministre des affaires étrangères qui, en
revenant de son travail, «faisait les commissions», rapportait la miche
de pain et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela déroger.
«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je tiens à manger chez moi,
à ma table, dans ma cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu,
Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu que nous allions nous
attabler dans les gargotes? Autant ne pas se marier alors! Autant
rester garçon!»
* * * * *
«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», vieillissaient, se
courbaient et se tassaient de plus en plus chaque jour; mais
Ni le temps ni l’hymen _n’avaient éteint_ leurs flammes.
Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si divinement chantés par
Ovide et par La Fontaine,
Eux seuls ils composaient toute leur république:
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.
La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, recouverte de
sa nappe blanche, était encore parée du bouquet de roses acheté pour
cette solennité par le fervent Philémon.
«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui présentant! C’était
comique! Ah! mon ami, on n’en fait plus, des époux comme ça! s’écriait
Katia.
—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on ne vous en fera
jamais plus. Vos chères consœurs, les Libertaires, Affranchies,
Révoltées et autres Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...
—Tué l’amour?
—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! Tué l’amour vrai,
l’amour sentimental et exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous
faites maintenant sont des hommes; mais oui, il n’y a plus qu’un sexe!
Et il faut être deux, il faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez
nous-mêmes, Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous deux, et il ne
peut y avoir que cela.
—Sans doute.
—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de cœur, le sentiment, vous
n’avez pas tué l’amour charnel. Il y aura non seulement toujours des
pauvres parmi vous, comme je me plais à vous le répéter après le divin
Maître, il y aura toujours et toujours des courtisanes ...
—Non!
—Si, mon amie, toujours!
—Qu’en savez-vous?
—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison affirmez-vous qu’il
y n’aura pas toujours des femmes qui, par paresse, par coquetterie,
par vanité, par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont à
trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a toujours eu, et, jusqu’à
un certain point, le passé nous répond de l’avenir. En tout cas,
il y en a actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les faire
disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, et nous en
profitons.
—Taisez-vous donc!
—Il y en a même de plus en plus, grâce aux charmantes théories de
l’émancipation, qui encouragent si bien la polygamie, poussent si
vigoureusement à la prostitution.—Oui, il y en a de plus en plus, ce
qui nous permet, chère amie, d’en profiter davantage, de nous en ...
—Je sais: vos confréries de Salomon sont là!
—C’est si simple, si agréable, si économique! L’homme n’a aucun
intérêt à se marier, Katia, aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant
des viragos et des savantasses, des amazones, dragonnes et vésuviennes,
il sera tenté d’entrer en ménage? Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et
combien les courtisanes ...
—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions à notre traduction?
— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez point!
—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie me classez-vous
donc, Séverin? Je serais curieuse de le savoir!
—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes vos amies ou émules,
mesdames ou demoiselles Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de
Bals, Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes comme vous! Or,
ainsi que tout homme sain de corps et d’esprit, j’adore les femmes, et
mon sexe ne me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»
IX
Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, comme de coutume, vers
le Crédit international et d’aller reprendre sa besogne, M. le chef
de bureau Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère des
Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné à son ami Sambligny
qu’il désirait lui parler, lui fournir des renseignements sur M. Marius
Lacrouzade, le futur époux de sa belle-sœur Irène, et l’on s’était
donné rendez-vous pour l’après-midi dans le cabinet de M. de Sambligny.
Ils étaient mauvais, ces renseignements, très mauvais, en dépit des
convictions et affirmations de Mlle Irène Rousselin. Non seulement
Marius Lacrouzade passait pour un employé peu zélé et des plus
médiocres, mais on le disait joueur, dépensier et endetté.
N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le connaissant que
de nom et de réputation, Hector Jourd’huy, toujours méthodique et
scrupuleux, avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé
pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment donné
communication du dossier Lacrouzade.
Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination de «Préposé aux
titres», comme le déclarait superbement Irène, Marius Lacrouzade était
sous le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une révocation pure
et simple.
Il avait la passion des courses, des paris et tripotages qui en
résultent, et sa moralité et sa probité étaient entachées de soupçons,
sa réputation avait reçu de sérieux accrocs.
Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces très fâcheuses
particularités, tous deux, comme sanction et conséquence, décidèrent
qu’il fallait à tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher de
commettre une telle sottise.
«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!
—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua Sambligny. Elle m’a
annoncé son mariage d’un ton si résolu, d’une manière si péremptoire et
catégorique, que je doute fort qu’on puisse l’amener à changer d’avis
maintenant. Elle a dû trop s’avancer, s’engager avec ce garçon ...
—Quel âge a-t-elle?
—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; elle ne se laisse plus
conduire, manier et façonner, ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.
—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! conclut
Jourd’huy, qui avait décidément une dent contre cette catégorie
féminine. Toutes, vous le savez comme moi, toutes, des malades, au
fond; toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, sinon
physiquement, du moins au moral. Ça se plaint toujours, ça ne sait
jamais ce que ça veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans le
même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, débordant de joie, riant
aux éclats; puis, crac! deux secondes après, changement de front total:
plus un mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... Et sans
motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en donc à des êtres de
cet acabit! Et fausses, hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec
délices! Je me méfie toujours des vieilles filles, mon cher, je vous
l’ai avoué déjà, c’est un principe ...
—Je me souviens.
—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De même, tenez, Sambligny,
de même que j’évite de passer trop près d’une maison dont on répare la
toiture, car on y court toujours risque d’attraper quelque tesson de
tuile sur la caboche, de même je me tiens toujours à distance de ces
demoiselles de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!
—Eh! eh! En effet!
—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion de se marier se
présente ...
—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette
occasion, qu’un seul et unique cheveu!
—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et
rien, ce sera pareil et identique.
—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons
de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit
d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a
quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du
serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est
la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément
pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire,
sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse
de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles
filles sont pires que femmes en la circonstance!
—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant
tout ...
—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent!
—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts,
jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique
bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des
rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur
ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que
tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus
dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont
convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies,
impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers
d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de
fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion,
dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces
femmes seules ...
—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service,
les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu
plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes
deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces
mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose,
chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an
passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le
placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des
obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il
y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui
m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la
famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre
...
—Toutes émancipées!
— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène
en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien
que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me
l’aliénerai ...
—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant
de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas
directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun
grief contre vous.
—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher ami, répliqua
Sambligny. Dites-lui nettement et énergiquement ce que vous pensez de
ce Lacrouzade, comment il est coté par ses chefs, ce qu’il vaut et ce
qu’il est.
—Je le lui dirai, n’ayez crainte.»
Effectivement, le lendemain matin, sans différer, Hector Jourd’huy
envoya à Mlle Rousselin, par son gardien de bureau, une «Note», où
il la priait de vouloir bien passer à son cabinet pour communication
urgente; et, s’autorisant des relations qu’il avait avec son beau-frère
et de l’intérêt qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite
et les antécédents de son collègue et fiancé Marius Lacrouzade.
«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi de vous le déclarer
tout crûment, il vous a menti en vous annonçant qu’il allait obtenir
de l’avancement, être promu «Préposé aux titres». C’est de la
fantasmagorie toute pure, de la farce!
—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade ne ... ne m’a pas ...
pas dit cela ... Non!
—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. Mais vous
l’avez répété à votre beau-frère!
—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. J’ai bien parlé du
service des Titres, où M. Lacrouzade est attaché ... et c’est sans
doute ce qui a amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On aura
mal compris.»
«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et escobarderies,
grommela le chef de bureau; nous allons patauger!»
«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il. Mais M.
Lacrouzade n’en reste pas moins un garçon très peu digne d’estime, un
fort piètre sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé de dettes
... Vous ne saviez sans doute pas cela, lorsque vous lui avez promis
votre main? Je ne me trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous
avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, votre mariage avec M.
Marius Lacrouzade?
—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, balbutia Irène,
que les questions nettes et précises de M. Jourd’huy ne laissaient pas
d’embarrasser.
—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y a bien promesse de
mariage entre vous et lui?
—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...
—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, vous en resterez là, et
il n’y aura rien de fait. N’allez pas plus loin, je vous y engage!
Mieux vaut ne pas se marier, croyez-moi, que de se mal marier,
d’épouser un individu qui ne peut que faire le malheur de votre
existence. Quelle que soit votre envie d’avoir un mari, un intérieur ...
—Monsieur, je ... non ...
—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant mieux! Il vous sera plus
facile de rompre. Mais rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je
vous le conseille, je vous y exhorte!
—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie bien de ce que
vous ... Je ne pensais pas que M. Lacrouzade ... J’en suis toute ...
tout étonnée ... Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours
incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... un malhonnête
homme, l’administration ne l’aurait-elle pas révoqué?
—Si les administrations révoquaient tous les employés qui ont des
dettes, qui fréquentent les brasseries et les champs de courses, ou qui
n’arrivent pas toujours à l’heure exactement et abusent des congés,
elles sacrifieraient bien des jeunes gens qui peuvent s’amender et ne
font que jeter leur gourme.
—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si vraiment ce que ... ce
que vous dites est aussi ... aussi grave ...