C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe

parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces

héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa

candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement,

et exiger, imposer son élection.

Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une

petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que

de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est

qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le

réactionnaire de quelqu’un!

«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la

citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je

comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en

haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules.

Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût

au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses

convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle

s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa

constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à

peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs,

les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la

jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur

ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes

et au même titre pour collaboratrices à _l’Émancipation_, combien

d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était

faites!

On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales

de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers

elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres

poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine.

Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot

possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui

avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une

année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais

pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après

plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que

les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une

amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était

entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur

praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par

foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et

avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement

vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs

de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et

remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez

vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement,

avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises

langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces

raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse

passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer

et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature

généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre

de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié,

honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait

avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à

l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui,

plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son

esclave et sa chose.

Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire acte de bravoure en

frondant l’opinion et s’insurgeant contre l’universelle réprobation. Et

puis, au fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas non plus

de se dire que c’était à elle, humble représentante du prétendu sexe

faible, que cet homme devait sa subsistance; que, malgré les sévices

et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle qui avait ici le rôle

du fort et du mâle: cela chatouillait son amour-propre et la piquait

d’honneur.

Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses plus intimes, avait

tenté de l’arracher à cet ignominieux servage.

«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore cet être-là vous aimait!

Mais pas du tout! C’est votre argent qui le retient et qu’il convoite;

il est en train de vous mettre sur la paille ...

—Baste!

—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant cette fortune dont

vous faites si bien fi, vous le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je

vous en préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant votre

argent: c’est le bon sens, la raison qui vous le disent.

—Le cœur a des raisons ...

— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En attendant, vous

vous déconsidérez, Elvire, vous vous déshonorez avec cet individu.

—Non.

—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, font allusion à

votre situation.

—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation, que les journaux en

parleraient tout de même aussi méchamment, en termes aussi perfides.

—C’est possible.

—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de toutes ces insinuations et

ces misères.

—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je suis bien obligée de vous

le dire: ne vous en formalisez pas!

—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, au contraire. Mais, à

cause même de ce tort que je me fais à moi-même ...

—Oh oui!

—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà tout!

—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, c’est uniquement par

orgueil que vous persistez à garder près de vous ce ... monsieur?

—Par orgueil, soit!

—Orgueil bien mal placé!

—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je reconnais avec vous toute

l’étendue de ma faute ...

—Toute l’indignité du personnage!

—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il souffre, il est

malheureux ...

—Il vous fait souffrir surtout.

—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! Que deviendrait-il

s’il ne m’avait pas? Parce que tout le monde le méjuge et se détourne

de lui, vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que ce soit par

amour ou par orgueil, peu importe! Je ne le quitterai pas!»

Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires bien d’autres points

faibles.

Par suite même de son entière bonne foi, de l’extrême sincérité qu’elle

mettait à chercher ce qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient

remplis de disparates et de contradictions; elle passait littéralement

son temps à démolir ce qu’elle venait d’édifier, à brûler le soir ce

qu’elle avait adoré le matin; elle se lançait dans les plus étranges

exagérations, se perdait dans les hypothèses les plus folles.

Après avoir longtemps prêché l’abolition du mariage et réclamé l’union

libre, la voilà qui venait de déclarer que l’union libre ne profite

qu’à l’homme, que légalement elle le dispense de toute responsabilité

et de toute charge envers sa compagne, et que celle-ci ne peut y

trouver que déception et duperie. «Le mariage légal est encore,

osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions actuelles, protège

le mieux la femme, ce qui lui assure le plus de garanties contre

l’inconstance et l’abandon de l’homme.»

Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était la continuité de

l’esclavage.

«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, Elvire, lui

répliquaient, tout comme M. de La Palice aurait pu le faire, la

citoyenne Magloire et son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien

que les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils n’en veulent

plus, qu’on se marie de moins en moins: consultez les statistiques,

ma chère! Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, nous

rouler aux pieds de ces potentats, pour les déterminer à nous épouser?

Est-ce cela que vous demandez, Elvire?»

Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment

réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui

elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire.

Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon

ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs

embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition?

Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en

couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et

occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il

suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre

met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son

honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé

et abominable!

De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que

quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce

pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de

raisonnement, l’avait franchi.

Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de

celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes

mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement

disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra,

la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets

et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans

le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans

son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à

sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à

présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si

différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent

à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et

l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine

aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge

d’or.»

Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se

disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait

et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce

changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins

facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et

ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et

à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques

démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en

oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une

chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses

espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir

d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer?

En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre

les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les

assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.

D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux

modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de

la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne

sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et

ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce

sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple.

Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces

jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et

stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a

détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si

gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches

et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours

persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras

et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de

ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas?

Eh bien alors?

Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité

au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder

l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes

dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et

d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien

sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte!

Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses

brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et

fulminer de colère.

«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et

promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout

pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu

que ce soit un mâle, passe avant nous!»

«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus

serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté.

C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de

balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être

«les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est

nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre

sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse

injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui

les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur

la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs

et maîtres?»

Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires,

notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les

citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de

réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou

«co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes

emplois et aux mêmes fonctions.

«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre

inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes

dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous,

messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service?

Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes

ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des

contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des

douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles

pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens,

avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas

s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les

Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux

ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les

empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher,

sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit

de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls,

hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes,

sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que

vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place,

tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux,

à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent,

messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et

au Luxembourg!

«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que

parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs

et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un

président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne

devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice.

Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez

ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le

reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que

ça compte?»

Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la

directrice de _l’Émancipation_ ne cessait de poser dans son journal,

les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses

conférences.

Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars,

Cherpillon, Lauxerrois _e tutti quanti_ faisaient chorus avec Elvire:

toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre

à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder,

détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer.

Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage:

nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que

l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir

le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière.

Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse,

faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec

les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les

«citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui

se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme,

au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En

s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation

sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout

propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient

réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux _chèvres_

émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les

houspillait dans son journal.

«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous

insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la

_Genèse_: «TU SERAS SOUS LA PUISSANCE DE L’HOMME, ET IL TE DOMINERA»?

Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre

Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons

ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le

Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer

par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses

meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes

très chères sœurs:

«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.»

»Et encore ceci:

«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent soumises à leur mari

comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme

Jésus-Christ est le chef de l’Église.»

»LE CHEF DE LA FEMME, vous entendez bien? Il ne vous l’envoie pas dire,

il ne vous mâche pas ses termes, l’apôtre saint Paul.»

«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire à ses consœurs

chrétiennes, votre Église, l’Église catholique, ne vous admettra

jamais, vous, femmes, sur le même pied que les hommes. Vous pouvez vous

faire nonnes et devenir abbesses ou chanoinesses, vous ne serez jamais

prêtres, jamais curés, pas même vicaires, _a fortiori_ jamais évêques

ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce n’est qu’en Amérique,

dans ce pays modèle, qu’on voit des femmes devenir pasteurs—ou

pastoresses. Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures aux

hommes; vous serez donc toujours, et quoi que vous en ayez, soumises

aux hommes, comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que venez-vous

donc parler d’égalité et d’émancipation, puisque vous reconnaissez

vous-mêmes implicitement que vous ne serez jamais que les sujettes et

subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes, leurs très

modestes, très humbles et très obéissantes servantes?»

* * * * *

Quant à confier la présidence du «Grand Congrès de l’Affranchissement»,

à défaut d’Elvire Potarlot, à la citoyenne Estelle de Bals ou à la

citoyenne Nina Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia Mordasz,

la chose n’était pas aussi facile, malgré les nombreux mérites et tous

les titres de ces dames, que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.

La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère de deux jumeaux de

quatre ou cinq ans, avait l’habitude de laisser traîner de droite

et de gauche ces malheureux petits gars et de les perdre. On venait

encore de les trouver dans les fossés des fortifications, du côté des

Prés-Saint-Gervais, quand leur mère habitait à Grenelle, et l’affaire

avait causé grand scandale; toute la presse s’en était émue et avait

discuté et commenté l’aventure.

«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, d’égarer vos enfants?

C’est une monomanie, un tic! avait dit à Estelle de Bals le commissaire

de police qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième fois en

moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres petits dans la rue!

—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient rester tranquilles à

la maison ... Ce sont eux qui se sauvent!

—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et qu’ils s’ennuient,

disent vos voisins. Vous pourriez les conduire à l’école ...

—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement en sortant de

l’école qu’ils me jouent ces tours-là, qu’ils décampent et vont traîner

au diable vauvert!

—Les renseignements recueillis dans votre quartier constatent que

ces enfants manquent de surveillance. Vous ne vous occupez pas d’eux

suffisamment ...

—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai mes travaux, des études

à poursuivre dans les bibliothèques, mes conférences à préparer, des

articles ... J’ai de graves obligations, monsieur, une mission à

remplir ...

—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie mission ne

serait-elle pas, madame, de veiller sur ses enfants?»

«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier des devoirs

maternels, mais aujourd’hui nous avons placé le cœur à droite, le foie

à gauche et changé tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de

Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.

Tant il y a que cette enquête et ces rapports de police, publiés ou

analysés par les journaux, avaient procuré une assez fâcheuse réclame à

ladite citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser de son nom

et de la porter au pinacle.

Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre par la puissance de

sa dialectique, mais aussi par les frasques de sa fille Georgette,

surnommée Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres et

déplorables fredaines.

A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle n’avait pas encore dit

adieu à la bagatelle et affectionnait tout particulièrement la candide

jeunesse, les adolescents timides, ignares et imberbes, et s’entendait

à merveille à les déniaiser et les dresser. Volontiers elle jetait son

dévolu sur ses petits voisins, les fils des braves gens qui demeuraient

sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par s’attirer, à

elle, les plus désagréables algarades. Le pot aux roses découvert, ce

qui ne tardait jamais à advenir, les parents se fâchaient, traitaient

Mme Magloire de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille ordure,»

etc., et il fallait décamper presto et aller recommencer à opérer

ailleurs sur nouveaux frais. Elle ne faisait que déménager.

C’est à son propos, et après un de ces esclandres où la police même

avait dû intervenir, qu’Adrien de Chantolle, sous prétexte de prendre

la défense de cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses plus

mordantes chroniques.

«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour être spécialement

recherchées des vieux cerfs: n’est-il pas juste que, par réciprocité,

les antiques bréhaignes n’aient de passion que pour les daguets? O

peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, de tout temps,

les barbons ont couru après les tendrons, et il te chiffonne de

penser que les barbettes puissent avoir un faible pour les tendresses

et verdurettes. Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu donc?

Toujours deux poids et deux mesures alors? Toujours l’injustice et la

partialité?» Etc.

Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, elle aussi, son mot

sur ce point dans _l’Émancipation_, et avait carrément pris parti

contre son indigne sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau sans

pitié.

Émancipées · 第 9 / 23 段