diable d’homme pour enjôler son monde, embabouiner et entortiller ses
électeurs, capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de tours il
avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle encore à X^{***},
où il avait acheté une maison de campagne et se réfugiait l’été,
l’histoire des bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin
de scrutin, à tous les électeurs de la commune.
L’extraction de la tourbe est la principale industrie de X^{***}, et
les _tourbiers_ de l’endroit, au nombre d’environ deux cent soixante,
n’ont pas de dépense plus utile et préférée, de plus grand luxe, que
l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes imperméables.
Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur et marchand de peaux,
chez qui il trouva moyen d’acheter, quasiment pour rien, tout un
stock de fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. Dans
sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait faire profiter de
l’aubaine ses chers électeurs de la commune de X^{***}, que cela ne lui
nuirait point dans leur estime, que c’était même vraiment les prendre
par leur faible; et il les invita, en conséquence, à vouloir bien se
présenter chez lui le dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».
Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers, le petit père
Cloarec, qui se présenta le premier, et la première paire de bottes
qu’il essaya lui allait comme un gant.
«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’ député!
—Non, pardon! interrompit Magimier en retirant des mains du bonhomme
une des deux bottes qu’il se disposait à emporter. Inutile de tant vous
embarrasser dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié.
—La ... la moitié?
—Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte demain matin. Cela me
procurera l’occasion de vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez
combien je suis heureux de m’entretenir avec vous?
—Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ... qu’ nous sommes donc tous
... touchés ... et fiers!... Alors demain?
—Demain matin je compte sur votre visite, cher ami. En d’autres
termes, crut devoir ajouter plus explicitement le madré candidat,
qui peut-être n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son
interlocuteur,—en d’autres termes, et si vous le voulez bien, mon bon
Cloarec, nous attendrons, pour compléter la paire, que les résultats du
vote soient connus.»
Les électeurs de X^{***}, qui n’avaient pas envie de demeurer un pied
chaussé et l’autre nu, votèrent tous comme un seul homme pour leur
ingénieux et «généreux bienfaiteur». On recueillit même dans l’urne un
bulletin de trop: il y avait 314 votants, et l’on retira 315 bulletins,
tous au nom de Magimier. L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans
la crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes, avait jugé prudent
de voter double.
La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est que Magimier, qui
n’était pas un sot, consentît à grever son budget de ces dépenses,
uniquement pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon.
Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir, encore une fois,
l’épicurisme et la rigolade était la seule considération à laquelle il
obéît jamais.
De même, il faut bien admettre qu’il trouvait quelque agrément à se
faire le porte-parole des révoltées et émancipées, car, sans cela, bien
sûr, il ne se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant
guère espérer de rencontrer chez elles les attraits de l’innocence et
de la jeunesse: toutes, presque toutes, avaient dit adieu au printemps
et aux illusions; toutes, presque toutes, professaient pour la
grâce,—cette qualité souveraine et essentielle de la femme,—pour la
coquetterie, l’élégance, la propreté même, selon la commune remarque de
Frédéric Soulié et de Jules Janin, dans leur monographie du _Bas-Bleu_,
le plus absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines et
demi-mondaines ces soins superflus et ces stupides prétentions. Mais,
autour de ces profondes politiciennes, de ces éminentes philosophes, de
toute cette légion de femmes supérieures, il y avait toujours quelque
revenant-bon à glaner, quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse
et polissonne, des couples de fillettes mal élevées, dévoyées, déjà
perverties: c’était sur elles sans doute que Magimier se payait de sa
peine, de ce côté qu’il récoltait ses menus profits.
Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour son sexe le droit de
vote et d’éligibilité politiques, qui avait étudié son Magimier et le
connaissait à fond, déplorait de voir la défense du féminisme confiée à
d’aussi indignes mains.
«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle souvent. C’est Mme
Bombardier qui nous l’a amené, l’a intronisé ... Ah! quand nous
siégerons à la Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les femmes
pourront être députés! Ah!»
C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède qu’elle proposait
et qui, selon sa conviction et sans aucun doute, devait suffire pour
faire disparaître de ce monde toute souffrance, toute misère et
imperfection.
«Ah! quand les femmes auront pris place dans le Parlement, quand aucune
loi ne sera élaborée sans elles, promulguée sans leur assentiment!»
Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de guerres d’abord! «Nous
ne laisserons pas massacrer nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car
plus de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement poursuivi,
et, à moins qu’il n’ait gagné les pampas du Brésil, les steppes de
la Russie ou les glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur le
théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,—qui
seront sérieux, je vous prie de le croire.
Saluant cette aurore prochaine et la triomphale entrée d’Elvire au
Palais-Bourbon, un de ces poètes badins, qui n’ont de respect pour
rien, s’était amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont chaque
strophe se terminait par ce vers incandescent et folichon:
Je couvre de baisers ton corps législatif.
Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable ivresse, Magimier
avait déposé sur ce qu’on nomme le bureau de la Chambre une proposition
de loi tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes droits politiques
et autres qu’à tout citoyen, et il s’était ainsi attiré les compliments
et remercîments de la directrice de _l’Émancipation_, s’était presque
réhabilité dans son estime.
«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de notre tentative, lui
avait-il répliqué. Ce sera repoussé ...
—Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire. Nous aurons planté un
jalon!
—Plantons le jalon!
—Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé! Nous aurons, en
tout cas, tracé la voie à celles qui nous succéderont!»
Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses deux voisins de
pupitre, lui avaient offert de signer avec lui ledit projet de loi.
«Mais à une condition?
—Laquelle?
—C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à partir de
vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront que _jusqu’à_ cet âge-là.
Nous les voulons jeunes, nos futures collègues: vous entendez, Magimier?
—J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais, s’il vous plaît de
n’avoir pour collègues dames que de frais tendrons, croyez-vous que
celles-ci ne sauront pas vous rendre la monnaie de votre pièce et
n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues hommes soient pourvus
comme elles de tous les attraits et de la vigueur de la prime jeunesse?
Ce serait de bonne guerre!
—Ah! vous pensez?
—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? continua Magimier.
Pourquoi toujours pour vous, brigands de mâles, l’assiette au beurre?
—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, on jurerait entendre
Elvire Potarlot en personne! Ce sont les même arguments, les mêmes
expressions, la même ...
—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon Magimier, interrompit
l’autre, bien que vous le sachiez ou le sussiez tout comme moi, sinon
mieux. C’est que les brigands de mâles, comme vous les appelez, restent
mâles au milieu des neiges mêmes de la vieillesse; tandis que la femme,
qui, aux abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ...
Vous savez ce que c’est que la ménopause, Magimier? En d’autres termes,
nous sommes toujours hommes, et il vient un moment où la femme n’est
plus femme. Est-ce compris?
—Farceur!
—En fait de farceurs, c’est bien vous ...
—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!
—Ah! vieille ficelle!»
Il est à présumer cependant que les petites distractions et galantes
rémunérations que tirait M. le député de Seine-et-Loire de ses rapports
avec les saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui suffire,
car la société de Salomon à laquelle il avait l’heur et l’honneur
d’appartenir ne comptait pas de membre plus actif, plus pratiquant et
plus exigeant.
Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il était des «belles
femmes», des «royales beautés», à la fois puissantes de gorge et de
hanches et minces de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison,
le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait surtout fervent
partisan de la variété, du changement. Si son ami Brizeaux, le sénateur
d’Indre-et-Var, autre Salomonien assidu et convaincu, partageait
l’espèce féminine en deux catégories: femmes d’été et femmes d’hiver,
lui, toujours mû par l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la
partager en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées à la froide
saison, où les vastes et lourdes nappes de blanche chair vive n’ont
rien qui puisse effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères
Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; pour les températures
intermédiaires, le printemps et l’automne, les femmes intermédiaires,
c’est-à-dire ni trop grasses ni trop minces, mais dûment proportionnées
et congrûment entrelardées, lui semblaient tout à fait acceptables et
comme indiquées.
C’est sans doute en vertu de ces savants principes, et pour fêter
les chaleurs estivales récemment écloses, que Léopold Magimier était
allé faire connaissance avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre
ex-normalienne, qui, trois mois auparavant, avait pris place auprès de
lui, à l’heure de l’apéritif, sur une terrasse du café du boulevard
Montmartre.
Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger sous le crâne
certaines galantes velléités, et, résolu à les calmer, consultait sa
liste salomonienne, le petit tableau horaire des clientes ou associées
dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup:
«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux grands yeux noirs, qui a
tant bavardé l’autre jour à côté de moi et gardé si bon souvenir de
_Brother Jonathan_? C’est une idée! Et c’est aussi le moment ou jamais:
28 degrés centigrades à l’ombre!»
Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée sur le
catalogue, et trouva Mme Clara installée dans un minuscule appartement
situé au troisième étage et garni de meubles de pacotille loués au mois.
Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre du café, elle
accueillit ce visiteur comme une ancienne et intime connaissance, et
Magimier, pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà vu,
n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion à faire, une insidieuse
et ironique question à lui darder:
«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de retourner
prochainement à Chicago?»
Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta en l’air, comme si
un serpent lui eût soudain mordu le talon.
«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que nous nous connaissions,
que j’avais déjà eu l’honneur ... Alors tu te souviens des excellentes
impressions que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais déjà parlé?»
Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences échangées naguère
entre Clara et son _pays_ Léonce, secoua la tête en signe d’assentiment.
«Tu as _fait des clubs_, n’est-ce pas? dit-il.
—Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui, j’ai fait des clubs
là-bas. Quel métier! Et, pour te payer ma fiole, tu me demandais si je
n’allais pas retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est bonne!
Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer dans la Seine tout de suite!
J’aurais à choisir que je n’hésiterais pas une seconde.
—Cependant on gagne de l’argent en Amérique: c’est une compensation.
—On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus cher qu’ici. En sorte
que, au bout du compte, on finit par être plus pauvre ... Et puis,
vois-tu, ah! quels mufles que ces types-là! s’écria brusquement Clara,
qui se plaisait toujours à résumer par ce mot son opinion sur le sexe
fort en général et sur les Yankees en particulier. Quels sales mufles!
Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et de délicatesse! Moi,
n’est-ce pas, qui ne me monte pas le coup, qui sais très bien que je ne
suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la mijaurée et la
fine gueule, eh bien, il me semble avoir passé ces deux années-là,—les
deux ans que j’ai vécu chez eux,—au milieu d’une bande de fous ou
d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens, à propos, sais-tu comment ils
les traitent, les fous, dans leurs hôpitaux?
—Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux.
—Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin, avec le système
qu’ils emploient, ce qu’ils appellent la _contrainte chimique_.
—Joli nom!
—Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les gavent de morphine,
d’opium, d’iodure, pour les calmer.
—Ce n’est pas bête.
—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, pas de temps à perdre!
Tu verras qu’ils en arriveront à faire abattre, comme des bestiaux ...
Ah! à eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment il y a ceux
d’Armour and C^o ... C’est merveilleux!
—Connu ... de réputation!
—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, leurs
impotents, leurs malades ... Et par humanité, note bien! C’est par
humanité qu’on se débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du
même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables misères et du
fardeau de l’existence. A quoi bon, voyons, les laisser souffrir
inutilement? Dans l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul,
ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer d’un seul coup,
faire instantanément cesser leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal?
N’est-ce pas ce que conseillent et réclament la pitié, la charité et
le bon sens même? Aussi d’éminents économistes de ce pays neuf et
sans préjugés se sont faits les interprètes de ce vœu évangélique, et
proposent, sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne plus
recevoir dans ces établissements certaines catégories de malades, de
ne plus soigner, et par conséquent ne plus entretenir et prolonger
les affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les cancers,
etc. De force ou par persuasion, on tuerait, on «électrocuterait»
tous ces affligés, tous ces raseurs; ce qui permettrait non seulement
de réaliser des économies considérables de temps et d’argent, mais
présenterait l’énorme et inappréciable avantage d’empêcher la contagion.
—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, dit Magimier.
—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. Ce que je t’en dis,
c’est, uniquement pour te prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs
que nous, d’autres principes, une autre morale; c’est comme une autre
race d’hommes, une autre espèce que la nôtre.
—A moins que ce ne soit notre propre espèce qui s’est perfectionnée
là-bas, l’humanité de l’avenir? Eh oui! c’est de ce côté que le monde
marche!
—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler à ces cocos-là,
autant disparaître!
—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, sois tranquille, nous
leur céderons la place!
—En attendant, ce n’est pas encore chez nous qu’on trouve des clubs
de suicidés ... Oui, des gens, des jeunes filles surtout, qui se
réunissent, et chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner
cette vallée de larmes et se faire périr, et chacune s’exécute à son
tour ...
—Des folles!
—Et celles qui ont fondé l’«Académie des femmes sans sexe»? Une
certaine mistress Godwin ayant prétendu que la femme est appelée à
partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, mais qu’elle
en est empêchée aussi bien par sa faiblesse musculaire que par le
développement de ses seins et de ses hanches ...
—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les gêne d’ordinaire! murmura
Magimier.
—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui sont nombreuses et
abondent surtout à Boston, s’appliquent à se faire maigrir et à
acquérir du nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a,
comme cela ou autrement, des quantités, de ces toquées, là-bas! Et
celles qui se battent en duel? Et celles qui ont fondé le club des non
mariées, _The Anti-chair-warming Society_ ...
—Tu parles anglais?
—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode Robertson, mais ...
—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école normale? N’avais-tu pas
fait autrefois encadrer tes brevets?
—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! Mais oui, je les ai encore
là, sous verre, dans ce tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin
de se faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh bien, ce
club des filles à marier fonctionne dans le Connecticut; les jeunes
misses, pour en faire partie, doivent prendre l’engagement formel
de refuser toute visite d’un célibataire qui, après la troisième
entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander leur main:
mariage ou boycottage. Trois entrevues, pas davantage! Sais-tu ce que
les garçons du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette mise
en demeure? Ils ont contre-boycotté les boycotteuses, ils sont allés
chercher femmes ailleurs, voilà tout.
—C’était tout naturel.
—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un dollar le billet! J’en
ai vu comme cela plusieurs ...
—De façon à se constituer une dot?
—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le dieu dollar! Mais quels
mariages! Ça n’existe même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce
n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles sont les premières
à s’amuser. C’est à qui d’entre elles, par exemple, fera célébrer son
union à la plus grande altitude possible, et alors la cérémonie a lieu
en ballon ou au sommet d’une montagne. D’autres, au contraire, luttent
pour la profondeur, et descendent dans des souterrains ...
—Insensé!
—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, des détraquées,
toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées égoïstes, féroces. Nous en
avons des échantillons par celles qui viennent en Europe faire leurs
farces.
—Effectivement!
—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce même État de
Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf ans épouser son
petit-fils, son propre petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce
mariage? Uniquement pour que la fortune des deux conjoints ne sortît
pas de la famille. C’est une autre façon de la comprendre, la famille,
encore une fois, une autre morale ... Un petit fils qui épouse sa
grand’mère, ça ne les choque pas; la loi ni la décence n’ont à
intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? Il ne s’en doutait
peut-être pas. On ne s’y reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme
on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un non, illico, séance
tenante; et je ne sais pourquoi ces dames et messieurs s’obstinent
à garder encore un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont
pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, les
malades et le reste. Beaucoup de particuliers même ne prennent plus
la peine de demander le divorce et se remarient aussi souvent que le
cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes bien vivantes,
une demi-douzaine d’épouses, qu’il pourrait qualifier de légitimes;
réciproquement, quantité de gentlewomen ont tout un stock d’époux ...
Autant, mon Dieu, faire le métier que je fais: on ne profane aucun
culte au moins! Il est vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je
ne sais combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, de toutes
les dérisions et les extravagances. As-tu jamais vu un homme, en même
temps qu’il fait enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec une
autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de Virginie. Le service
funèbre s’achevait à peine, que le veuf alla offrir son bras à une
cousine de la défunte, puis, s’approchant du pasteur, lui dit: «Pendant
que vous y êtes, vous seriez bien aimable de nous marier? Ça nous
épargnerait la peine de revenir ...»
—Ça nous ferait gagner du temps.
—C’est cela! _Time is money_, toujours!
—Et le pasteur?
—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; puis le mari
s’en est allé conduire au cimetière le corps de sa première femme, en
compagnie de la seconde qu’il venait d’épouser.
—Impayable!
—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche faite comme nous!
Jamais un Français, un Européen, n’aurait l’idée macabre de faire
coïncider son remariage avec les obsèques de sa défunte moitié: il
attendrait un peu. En supposant qu’il se montrât aussi impatient,
ce serait le prêtre qui s’opposerait à une pareille comédie, les
assistants qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout naturel: on
est accoutumé à toutes les excentricités et extravagances imaginables.
Avant tout il faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires
sont là qui s’imposent, vous talonnent! _Business! Business!_ C’est
le mot d’ordre. _Make money_, faites de l’argent: voilà leur devise.
Elle justifie tout. Des sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent,
tous ces trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales qui
s’éclairent à l’électricité ...
—Et se crient: «Allô! Allô!»
—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu possèdes une mémoire!
—Comparable seulement à la dent que tu as contre l’oncle Sam.
—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, avec du quibus dans vos
poches, vous vous en fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans
le sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! Je t’ai ennuyé
avec toutes mes histoires, ajouta Clara en voyant Magimier prendre son
chapeau et se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; mais, quand
on me met sur ce chapitre ...
—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, au contraire!
—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... Eh bien,
c’est ce que ne ferait jamais un Yankee! Jamais de formes, avec eux;
jamais de gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce qui est
urbanité et sociabilité, lettres closes pour eux! A quoi bon? C’est
perdre son temps ... Mais voilà que je recommence! Au revoir, mon
chéri! A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»
VIII
Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait venir la voir ce
jour-là, Katia Mordasz pénétra dans la boutique de son voisin, le petit
horloger Jean-Louis, pour recourir à ses bons offices et lui demander
de régler sa montre.
«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, mademoiselle? dit-il.
Je vous en prêterai une autre en attendant.»
Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se retirer:
«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se plantant les deux poings
sur les hanches. Croyez-vous?...
—Quoi donc, monsieur Jean-Louis?
—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils ne sont pas assez!!!
—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du nombre des députés, de
cette proposition?...
—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent d’aucune façon,
ni au propre ni au figuré. Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses
paroles n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant la salle est
vaste, nécessairement! Et ils trouvent que ce n’est pas encore assez,
qu’ils sont trop peu! Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher
du peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, mademoiselle
Mordasz? Je vais vous le dire! C’est qu’il y a un tas de paresseux,
un tas de fainéants, de flandrins et de propres à rien, dont on ne
sait que faire, un tas de braillards et de piliers de café qu’il faut
caser ... et on les case dans la politique, on nous les flanque sur le
dos! C’est la princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés,
d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! Quand le quart, 150 ou 200
suffiraient si largement à la besogne!
—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur Jean-Louis. Vous ne
vous doutez pas de la nouvelle!
—Quoi donc?