«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui n’ait sa brebis

galeuse: nous en avions une que depuis longtemps nous connaissions,

dont jusqu’ici, par dévouement à la cause commune, par solidarité,

humanité et respect de nous-mêmes, dans l’espoir qu’elle s’amenderait,

nous nous appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»

Et elle concluait par cette brutale déclaration, où régnait du moins

cet esprit de justice et d’égalité absolue qui caractérisait toujours

Elvire:

«Pour nous, nous n’établissons aucune différence entre M. Paillard

et Mme Paillarde. Nous les mettons l’un et l’autre dans le même sac,

les clouons tous les deux au même pilori. Vieux cochons et vieilles

cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à tour de bras et sans

miséricorde!»

Vlan!

Non, il n’était vraiment pas possible de nommer la citoyenne Magloire

présidente du «Grand Congrès de l’Affranchissement».

Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de vue des mœurs,

présentait d’autres inconvénients et dangers. On aurait pu passer à

la rigueur sur sa qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques

et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop inquiétantes et

menaçantes. Ce n’était pas seulement l’émancipation de la femme que

réclamait Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, toujours

esclave, selon elle, des coteries politiciennes et de l’oligarchie

financière et industrielle. «Guerre aux riches! Guerre aux puissants!

A bas les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris qu’elle ne

cessait de pousser dans ses articles de _la Révolte_.

Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme n’était pour elle

qu’une toquade et une excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre

au sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt faisait faire

de tout autour d’elle, de la peinture, de la gravure, de la sculpture,

de la littérature, de l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait

sur le tout son estampille et son blason, et finissait par s’attribuer

un génie universel, par se croire une des lumières du siècle, le phare

le plus éblouissant et le plus étonnant du globe et de l’humanité tout

entière.

Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente cousue d’or

et archigonflée de vanité, qui semait ses écus à tous vents et à

l’aveuglette, et qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer sur

soi cette manne souveraine.

Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour présidente une telle

caricature, et mieux valait la petite avocate, défenseur ou défenseuse

des passe-temps grecs et dilections socratiques, maître ou maîtresse

Ernestine Montgobert.

Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce «Grand Congrès de

l’Affranchissement», et l’on y entendit de bien drôlichonnes

propositions.

L’une de ces dames, renouvelant une tentative faite peu auparavant

à Berlin par la comtesse Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir

«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable pour une même

période, de gré à gré».

Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes eussent seules le droit

de réclamer le divorce.

Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara qu’«imposer à la

femme les soucis de la famille, du ménage et de la cuisine, c’était

la détourner d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, et

qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage et la cuisine»,

en attendant, sans doute, qu’on pût en faire autant de la famille.

«Plus de salles à manger dans les appartements, plus de cuisines:

débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et funestes, et,

cette économie effectuée, allons tous vivre en commun au restaurant

coopératif!»

«Horrible vision! répondit à cela le lendemain même l’homme de jugement

et de bon sens, l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se

demande comment une femme peut froidement envisager un semblable

avenir: la disparition du foyer, l’enfant élevé en dehors de la

maison ... Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend pas imposer le

restaurant coopératif aux ménages qui n’en voudraient pas!» Oui, elle

avait cette modération et cette débonnaireté.

Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes n’ont rien à voir

avec le sexe, et qu’il ne peut y avoir ni professions exclusivement

masculines, ni professions exclusivement féminines», enleva les bravos

de toute l’assistance et obtint un pharamineux succès.

«C’est cela! C’est cela!

—Voilà le vrai point!

—Très bien!

—Nous y voilà!

—C’est le nœud de la question!

—Bravo! Bravo!»

«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent être déclarées

admissibles à toutes les fonctions et à tous les emplois publics, soit

civils, soit religieux ...

—Plus de religions!

— ... soit militaires, sans exception et sans autres motifs de

préférence que les capacités, l’intelligence, la science et le talent.

Ainsi, tant que le service militaire sera obligatoire et indispensable,

les femmes, comme les hommes, devront fournir leur contingent aux

armées de terre et de mer ...

—Plus d’armées!

—Plus de guerres!

—A bas la guerre! A bas la guerre!

—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, mon vœu le plus cher.

Mais plus d’armées, dans les circonstances actuelles, signifie plus de

patries; à bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»

En attendant la réalisation de ce vœu si cher, ces dames pourront

donc briguer le bonnet à poil du sapeur ou la canne à pomme du

tambour-major, absolument comme ces messieurs seront déclarés aptes à

coiffer le bonnet de nourrice et à donner le sein ou le biberon aux

bébés. C’est le monde travesti et la mascarade générale.

Une autre oratrice, essayant de la conciliation, s’écria, dans un

superbe mouvement d’éloquence, à l’adresse des hommes présents:

«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y a entre votre sexe et

le nôtre est si petite ...

—Hurrah pour la petite différence!» interrompit un des auditeurs.

Et ce fut un fou rire général.

«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» criait-on de

toutes parts.

Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la grossièreté et la

brutalité de l’homme, même de l’homme réputé bien élevé et appartenant

au meilleur monde, son sauvage égoïsme en toute griève circonstance.

«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie de

l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à cet autre incendie qui a fait

encore plus de victimes, à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les

avez vus, lors du naufrage du transatlantique _la Bourgogne_, et dans

tant et tant d’autres sinistres passes! Ah! il est bien question alors

de politesse et de galanterie ...

—Ah oui!

— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! Il s’agit

de sauver sa peau, et il n’y a plus alors de chevaliers français ni

autres. La bête humaine apparaît seule, sans masque, dans toute sa

vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! Pour s’ouvrir un passage,

le mâle se rue sur elle, la jette à terre, cogne et piétine dessus,

l’écrase et la broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames,

combien peu d’entre nous se sont échappées de ces catastrophes! Deux ou

trois contre des centaines d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre

l’homme et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle et

définitive, nous sommes sûres de notre affaire, sûres, hélas!—je vous

demande pardon de l’expression, elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper.

Et il en sera toujours de même ...»

Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les débuts du laïus et

s’étaient çà et là prolongés, commencèrent à se transformer en murmures.

«Elle se moque de nous, celle-là!

—Ce n’est pas une féministe!

—C’est un faux frère!

—Une fausse sœur!»

Mme Lambrière continua:

«Et il en sera toujours de même, chères amies; du côté de la barbe est

et demeurera toujours la toute-puissance ...

—La toute-puissance physique, la force matérielle et brutale!

—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la violence!

—C’est comme le roseau pensant de Pascal ...

—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer la force!

—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment opprimé, répliqua

l’oratrice. C’est la force qui règne, qui règne partout, parce qu’elle

est la force, _quia nominor leo_ ...

—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage devrait se produire,

interrompit la présidente Montgobert; vous l’avez toutes compris,

mesdames ...

—Oui! oui! Assez! assez!

—L’ordre du jour!

—Nous n’avons que faire d’une apologie de la force, continua la

présidente. C’est justement pour protester contre elle et contre ses

abus que nous sommes réunies.

—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, mais tant que

vous n’aurez pas tonifié et transformé vos muscles ni vu friser vos

moustaches, ce sera comme si vous flûtiez ...

—Mais, madame, votre place, encore une fois, n’est pas ici! clamait

la présidente. Vous vous êtes trompée: c’est dans un congrès

anti-féministe qu’il faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé

soulèvent vos paroles ...

—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, leurs véritables

intérêts; c’est le vrai féminisme. Qu’elles cessent cette lutte contre

les hommes, lutte déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles

seules peut-être ...

—Assez! assez! A la porte!

—Pour qui nous prend-elle donc?

—Plutôt mourir ...

—L’ordre du jour! Assez!

—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit poussée, répétait Mme

Lambrière. Vous n’êtes pas de taille ...

—A la porte!

—Dehors! L’ordre du jour!

—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»

Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se

tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore

une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la

tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui

répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte:

«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan

dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites,

des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de

vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc

pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage?

Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se

marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils

n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh!

vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le

pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ...

Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent

la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et

à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous

ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes

comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages,

qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les

hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses

et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout!

Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la

vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et

clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y

a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais

possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des

hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt

les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de

gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette

catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais _que d’eusse_, je vous

chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins,

et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière

ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos

sottises, à vos dégâts et vos crimes.»

VII

Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire

et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de

l’Affranchissement.

Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners

priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son

veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de

voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau,

toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice

Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du

cortège.

Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en

dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit

printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins

et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages,

prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri

du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de

la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et

jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout

Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme

Katia Mordasz et Elvire Potarlot.

«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant

d’Angélique.

Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se

trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la

bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune

et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le

papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée,

depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire.

Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré,

ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort

atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle

n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout

à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le

tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...

Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et

par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si

bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse

Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui

lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à

des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal,

absolument prosaïques, terre à terre et grossières.

Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se

douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles,

les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un

mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité

notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la

plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et

sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle

représentante du beau sexe.

En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces

misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou,

plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce

n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires,

de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de

corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un

expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées,

les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches

bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un

corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait

peine à les contenir.

Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs. Libre à

vous, vaporeuses créatures, célestes dames, angéliques damoiselles,

Bradamantes et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins égarés

sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner la tête, vous indigner,

et les traiter, ces monstres d’hommes qui ont poussé la corruption

et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, ouvertement et

publiquement, pour leur usage et déduit, des maisons closes, clapiers,

claques, musicos, lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons de thé et

autres sérails,—libre à vous de les traiter de dégoûtants personnages,

d’êtres immondes et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure

bien que la connaissance de la thérapeutique ou de la jurisprudence,

de la philologie, de la paléontologie ou du calcul différentiel, la

pratique même des immortels principes du féminisme moderne et le

glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles hères, vos

indignes et abjects mâles, qu’un très médiocre attrait. L’un d’eux,

qui passe pour avoir eu quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps

à appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, le

cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et je vous demande la permission

de gazer un tantinet la franchise de langage de ce saint homme,

aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a plus de pouvoir que

toutes les philosophies du monde.» Un autre pieux et génial écrivain,

le grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme pour confirmer

l’omnipotence de ces matériels et périssables charmes, que «si le nez

de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait

changé».

Tant il y a que ce sont précisément les copieuses rondeurs, fermes

alors, très élastiques, résistantes et rénitentes, d’Angélique

Bombardier,—ces rondeurs si justement et parfaitement qualifiées

d’_appas_ dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez Magimier

d’immodestes mais très légitimes désirs, et l’acoquinèrent aux jupes de

la florissante veuve.

Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de l’émancipation, de

se faire épouser par son adorateur, mais Magimier n’entendait pas de

cette oreille: quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur

préférait son indépendance, et disait très sensément que, «des belles

femmes, on en retrouve toujours; tandis que, la liberté une fois

perdue, une fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est le

diable pour la recouvrer».

M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un esprit absolument

pratique, essentiellement personnel, qui avait su faire reculer, selon

le mot de Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.

Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, on pourrait le

croire inventé de toutes pièces et défectueusement construit, le

déclarer fabuleux et apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et pas

du tout: Léopold Magimier a non seulement existé, existé en chair et en

os, mais il est toujours de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a

même des Sosies, de nombreux Sosies.

Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait jamais à une lettre,

ne maniait jamais la plume: ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être

ennuyé, M. le député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient et

étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse ne se donnaient

pas la peine de lui écrire; les autres ... apprenaient à le connaître.

«Mais je vous ai adressé trois lettres!

—Je n’ai rien reçu.

—C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis! Trois lettres!

—Je ne conteste nullement.

—Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes sûr de vos concierges?

—Comme de moi-même.

—Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit elle!

—Probable!

—Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une administration! Et

cependant nous payons, nous payons très cher! C’est pitoyable! C’est

lamentable!

—A qui le dites-vous!

—Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien, aviser le ministre,

vous plaindre vertement!

—Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en séance, je le saisis au

passage et ...

—Si vous l’interpelliez?

—Cela vaudra mieux encore, vous avez raison. Une interpellation

corsée, carabinée!»

Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier lui faisait

supporter, ces tas et ces monceaux de lettres égarées en étaient la

preuve.

Souvent même il ne prenait pas la peine de lire les missives qu’il

recevait.

«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire! Des demandes d’appui

ou d’argent, des démarches à faire, des apostilles à donner ... un tas

d’embêtements!»

Il se contentait de décacheter les enveloppes, de s’assurer qu’elles ne

renfermaient aucune valeur,—car enfin, on ne sait pas!—puis, séance

tenante, flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le feu. C’était

le moyen qu’il employait pour liquider son courrier, se mettre à jour,

quand il revenait de voyage notamment,—procédé commode, expéditif et

radical, cher à plus d’un homme d’État, paraît-il, au cardinal Dubois,

entre autres, nous conte Saint-Simon.

Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser de tout,

de tout sans exception, ou plutôt avec une seule et unique exception:

les petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable et ne s’en

cachait point.

Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se dérobait à toute corvée,

toute chose triste, ne faisait que ce qui lui plaisait, n’était sur

terre que pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser.

Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien facile!—prendre un

secrétaire, pour dépouiller sa correspondance et y répondre! Il l’avait

essayé, au début de sa vie politique, puis y avait renoncé, ou,

plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui tous successivement

l’avaient abandonné et lâché. A défaut de pécune et en échange de leur

temps et de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu obtenir

quelque aubaine,—on n’a rien pour rien ici-bas,—être recommandés

à un ministre, pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés

par un brin d’avancement, une miette de gratification; mais rien!

Magimier, qui n’avait pas la main large et se refusait à leur allouer

la moindre rétribution, ne faisait aucune démarche en leur faveur et se

contentait de les berner de promesses. C’était son fort, les promesses,

et il était passé maître en la matière. En eût-il fait, des démarches,

qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans tous les ministères,

chez tous les chefs de personnel, dans toutes les antichambres

gouvernementales ou bureaucratiques, partout, on savait que Magimier ne

tenait à rien, se fichait de tout, et on le traitait en conséquence.

Comment, diable, le département de Seine-et-Loire avait-il pu

s’affubler d’un tel représentant, aussi discrédité, aussi insouciant,

désinvolte, sans gêne et inutile? Comment, trois fois de suite,

Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? On le

connaissait cependant bien là-bas, on savait ce qu’il valait.

C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, de ne compter

que deux ou trois agglomérations relativement peu importantes; la

grande, l’immense majorité de ses électeurs était composée de

gens de la campagne, de braves paysans, madrés et retors comme des

huissiers normands sur les affaires d’intérêt, mais complètement

indifférents à toute querelle de parti et toute discussion politique.

En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement de Magimier, on

n’était pas pour la République ou pour la Royauté, pour le boulangisme,

le socialisme, le communisme ou l’appel au peuple, pour les radicaux ou

les modérés, les progressistes ou les conservateurs: on n’y entendait

goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y entendre: on était

pour _la bolée_.

La bolée, rien de plus.

C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de tonneaux de cidre

et débiter le plus de tasses ou bolées de ce breuvage qui était élu.

Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, avait donné carte

blanche à tous les aubergistes et cabaretiers de sa circonscription, et

cela suffisait. C’était Magimier qui payait, il était de toute justice

qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du temps des Grecs et de

tout temps,

Le véritable Amphitryon

Est l’Amphitryon où l’on dîne.

Émancipées · 第 10 / 23 段