d’attirer son beau-frère chez elle; puis, l’amie venue, elle imagina un
banal prétexte, allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se
disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de son absence:—«Le
temps de descendre et de remonter!»—elle s’empressa de les laisser
seuls.
«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle; ou je me trompe fort,
ou il saura mettre à profit le tête-à-tête.»
Armand tira, en effet, de la situation tout le parti qu’elle comportait
et qu’on pouvait attendre d’un hardi et robuste servant d’amour et zélé
«féministe» comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était si alléchante,
appétissante et affriolante, qu’il l’invita à venir dîner avec lui le
surlendemain dans un bon endroit, en cabinet particulier.
Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages. A quoi bon, grand
Dieu, se mettre une maîtresse sur les bras? Pourquoi se lancer dans une
intrigue dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison périlleuse,
dispendieuse, gênante et absorbante, avec une ou plusieurs paternités
en perspective; aller se créer un second ménage, quand on en avait déjà
trop d’un; quand la sagesse salomonienne vous suffisait si bien; quand,
pour si peu de chose, quelques sous, on se procurait de si commodes
rencontres, de si discrètes, aimables et charmantes filles!
«Ce serait insensé, voyons!»
Et Irène en fut pour ses frais et pour son rhum.
Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec son aînée, et
désireuse de contribuer de son mieux, elle aussi, à la dislocation
du ménage, Corentine dirigea ses efforts vers Jeanne et tenta de
l’apparier avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout
pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny, coquette et dépensière,
avait bien plus soif d’argent que de plaisir, et, dès la seconde
entrevue, lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre de ce
joli garçon aucune solide et sonnante preuve de tendresse, elle rompit
avec lui.
L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être, luxe, fêtes,
toilettes nombreuses et variées, robes éblouissantes, bijoux et
diamants, voilà ce que Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait,
l’unique but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait de
s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti à devenir sa femme!
«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que c’était là pour toi le
salut, qui ne voyais rien de plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite
et tu expies!»
C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se tançait-elle.
Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de l’avoir épousée, elle,
pauvre et sans avenir, elle maudissait ce mariage.
«Si j’avais su! Si j’avais su!»
Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits, elle se disait
qu’avec de telles armes elle aurait pu prétendre à tout, parvenir aux
plus hauts sommets.
«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet homme! C’est à cause
de lui que ma vie est gâchée!»
Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser chemin et
recommencer la partie: dans trois ou quatre ans sonnerait la
quarantaine.
«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!»
Sambligny se doutait bien de ce qui se passait dans la cervelle de sa
femme et des raisonnements qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans
qu’il était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son boulet, il
avait eu tout loisir d’étudier la situation et de se familiariser avec
l’intellect et la judiciaire de sa compagne de chiourme.
«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et jamais je ne saurais
payer assez cher un tel honneur et semblable délice! Voilà ce qu’elle
se dit, ce dont elle est souverainement convaincue et foncièrement
pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu m’en dispenser, du
cadeau! Ah! là là! si c’était à refaire!»
Pour de graves motifs de famille, et par suite aussi de considérations
administratives, M. de Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait
pas du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est plus tôt qu’il
aurait fallu se décider. Maintenant, trop tard, encore une fois!
Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient et se
l’avouaient, c’était de recourir à la patience, de se supporter l’un
l’autre courageusement, et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée,
le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, les deux époux
en étaient arrivés à s’accorder l’un à l’autre toute liberté,—pour
avoir la paix. A la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce
qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre cinquièmes de son
traitement—pour les dépenses de l’intérieur, et la remettait à sa
femme.
«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que cela!»
C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs reprises, il avait
eu, en effet, à se plaindre de la mauvaise gestion financière de sa
femme, ou plutôt des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de la
difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs factures par madame,
et il avait dû intervenir dans la gouverne du ménage.
«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à crier! protestait
la douce et angélique moitié.
—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour empêcher qu’on ne vienne
crier et clabauder jusqu’ici que je te supplie de tout payer comptant
...
—Mais oui! Mais oui!»
* * * * *
Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny quitta très tard
son bureau: il était plus de sept heures quand il déposa lui-même sa
clef chez le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli, pour
s’acheminer pédestrement vers les hauteurs de la rue de Rome, où il
demeurait. C’était encore à son bureau, dans ses études budgétaires,
ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le mieux; là, il
oubliait tous ses tracas domestiques, n’avait plus à essuyer la
mauvaise humeur de sa femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus
en plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur des
refuges, le plus souverain des consolateurs.
Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui jeudi,—dîner de
famille, par conséquent,—et il se demanda laquelle de ses deux
belles-sœurs il allait trouver à la maison. Car, il y avait cela de
particulier et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme les trois
sœurs étaient continuellement brouillées l’une avec l’autre ou avec
les deux autres, jamais il ne leur était donné de se voir réunies
toutes les trois ensemble, et il y avait des jeudis,—quand, par
exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse avec ses deux
cadettes,—où le dîner qualifié «de famille» s’effectuait en un simple
tête-à-tête conjugal.
«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer? ruminait
Sambligny. La semaine dernière, c’est Irène qui est venue; il y a donc
de grandes probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine. A moins
que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont présentement toutes les
deux en froid avec Jeanne? Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine
que la fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se trouver face à
face chez leur sœur? Eh! Eh! cela n’aurait rien d’étonnant! On ne sait
jamais, avec ces trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups, des
surprises en réserve!»
Il avait l’habitude de tout prendre gaiement, M. de Sambligny,
_Et de faire_, en riant, bon visage aux ennuis,
en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et brave Français
qu’il était.
De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là, en rentrant, et
une grande, une immense.
Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les trois ensemble,
toutes les trois assises côte à côte.
Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en croyant pas ses yeux.
«Pas possible! Que se passe-t-il donc?»
Telle est la question qui surgit brusquement dans sa tête.
«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle? s’écria Jeanne en accourant à
sa rencontre.
—Non, je ne sais pas ...
—Irène se marie!»
Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en fallut qu’il ne
demandât: «Contre qui?» Ses lèvres s’entr’ouvrirent davantage, ses
prunelles se dilatèrent.
«Elle se ...
—Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie! C’est pour cela qu’elle
est venue ... Elle m’en voulait un peu, la pauvre chatte! Un léger
nuage ...
—N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer Irène, dont les petits
yeux de myope clignotaient fébrilement derrière son binocle.
Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait binocle, ce qui ne
contribuait pas à relever leur beauté, à l’une ni à l’autre: mais il
avait tant fallu lire, étudier, piocher d’examens!
«C’est ce qui donne du piquant et du charme à l’existence, ces gentils
nuages! lança Corentine. Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie
que mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne?
—Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de brouille, il n’y a pas
de plaisir!
—Vous trouvez? insinua Sambligny.
—Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on s’aime bien, reprit
Irène.
—Qu’on s’adore! renchérit son aînée.
—Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny.
—Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en s’adressant à son mari,
pour lui servir de témoin.
—Très volontiers. Cela va de soi.
—L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle compte l’aller voir ...
—Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui épouse-t-elle?
—J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un employé du Crédit,
un employé qui est à la veille de passer ... Comment as-tu dit, Irène?
—Préposé aux titres.
—Ah! Ah! Et il s’appelle?
—Marius Lacrouzade.
—Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé ton mariage à M.
Jourd’huy? demanda Sambligny, qui, ayant connu Irène et Corentine
toutes fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer.
—Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout à t’en parler, ainsi
qu’à Jeanne ...
—Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet événement, quoique
tu nous aies maintes fois déclaré que tu n’entendais pas aliéner ta
liberté ...
—C’est exact.
— ... que tu avais le mariage en horreur.
—Il a fallu une occasion comme celle-là ...
—Du moment que ce jeune homme te convient ... Quel âge a-t-il?
—Trente-quatre ans; ainsi ...
—C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais, sans prétendre, ma chère
enfant, te donner des conseils ni influer en rien sur tes volontés,
peut-être aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et avant de
prendre aucune décision ferme, de consulter M. Jourd’huy, qui est un
de mes amis, te porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien
renseigné sur les antécédents et la situation de M. Lacrouzade.
—Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents, repartit Irène.
Je connais M. Lacrouzade depuis plusieurs mois ... C’est en nous
rendant au bureau et en en revenant, à force de nous rencontrer, que la
connaissance s’est faite.
—Très bien!
—Je ne me suis pas engagée à la légère, comme bien tu penses.
—Je n’en doute nullement.
—Je me suis enquis avec précaution à droite et à gauche, j’ai sondé
le terrain, questionné discrètement ici ou là, notamment celles de mes
collègues que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade.
—Et ...
—Et le résultat de l’enquête a été en tous points satisfaisant.
—Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à te souhaiter tout
le bonheur désirable. Tu as, en effet, assez d’expérience, de tact et
de jugement, pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais
néanmoins qu’une démarche faite par moi auprès de l’administration
supérieure ou auprès de M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité
quelconque, je suis tout à ta disposition.
—Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée.
—On ne risque jamais rien de se renseigner davantage, observa Jeanne.
—Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez une erreur ou une
imprudence de ma part ...
—Personnellement, je ne crains rien, répliqua Sambligny. C’est pour
toi, dans ton intérêt seul, Irène, et parce que deux avis valent mieux
qu’un; parce que, en telle occurrence, comme vient de te le dire ta
sœur, on ne saurait s’entourer de trop d’indices, de lumière et de
garanties. Voilà le seul mobile qui me pousse ...
—Je comprends, et je te sais le plus grand gré de ton offre, que
j’accepte très volontiers. Si tu veux bien demander à M. Jourd’huy ou
au directeur du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ...
—Ce sera fait sans retard, ma chère petite.
—Si nous nous mettions à table? intervint Mme de Sambligny. Nous
causerions aussi bien ... Tu rentres chaque soir à des heures
impossibles, et tu nous fais dîner au milieu de la nuit!
—Je suis confus ...
—Huit heures et demie déjà! A table! A table!»
VI
Mme Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication des
droits des femmes, fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude
et éprouva une bien douloureuse déception.
Un congrès féministe international, baptisé le «Grand Congrès de
l’Affranchissement», venait de s’ouvrir à Paris, et Angélique
Bombardier, qui, en considération des importants services rendus par
elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait à être
proclamée présidente de la réunion, la grosse Bombardier vit s’asseoir
sur l’estrade, à sa place, une débutante, une jeune et fluette avocate,
qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, qu’un misérable caprice
du sort avait rendue célèbre en une demi-journée.
Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les frais du principal
organe féministe, _l’Affranchie_, recueil hebdomadaire, et, sous
le pseudonyme de _Spartaca_, l’alimentait de copie encore plus que
d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses relations et sa
fortune, avait réussi, en maintes circonstances, à trouver, dans la
Chambre ou au Sénat, des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir
même l’appui des gouvernants? Qui donc avait pour ami et porte-parole
le député Magimier?
«Mais moi, moi! se répondait Angélique. _Me, me adsum qui feci!_»
Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse en droit, une
demoiselle Montgobert, dont le seul mérite et l’unique fait d’armes
était d’avoir plaidé en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!
Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès sciences, Mlle
Ernestine Montgobert, fille d’un modeste boutiquier, d’un marchand
coutelier de la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment
et l’encouragement de son papa, émerveillé des brillantes dispositions
de sa fille, d’étudier le code et de se faire inscrire au nombre des
élèves de la faculté de droit. Trouvant probablement que la France
manquait d’avocats, elle postula, aussitôt sa licence en poche et tout
en préparant le doctorat, son admission au barreau de la cour d’appel
de Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que femme veut Dieu
le veut, et, un beau matin, la doctoresse Montgobert fut autorisée à
prêter le serment professionnel et à prendre _coram populo_ la toque et
la parole.
Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune cause naturelle,
aucune question de sexe ne pouvait faire obstacle à sa demande, elle
avait publié une étude détaillée sur la voix humaine, _Phonation et
Phonétique_, où elle affirmait que, si les cordes vocales n’ont pas la
même puissance chez la femme que chez l’homme, c’est uniquement parce
qu’on ne s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier comme il
siérait, et d’exercer dès le bas âge les jeunes filles à dûment s’en
servir.
«Habituée à toujours parler doucement, timidement, avec crainte, en
esclave qu’elle a été durant tant de siècles, la femme se ressent
de cet atavisme, et ne peut encore donner à son organe l’ampleur
nécessaire pour commander une armée, par exemple, ou haranguer une
foule. Jusqu’à présent cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un
organe de salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et
s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.
»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude de s’exprimer
hautement et hardiment, avec intensité et vigueur; qu’elle n’ait plus
peur d’élever et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds,
la voix féminine sera totalement modifiée, sera nativement devenue
égale et semblable à la voix masculine.»
Avec quelle joie, quels ravissements et quels applaudissements, Elvire
Potarlot, la présidente de la Ligue de l’Émancipation, s’empressa
d’accueillir cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système
d’égalité absolue, de complète similitude des deux sexes! Du coup, la
jeune Montgobert fut sa protégée, devint sa collaboratrice, son amie,
son espoir.
Cette estime et cette affection redoublèrent après les débuts oratoires
de maître ou maîtresse Montgobert, en présence du courage vraiment
viril dont notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.
Un président goguenard, amateur de causes grasses, héritier des Bouhier
et des Debrosses, tout heureux de fournir à une jeune éloquence
l’occasion tant cherchée de se produire et se révéler, désigna d’office
maître Ernestine Montgobert comme défenseur d’un détenu de Poissy,
cambrioleur et escarpe par vocation, non-conformiste par nécessité ou
par goût, devenu meurtrier par amour, assassin de son plus intime mais
trop infidèle compagnon d’infortune.
Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser avec indignation.
Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux de la pudeur de la
femme, si étranger à la vieille galanterie française.
«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas
les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique
chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président,
lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse
Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu
et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est
à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ...
alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa
tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer,
et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout
le monde.»
Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba.
«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! Il faut leur prouver, à
ces hommes, ces grossiers individus, qu’on est de taille ...
—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer l’amie et mentor
Elvire Potarlot. Il faut leur prouver que nous sommes aussi forts
qu’eux; que toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans
exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le monopole de rien.
Ah! vous avez là, ma chère, une occasion merveilleuse et unique de
vous montrer et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles,
dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et les outrages, et en
avant, Ernestine! Du nerf, de l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un
succès, ah! un succès!»
Il dépassa effectivement toutes les prévisions et prédictions, ce
succès, ce triomphe. Ce fut quelque chose d’inouï, de prodigieux,
d’éblouissant et de mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos,
jamais la longue salle des assises n’avait contenu une telle foule,
jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues aux chaînes d’or
... La voix de l’oratrice était bien un peu grêle et ne s’entendait
pas très nettement: elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter des
perfectionnements ataviques; mais le peu qu’on entendit suffit à faire
le régal et les délices de l’auditoire.
Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit de là avec cause
gagnée, doublement gagnée, emportant l’acquittement de son client et
la preuve, fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, que
toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse qu’elle soit, peut
relever de la femme, être expliquée et discutée publiquement par elle.
Il n’y a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, de souplesse
d’expression, de dextérité de langue ... N’importe! Voir et ouïr cette
pudique demoiselle, qui ne comptait pas encore vingt-huit printemps,
parler seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, de
sodomie, des terribles exigences de ces passions hors nature, des
féroces jalousies de ces perversions sensuelles, c’était là, il faut
bien en convenir, un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.
Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, d’un bout du monde
à l’autre, le nom de Montgobert, maître ou maîtresse, fut imprimé
à satiété, corné, clamé, seriné par tous les olifants et buccins,
clairons et clarinettes de la Renommée. Sans doute beaucoup de ces
journaux se moquaient et se gaudissaient, nombre de ces trompettes
sonnaient des airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet n’en
était pas moins produit, le coup porté: on savait que dorénavant les
femmes auraient licence d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent
à présent mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. Quant à
Elvire, la directrice de _l’Émancipation_, elle ne tarit pas d’éloges
dans son journal: ce fut de l’ivresse et du délire.
«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes preuves? grommelait
Angélique Bombardier, toute dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi,
démontré amplement et en maintes occurrences que rien de ce qui est
humain ne m’est étranger, rien de ce qui est viril n’est pour moi
lettres closes?»
C’était une allusion à une série de conférences sur les «Rapports de
l’homme et de la femme», faites jadis par elle dans une des salles de
la mairie du VI^e arrondissement.
A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, de Mlle D ...,
qui employait couramment et sans vergogne les termes techniques,
lorsqu’elle conversait avec ses visiteurs et traitait avec eux quelque
intime question de physiologie; disant, par exemple,—et cela au grand
scandale du très correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui
ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, à ces licences
de langage—: «Lorsque, sous une titillation manuelle ou un excitant
quelconque, la verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc.,
Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, de toute
pruderie et bégueulerie, à s’exprimer tout à fait en homme et en savant.
C’était se conformer, du reste, non seulement à l’avis de Mlle D ...,
mais à celui de Mme Jenny d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme
Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et possédait les écrits
sur le bout du doigt.
«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique,
déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des
lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps
étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le
régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de
croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne
pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi,
persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre
sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle
d’un honnête homme[7].»
Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à
l’auteur de _La Femme affranchie_, l’auditoire, presque exclusivement
composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite,
si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des
chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de
vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus
rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer;
des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt
une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture,
qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre
maman la suivit, puis une troisième ...
«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant
et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons
de la science ici, et la science est chaste.
—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces
bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée,
en chassant devant elle ses poussines.
Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner,
toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment
intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le
progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées
sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de
la routine et des préjugés.