—C’est que, d’après une motion faite à la Chambre dans la séance

d’aujourd’hui, de cette après-midi même, vos bons amis les députés

estiment non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, mais encore

et surtout qu’ils ne sont pas assez payés, et ils réclament un salaire

supérieur.

—Non, pas possible?

—Je vous demande pardon.

—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous plaisantez!

—Je ne plaisante nullement.

—Vous vous moquez de moi!

—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais pas ... Vous savez

lire? reprit Katia en tirant un journal de sa poche et le dépliant.

Voyez vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, incrédule!

—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils sont vraiment

impayables, ces messieurs! Pour la besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur

mon Dieu! soupira le petit horloger.

—Eh bien, êtes-vous convaincu?

—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf mille, soit six mille

francs d’augmentation par siège ... C’est pour rien! Faut-il que

la France ait une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins

solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de ressources! Quel

admirable ... Dire qu’elle peut fournir à tout cela! Même ils sont

modestes, nos représentants! Pourquoi s’allouer seulement six mille

balles de plus, soit quinze mille par an? Ils pouvaient tout aussi bien

s’en adjuger vingt mille, trente mille ... Il faut leur savoir gré

de leur modération. Mais oui! Car ils sont impayables, je vous dis,

impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; c’est au-dessus de ...

Seulement, comme s’écriait Arlequin en tombant du haut de la colonne

Vendôme: «Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, c’est que ça ne

dure pas, mademoiselle Mordasz, c’est que ça ne peut pas durer! C’est

qu’au pied de la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser

le crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; c’est que

la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année en année; sa population

décroît de plus en plus, sa richesse de même, son prestige et son

influence kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. Ah! de ce

côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous le dire, mademoiselle Mordasz,

voilà la situation que vous devriez exposer, le péril que vous devriez

signaler dans vos articles du _Libéral_, péril qui prime tout ...

—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas Française, et il est

plus convenable que je ne m’occupe pas, dans mes articles, de votre

politique intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à cause de ma

qualité d’étrangère.

—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je lis souvent vos

articles du _Libéral_, ceux de _la Révolte_ aussi ...

—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.

—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore autre chose,

mademoiselle, une autre question des plus graves, et dont il vous

serait loisible de parler.

—Laquelle donc?

—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, pas plus tard qu’hier,

mademoiselle, je passais dans la rue de la Gaieté, derrière la gare

Montparnasse ...

—Je connais.

—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons qui se suivent, il y a

trente-sept marchands de vin! C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à

chaque porte, l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas

cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là un immense danger,

une calamité publique? Ah! mademoiselle, si j’étais que de vous!

—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!

—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences qu’ils présentent

pour la santé et la moralité publiques, pour le sort de notre race,

mademoiselle! Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces alcooliques,

qui viennent échouer dans les hôpitaux, à Saint-Anne ou ailleurs, qui

prend soin d’eux, qui subvient à tous leurs frais de médication et

d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux contribuables! C’est

toujours sur nous qu’on tombe!»

En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. Il aperçut Katia chez

l’horloger, tout contre la porte, et entra.

«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, je causais avec

mademoiselle d’une question dont je vous ai touché deux mots l’autre

jour ...

—L’alcoolisme? interrompit Veyssières.

—Juste! Ah! vous vous souvenez?

—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution du problème?

—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis en ouvrant tout grands

les yeux.

—Pourquoi les races qui absorbent le plus d’alcool sont-elles les plus

fortes, les seules puissantes et prépondérantes, tandis que les races

sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans ou ces fiers

hidalgos, sont-elles sans vigueur, sans relief ni influence, des races

qui s’éteignent?

—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment étudié. Tout

ce que je puis vous dire, c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie,

un fléau que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à détruire.

Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. Pourvu qu’ils soient à la

Chambre, qu’ils palpent leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille

francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! C’est que tout

cela se tient: c’est compères et compagnons! Ce sont les marchands de

vin qui font les députés, et ce sont les députés qui soutiennent et

encouragent les marchands de vin. N’empêche, monsieur, que c’est une

bien triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions dans la maison

une malheureuse jeune femme de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est

mise à boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait avec un

ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, à la boisson.

—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.

—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il l’a quittée. Ça le

dégoûtait, comme il disait, d’avoir une femme pocharde.

—Et lui? fit Veyssières.

—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le donc, monsieur

Jean-Louis, c’était d’avoir une femme enceinte, déclara Katia. Voilà le

vrai motif de la séparation.

—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.

—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le prétexte. La vérité

est qu’il a eu peur d’une nouvelle charge, peur d’avoir une bouche de

plus à nourrir, et, bravement, il a décampé.

—C’est un misérable! dit Veyssières.

—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce que vous voudrez,

poursuivit Katia. Mais ces épithètes ne pallient pas le mal et ne

servent à rien.

—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, c’est mettre

l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de façon à venir en aide à la

future maman et au bébé.

—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua Veyssières, et dont

il est responsable, de compte à demi avec la mère.

—Eh oui!

—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin en partant de ne pas

laisser son adresse, et ... cours après! Allez faire opposition sur les

appointements de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le sort,

qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, ou n’est peut-être même

plus de ce monde! Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou

sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, que la recherche de la

paternité n’est qu’un leurre ...

—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, Angélique Bombardier,

René d’Escars, Nina Magloire et tant d’autres la réclament à cor et à

cri.

—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son programme.

—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! Et plus infortuné

programme! Elle passe son temps à le transformer, à le rogner ou

l’allonger, le ...

—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, toute l’inutilité

de cet expédient.

—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne de Platon, ou que

la «côte d’Adam» n’aura pas repris sa place, tant que les hommes ne

pourront pas devenir enceintes comme les femmes, tant qu’il y aura

deux sexes, en d’autres termes, il n’y aura rien de fait: toujours

l’inégalité subsistera, l’injustice régnera: voilà la thèse que

soutient obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, dit

Veyssières.

—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en écarquillant les yeux.

Les hommes devenant enceintes comme les femmes? Ah! je serais, ma foi,

curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette demoiselle Potarlot!

—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander cela, pour établir entre

ces dames et nous la parfaite égalité ou l’équivalence absolue, insinua

Veyssières.

—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, ce sont les

femmes qui, seules jusqu’ici, sont chargées de concevoir, reprit le

père Jean-Louis. Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur permettre

de se boissonner comme des hommes! Voilà mon sentiment. Qu’il y ait

inégalité, injustice, tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve

abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil crime: des femmes, des

femmes près d’accoucher, grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent

et se pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, se traînant

de comptoir en comptoir, tombant et roulant au ruisseau ... Honteux,

monsieur! Abominable! Abominable! Si nous avions un gouvernement

sérieux, un gouvernement ayant pour deux liards de jugeotte, de gingin

et de poigne, il veillerait à cela et ne tolérerait pas plus la liberté

de la soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, il ne

tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la Desroche, dont nous parlions

il y a une seconde, elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette

ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son amant, qui s’est

tiré les flûtes et a disparu, est peut-être mort aussi à l’heure qu’il

est; mais du moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné

une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle portait. Voilà la

différence, et pour moi cela tranche tout.

—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de l’équivalence des sexes,

je vois cela, monsieur Jean-Louis, dit Veyssières.

—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas partisan, c’est la

nature,—la nature et le bon sens. Tenez, monsieur, nous avons d’autres

ivrognesses dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, cette

engeance-là! Faut bien que ça imite les hommes, pas vrai? puisqu’on

est égaux!—Il y a une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour

soûle avec la Desroche ...

—Je me rappelle.

—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a égaré son gosse,

un pauvre mioche de trois ans; elle l’a perdu du côté de Montrouge,

où elle était allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ...

Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en avait fait, du petit,

où elle avait bien pu le laisser ... Ce n’est qu’hier qu’on le lui a

ramené. Elle ne s’en inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû

entendre parler de cette affaire, mademoiselle?

—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous tout cela déplorable,

monsieur Jean-Louis; mais je songe aussi à tout ce que les privations

et la misère font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles

aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et d’oubli ...

—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous n’ignorez pas ce que devient

la fille de Mme Birot, Octavie, cette traînée? Elle a débauché le

petit Margotin. Pendant que les deux mères vont de conserve s’imbiber

comme des éponges, les deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent

à un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six diables, cette

moucheronne! Ainsi elle donnait des sous au petit Margotin, au petit

Jujules ... Vous le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir d’où

venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça intriguait les deux

femmes, naturellement. «Il ne me manque rien! déclarait la mère Birot.

Pour sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai pas assez de

pépètes pour les laisser traîner comme ça!» Et savez-vous ce qu’on a

découvert? On a découvert que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore ses

treize ans, allait se balader les après-midi du côté des fortifications

et qu’elle aguichait les hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà

fait condamner un ancien locataire de la maison, un employé de l’hôtel

de ville, qui était cependant très bien ...

—S’il avait été si bien que cela, interrompit Katia, ou plutôt s’il

avait été un peu mieux, il n’aurait pas répondu aux avances de cette

polissonne; il lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...

—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit

le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le

malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?»

Veyssières en souriant opina du bonnet.

«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et,

plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard!

quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle

qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique

... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de

ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans

la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur

au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines

rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et

sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces

abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez!

Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle

voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit

monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle

souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs

frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une

chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous

dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes

drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard,

et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser

d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours,

jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz,

lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre.

—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion,

monsieur Jean-Louis.

—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît

mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très

mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont

pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux

surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours

proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se

disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître.

—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia.

—Vous dites, mademoiselle?

—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ...

—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, d’intimité. Obligées

de travailler au dehors, ainsi que leurs maris, les femmes, les

femmes d’ouvriers et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine

maintenant: on vit de plus en plus au restaurant, chez les marchands

de vin,—des marchands de vin qui vendent bien moins du vin que des

alcools, cognac, rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes et

femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble et à qui mieux mieux;

les enfants venus,—venus tant bien que mal!—ont été initiés à ces

habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet que la famille

nouveau système tient ses assises, c’est ce comptoir qui est devenu le

foyer nouveau modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les querelles

et les batailles éclatent souvent chez ces conjoints si échauffés et

alcoolisés: lassée de recevoir chaque soir, en rentrant au chenil, de

trop copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou bien c’est

monsieur qui la plante là. C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire

du cinquième, Mme Margotin: son mari l’a quittée, et elle ne sait ce

qu’il est devenu.

—Et il a eu bien soin de lui laisser son petit garçon pour compte,

ajouta Katia.

—Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia M. Jean-Louis; car,

outre le précoce favori de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de

huit ou dix ans ...

—Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot? demanda Veyssières.

—Inconnu au bataillon, répondit l’horloger. Je crois qu’il est mort;

mais Mme Birot le remplace souvent ... Comment voulez-vous, monsieur,

que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent la moindre

notion d’honnêteté, de tempérance et de bienséance? Eh bien, une

supposition, monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là, ces

mères de famille, de s’alcooliser de la sorte; sachez les contraindre

à se ménager davantage, et surtout, et surtout! à avoir pitié de leur

infortunée progéniture: quel service cela leur rendrait, et quel

service à la France, qui se dépeuple, qui se dépeuple de plus en plus,

qui se meurt, comme le disait l’autre jour un député allemand. «La

France? Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se détruit

elle-même, en détruisant chez elle la femme et la famille.»

—Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit Veyssières; mais c’est ce

moyen qu’il faudrait découvrir précisément, ce moyen d’empêcher de

boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non plus pour la liberté,

monsieur Jean-Louis, je vois cela.

—Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis nullement d’avis qu’on

laisse faire à la foule,—ce composé de bêtes féroces et d’enfants ...

—Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ...

— ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on lui délivre, chez

le pharmacien ou ailleurs, tout ce qu’elle demande: de la strychnine

ou du chloroforme, du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement, chez

nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est débitant de boissons:

mannezingues, mastros et bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes

pontifes, dans leurs antres, que le suffrage universel plonge ses

racines et vient puiser ses forces ... Sans compter qu’ils rapportent

des millions et des millions au budget! Vous direz, mademoiselle

Mordasz, que j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ...

—Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous écoute.

— ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué le flot des

marchands de vin, et mis un frein—calembour à part—aux débordements

de nos députés, nous serons toujours dans la même panade, toujours dans

la même mélasse.»

* * * * *

Après avoir pris congé du loquace bonhomme, Katia et Veyssières

pénétrèrent dans la maison.

Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon de dîner avec

elle. Comme il refusait, elle le plaisanta sur les motifs de ce refus.

«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends cela ...

—Mais nullement!

—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon ces détours et ces

formalités entre nous? Est-ce que je me gêne avec vous, moi? Vous

n’augurez rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez joliment

raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la rue de Sèvres que j’ai

recours, un pâtissier qui ne cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous

avons à travailler longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque en

entier la traduction de cette légende lithuanienne de votre dernier

chapitre; nous reverrons cela ensemble ...

—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que je vous donne.

—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en riant Katia, qui avait la

haine des clichés conventionnels, de toutes les hyperboles de politesse

et de cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. Il n’y a pas

de quoi être confus,—pas même de quoi me remercier, car c’est pour

moi un réel plaisir, une très profonde et très vive jouissance que de

relire tous ces vieux textes slaves, et voir revivre ces anciens temps.

Sans vous, je n’en aurais pas l’occasion, plongée que je suis dans un

courant d’études tout différent.»

Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel ouvrait la chambre

de Katia, et d’où l’on embrassait un si large et si verdoyant espace.

La gourmandise était loin d’être, en effet, le péché mignon de la

jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun attrait pour ce qu’on

nomme les délices de la table, ne les comprenait pas et les tenait

même en absolu mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations

et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à peine, et sans

se soucier aucunement de l’espèce ni de la qualité de la pitance. Sa

seule passion matérielle, c’était le thé; elle en consommait plusieurs

tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait pas autre chose avec

sa tranche de pain. Ici elle possédait une réelle compétence et avait

ses préférences: c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui

fallait, mélangées dans telles et telles proportions.

Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, était un gourmet,

un raffiné; il lui fallait ses aises, bonne table, bon gîte et le

reste. S’il fit honneur au dîner commandé par Katia, ce fut moins

l’excellence des mets qui le stimula, que le plaisir du tête-à-tête,

l’ardente curiosité qu’il éprouvait toujours à observer et écouter la

vierge nihiliste, cette peu banale camarade, et son vif désir de se

maintenir près d’elle en bon prédicament.

Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire plus que de raison

à admirer les blanches et fines mains de Katia, et, quand il pouvait

en saisir une au passage, il ne manquait guère de la retenir entre les

siennes, voire de la porter à ses lèvres.

«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez donc jamais, vous

ne deviendrez donc jamais sérieux? disait Katia en se dégageant.

—Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi. Je ne hais pas la

chair, la belle chair; j’apprécie tout ce qui est gracieux, élégant,

artistique. Je suis un épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache

point,» répliquait-il.

Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent des voisins et

voisines dont on apercevait les fenêtres, à droite et à gauche du

balcon: de «la Petite Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux Gosses,»,

ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon et Baucis» et des «Gigogne».

La veille même, un événement avait eu lieu dans le quartier: la mère

de la Petite Sans Cœur,—cette femme qui n’avait d’autres ressources

que l’inconduite et disparaissait de chez elle des deux et trois

jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit à neuf ans,

enfermée sous clef entre quatre murs,—avait été mandée au commissariat

de police. Des lettres anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant,

maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras dans une sorte de

camisole de force et l’attachant au pied de son lit, la privant de

nourriture, au point que cette pauvre petite martyre se mourait de faim.

«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies! avait aussitôt

protesté cette mégère avec une véhémente indignation.

—Cependant ...

—C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en veulent! Et je sais

bien qui, monsieur le commissaire! Je devine bien d’où cela émane! On

n’est jamais sali que par la boue! Des femmes qui en font dix fois pis

que moi! Et ça ose se plaindre, ça ose attaquer ...

—Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au pied de votre lit,

et la battre tant que vous pouviez, avec une canne de jonc, la rouer

de coups ...

—C’est faux, monsieur, archifaux!

—On entendait ses cris dans toute la maison. La concierge que j’ai

interrogée ...

—La concierge! Ah! si vous écoutez les potins de concierge! Elle

ferait mieux de surveiller sa loge! Eh bien, je m’en vais vous dire,

moi! Elle donne à boire en cachette, la concierge; elle tient un débit

de boissons sans acquitter de droits!

—Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est une autre histoire.

Parlons de vous pour l’instant. On vous accuse de trop aimer les

liquides ...

—Oh!

— ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes en état d’ivresse.

—Jamais, monsieur! Jamais!

—On entend cette enfant crier; les locataires se plaignent.

—Elle crie pour rien.

—Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien, madame.

—J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien mon droit!

D’autant plus que c’est une enfant vicieuse, qui a de mauvaises

habitudes ...

—Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire en riant. Ça ne rate

jamais! Toutes les mères que je vois ont toujours des filles vicieuses,

ayant de mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est comme cela!

Toutes! Toutes!

Émancipées · 第 12 / 23 段