— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont
prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde
politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell,
les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus
horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la
terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions
près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de
platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est
qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant
qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs,
comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies
se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de
l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous
entendez bien?
L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!
Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur;
avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une
ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les
jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part,
il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des
centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites
décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez
de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un
auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un
sculpteur se taille le succès qu’il veut ...
—Vous êtes terrible, Katia!
—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et
l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret
ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère,
qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert
grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et
rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les
plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux,
absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe
et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps.
L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais
elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les
pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les
escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre;
partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe.
Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde!
—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau?
—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a
des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de
dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre
ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui
s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de
Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible
cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ...
—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire
Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme!
—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons
fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur
la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le
sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de
votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi
votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à
la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous
voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y
a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la
paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent
leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous
avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux
délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera
cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la
femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de
la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible,
l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...
—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de
pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le
paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui,
sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux
transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne
et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si
onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si
brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec
une amoureuse lenteur.
V
Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société
de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant,
avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des
Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en
savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse,
au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si
odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au
dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau.
Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à
trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions
directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept
mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une
sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de
l’administration financière.
C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois
pour lui les plus piètres et les plus honorables.
La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont
Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit
employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes
fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès
de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les
occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles
à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en
aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête
au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs
mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le
cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa
flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations
qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais
sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens,
elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle
Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand
montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès
qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui
porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui
venait d’arriver ...
Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son
complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était».
«J’en ai grand’peur, trésor!
—Ah! cornes de cerf!
—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! Ma mère ne voudra plus
de moi, elle me chassera ... Je la connais!
—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui donc me prends-tu? Je ne
te laisserai pas ... Je t’aime trop, ma Jeannette!
—Mon Armand! mon ange!
—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains rien!
—Oh! tu es bon!»
De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour Jeannette une cause
d’angoisse et de désespoir, fut pour elle une vraie chance, une aubaine
inespérée.
Armand de Sambligny était, comme il l’avait déclaré, un honnête homme.
Cette jeune fille, il l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait
à faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il n’en pouvait
douter ...
Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale aventure, cette
toquade de jeunesse! Depuis tantôt vingt ans il se le répétait et ne
cessait de maudire le jour où il avait mis le pied dans la maison
Rousselin.
«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah oui, certes! J’aurais
mieux fait ensuite d’imposer silence à mes scrupules, et de filer
à l’étranger, n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence à
une femme dont je m’étais si sottement et aveuglément épris, que
je connaissais à peine, que je ne connaissais même pas du tout! Ah
vertudieu! si c’était à recommencer!»
D’autant plus que l’enfant issu des clandestines relations d’Armand
de Sambligny avec Jeanne Rousselin était mort le lendemain de sa
naissance. Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, la
boulette commise, la déplorable et irréparable gaffe accomplie.
A présent, quand un jeune commis du ministère venait faire part à son
chef, M. de Sambligny, de ses projets matrimoniaux:
«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme vous, qui gagne sa vie et
peut se suffire, n’a jamais intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien
cela!
—Cette jeune personne est fort bien élevée ...
—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le demander. On les élève si
mal aujourd’hui, les jeunes personnes!
—Il est de fait, monsieur ...
—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire servir; toutes, pour
être doctoresses, clergesses, politiciennes, avocates, oratrices,
femmes publiques: aucune, pour être mère et ménagère; toutes, en
concurrentes et ennemies de l’homme, en révoltées et émancipées. Ah!
jolie, cette émancipation! Drôle d’idée de persuader au sexe faible,
à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et allaite, qu’il
est tout aussi indemne et robuste que le sexe fort! Les mettre l’un et
l’autre en présence et face à face dans le _struggle for life_! Alors
il arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, et daube
sur sa femelle, quand celle-ci devient par trop gênante et encombrante.
Voyez ce qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à San-Francisco
notamment! Malheur aux faibles, et surtout aux faibles qui veulent
prendre la place et usurper les prérogatives des forts! Les femmes
d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, d’ambition, pétries
de morgue, ayant toutes les audaces, mais dépourvues de la douceur,
qui était jadis la qualité féminine essentielle, privées de grâce, de
délicatesse et de charme, dégoûtent de la femme: voilà mon sentiment,
mon bon ami, je vous le dis sans fard.
—Eh monsieur! C’est que ...
—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune personne? Est-ce que ...
vous _brûlez_, vous vous _consumez_ pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est
pas une raison, jeune homme, pour recourir à un moyen aussi extrême!
Vous êtes malade, vous vous trouvez dans un état de fièvre, soit!
Patience, un peu de patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.
—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un très riche parti ...
—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule
excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela,
quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma
conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre
indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien
qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire,
et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: _cœlum habitare_, vous
habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des
dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en
trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi
belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans
en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et
supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et
méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:
Une femme est toujours aimable
Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;
L’usufruit en est agréable,
La propriété n’en vaut rien.»
Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une
ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue,
ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du
costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière».
Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui,
devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le
fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé
l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre
humain tout entier.
A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave,
qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de
Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné,
inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et
tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place.
A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait
sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau.
Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de
domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit
s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son
servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner.
Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir
«lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait
d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme
«leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale
affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine
beauté et à ses irrésistibles charmes.
Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de
la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de
l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint,
peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de
résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à
l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs,
et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale.
En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance
d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux
filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille
de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en
héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau
entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses
appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant
quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer
qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!
«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la
vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot.
Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus
chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus,
Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le
pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à
le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la
chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute
glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame.
Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui,
ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur
qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien
passé; mais il fallait obéir au devoir.
Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de
Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus
jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe
attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette
administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy
occupait l’emploi de chef de bureau.
Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative,
hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer
de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles
Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une
inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle,
qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage
implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et
leur trouver un épouseur.
M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles
étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée.
Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un
mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette
chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas,
saprejeu!
Cette même jalousie et cette commune fureur étaient du reste les deux
seuls points sur lesquels Mlles Irène et Corentine fussent d’accord.
Toujours en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles
passaient littéralement leur existence à se chamailler, à se bouder et
se raccommoder: c’était une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait
de règle, chose normale, naturelle et toute simple.
«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour Irène à son
beau-frère, qui l’engageait à se montrer plus conciliante et plus
douce. La vie est faite pour se quereller et se rabibocher: c’est le
plaisir, ça!»
Comme M. de Sambligny, quelque temps après, rapportait ce mot à son ami
Jourd’huy:
«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, combien de femmes, et
plus spécialement de vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent
que de chicanes et de querelles, de bouderies et de bourrasques,
suivies de replâtrages, de protestations de tendresse, d’amitiés
exaltées, folles et furibondes, un beau matin brusquement rompues, puis
non moins inopinément renouées le lendemain soir ...
—Oh! que si, je vous crois!
—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et sans raison avec tout le
monde, et elles ne peuvent rester seules: arrangez cela! Il leur faut
des relations, elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en peuvent
garder!
—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. Aussi, quoi que
disent ou que fassent mes belles-sœurs, jamais je ne les prends au
sérieux: impossible!
—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les vieilles filles possèdent
un fâcheux renom; quantité d’écrivains ont été durs pour elles, et,
généralement et malheureusement hélas! c’est justice. Il y a des
exceptions sans doute. Ainsi, moi, dans mon service, je n’ai pas à
me plaindre, et je connais plus d’une brave fille qui se dévoue en
secret et silencieusement à soutenir quelque parent âgé ou infirme,
à prendre soin d’un neveu ou d’une nièce orphelins; qui se prive,
pour remplir cette pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de
toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire même; qui en arrive
à compter avec sa nourriture, et économise sur son plat de viande ou
son dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est plus que de
l’estime, c’est de l’admiration qu’elles méritent. Mais, il y en a
d’autres, ah! mon ami, quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous,
on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur quel pied
danser. Vous les quittez allègres et souriantes, enjouées, gaies comme
pinsons, chantantes comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant
et éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une heure après,
mais une minute, une seconde plus tard, mornes, maussades, renfrognées,
hargneuses, agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence
magistralement barbelée, une doucereuse ou audacieuse mais atroce
perfidie, sinon à vous sauter au visage, comme chattes en démence. Ah!
je les connais, les paroissiennes!
—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce qu’on nomme
aujourd’hui de l’hystérie.
—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne fait rien à la chose; mais
le fait existe et il est indéniable. Méfiez-vous des vieilles filles,
mon cher Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, de leurs
lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, de leurs entêtements
aussi, leurs entêtements de mules!
—Combien de femmes ressemblent en cela aux vieilles filles, sont
comme elles têtues, fausses, fantasques, déséquilibrées, détraquées!
Toutes façonnées à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! Tu
perdras le genre humain!» Et elles se hâtent de le faire! Sans motif!
Uniquement parce que c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que
c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité!
—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, des filles d’Ève!
Mais ayez l’œil de préférence sur ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous
d’elles plus particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, a-t-on
remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité d’amour qu’il mérite:
les vieilles filles, qui n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou
qui n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... Mauvais signe dans
les deux cas, cher ami, conclut Jourd’huy, très mauvais signe!»
En maintes et maintes circonstances, Armand de Sambligny put vérifier
l’insigne justesse de cet avertissement.
Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène et Corentine,
furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, atteint et dépassé la
trentaine sans dénicher d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle,
en avait si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour comble!
Ah! on a vraiment bien raison de dire: il n’y a de chance ici-bas
que pour la canaille!—n’eussent imaginées et commises pour jeter
le désarroi dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait l’un
de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. Mais, à cause de sa
situation administrative, M. de Sambligny était tenu de sauvegarder
les apparences et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, qui
ne possédait aucune fortune personnelle et n’était plus de la première
jeunesse, avait tout intérêt à supporter le joug conjugal, si pesant et
odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle était attachée.
Il y avait au Crédit international, dans le service dont dépendait
Irène Rousselin et que dirigeait M. Jourd’huy, le service de la
Vérification et du Contrôle, une jolie fille très peu farouche,
qu’Irène jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de sa sœur,
et entreprit de lui colloquer comme maîtresse. Blonde et grasse, bien
portante, bien en forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée;
ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une belle fleur en plein
épanouissement, Mlle Henriette Pérignon formait un vif contraste avec
Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la taille svelte et élancée.
Henriette devait certainement être l’idéal, le type d’Armand,—ne
fût-ce qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement fût plus
accentué: c’est ce qu’Irène se dit et le raisonnement qu’elle se
tint. Quelques mots, prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent
d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs fois occasion de
rencontrer sa belle-sœur avec cette demoiselle Henriette, il n’avait pu
s’empêcher de lui faire compliment de sa compagne.
«Une bien belle personne, ma foi!
—N’est-ce pas?»