—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant le décolletage

aux femmes surannées et décrépites, cela ne signifie pas que je

l’encouragerais ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car enfin

où s’arrêtera cette manie de montrer sa peau? Il n’y a pas de raison

pour que les femmes, après s’être décolletées par en haut, ne se

décollettent par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?

—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage après le décolletage?

Mais je n’y vois, pour ma part, aucune difficulté ...

—Naturellement!

—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve posée tout à l’heure, que

la personne sera jeune, en beauté ...

—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez tout en plaisanterie

et en dérision, Séverin! N’empêche qu’il n’y a pas plus de motifs pour

exhiber un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une cuisse!

—C’est certain, et il y aurait même bien moins d’inconvénients, bien

moins de dangers, chère amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun

attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment et fort sensément

mistress ... cette étonnante Américaine, fondatrice de la Ligue contre

le décolletage. De là à proposer le décuissage, pour varier un peu ...

En ce qui me concerne, je ne m’y oppose nullement, encore une fois. Ne

vous gênez pas, mesdames!

—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la femme ...

—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, tonnerre

de Brest! ce n’est pas moi qui la rabaisse, Katia! Soyons sévères,

mais justes. Vous me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en

France en mission et invité à une soirée dansante, refusait d’entrer

dans le salon. A la vue de toutes ces dames en grand tralala, épaules

et gorges à l’air, il avait cru à une mystification; l’idée qu’on

l’avait introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, s’était

soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: «Non, je n’y tiens

pas ... Non, merci bien ... Pas ce soir.»

—La même idée pourrait venir à tout honnête homme. Voilà pourquoi il

faut rappeler les femmes, si longtemps déchues, perverties et avilies

par vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, au respect

d’elles-mêmes. Oui, respectez la dignité de l’être humain! Ne dévoilez

pas son corps, n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...

—Vous me disiez au début que la pudeur n’est qu’un préjugé, un vain

mot; que l’aspect d’une gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...

—A condition qu’elles ne seront pas découvertes tout exprès pour

allumer des désirs! Oh! je ne me contredis nullement, et vous vous

rendez très bien compte de mon raisonnement!

—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront toujours, des désirs,

et malgré vous, heureusement!

—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux que vous, oui!

—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, en pareille occurrence.

Il suffit que cette gorge soit blanche, ferme et rondelette,

appétissante ...

—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! Toujours la

sensation physique, jamais le sentiment! Toujours la femme considérée

au point de vue animal ...

—Comme la gentille petite caille bien dodue, bien ...

—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!

—Je l’espère!»

Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia Mordasz avait

apprêté deux tasses, et versé l’eau bouillante dans la théière.

«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi aussi, ajouta-t-elle

avec un sourire, j’ai les pieds rivés au sol, je suis la proie des

grossiers appétits! Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»

Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes cigarettes, où elle

puisa à son tour.

Un petit balcon, protégé par un store de toile bise à rayures rouges,

s’ouvrait devant la fenêtre de cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir,

après que Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, à portée

de leurs mains.

Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de traduction auquel

s’adonnait Veyssières et dont il avait apporté plusieurs fragments.

Il remit ces feuillets à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec

soin, lentement, s’interrompant de temps à autre pour questionner

l’auteur, lui soumettre une objection, ou provoquer telle ou telle

correction.

Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet

de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle

Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure

étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les

rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à

droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides.

De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient

hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des

fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de

nombreux locataires échelonnés aux divers étages.

A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à

les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait

dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer.

A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages

d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme

travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le

goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou,

s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile,

c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on

l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples,

qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie,

hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient

dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous

les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même,

l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine,

avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de

ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et

l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille

plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme

si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine,

selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il,

qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait.

«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!»

Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la

vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».

Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier

étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette

de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia

avait baptisée «la Petite Sans Cœur».

Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de

venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman.

Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil

régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et

dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et

particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée

de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou

empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou

bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le

même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre.

Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, de ce petit

crampon! Comme elle aurait voulu le voir au diable! Quelles torgnoles

elle lui administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!

«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»

«Quitte plus tard, dans quelques années, comme le disait un jour Katia

à Veyssières, à trafiquer d’elle et vivre de son inconduite. Patiente

donc un peu, imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à venir,

estropier ta petite vache à lait, écloper ta future cocotte aux œufs

d’or! Notez bien, mon ami, qu’on s’est déjà plaint au commissaire de

police des violences que cette femme prodigue à sa fille. «Il faut

bien que je la corrige, a-t-elle répondu. Elle est vicieuse jusqu’aux

moelles, cette enfant!» Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable

pour cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien mes «Mort

aux Gosses» ont raison, allez!»

De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres de Katia Mordasz,

dans l’étroit bâtiment en saillie sur le jardin, se trouvaient «les

Préhistoriques»: c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de

petites gens, dont elle apercevait très distinctement, de son balcon,

l’intérieur et les allées et venues.

Le premier ne se composait que du mari et de la femme, tous deux

septuagénaires et courbés par l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée

et comme desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de rides, le

menton en galoche, invariablement coiffée toutes les après-midi d’un

large bonnet tuyauté, de blancheur irréprochable, qui encadrait très

gracieusement sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours correctement

rasé, le teint couleur brique, les yeux abrités derrière des lunettes

d’acier, marchant avec lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans

doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, un journal à

la main, vis-à-vis de sa compagne. Durant des heures entières, il lui

faisait la lecture, tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques

besicles, elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les aiguilles d’un

tricot. Parfois, les soirs d’été, ils sortaient, s’en allaient bras

dessus bras dessous ... Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le

boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient de même, cahin-caha

et clopin-clopant.

Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, si débiles, frêles

ou malingres, ils avaient conservé, dans l’expression de leur

physionomie, quelque chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits

yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages s’éclairaient

d’un bon sourire, calme, placide et serein: ils se racontaient sans

doute une aventure de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre

telle joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, ceux-là, de

s’être jamais demandé si c’est l’homme qui est supérieur à la femme,

ou bien, au contraire, si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils

s’étaient unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé leur

vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, à s’entr’aider et se

fortifier, tout uniment et simplement, pour supporter le mieux possible

les chagrins de l’existence, et en savourer aussi de leur mieux les

trop rares beaux jours.

«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia Mordasz. On n’en fait

plus comme ça!

—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait Veyssières.

La race en est éteinte!

—Ce sera autre chose!

—Qui ne vaudra pas cela!»

L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait le dernier étage de

cette aile de bâtiment, avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par

abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, y grouillaient;

la femme, une solide boulotte, encore fraîche et accorte, était

toujours en train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et façonner

un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier chez un entrepreneur du

voisinage, s’en allait à sa besogne dès la pointe du jour, revenait

à midi pour manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne

réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout comme une autre, sa

compagne aurait pu se débarrasser de ses poupons, en les expédiant en

nourrice et _ad patres_, et se caser dans un atelier, un magasin ou un

bureau quelconque: elle avait préféré garder près d’elle tout son petit

monde et se consacrer à lui. Le logement n’était cependant pas des

plus vastes, loin de là: il ne se composait que de deux pièces et une

cuisine: on y semblait à l’aise pourtant et très heureux.

«Tant que je posséderai le plein usage de mes membres, je ne permettrai

jamais à ma femme d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa

place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à un de ses amis

l’époux de cette mère Gigogne, le père de toute cette smalah.

Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, que ces

paroles allèrent retentir aux oreilles de Katia et de Veyssières, assis

l’un près de l’autre sur le balcon.

«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous entendez de quelle

façon s’expriment ces maris? se récria Katia. Toujours ils prétendent

commander, être les maîtres!

—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs chères moitiés, quand

celles-ci font mine de regimber.

—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!

—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle; loin de lui

déplaire, les horions et raclées font partie de son programme de

tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement indispensable ...

—Taisez-vous donc!

—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. Ne faites pas

l’ignorante: je ne vous apprends rien de nouveau.

—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation en personne.

N’est pas exalté qui veut, mon cher! Ainsi, vous ...

—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis incapable de le

devenir, oui, hélas! C’est là une de mes nombreuses infériorités. En

revanche, je ne proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou d’Héricourt,

dans leur monomanie d’équivalence des sexes ou d’égalité à tout prix,

que la femme n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être fécondée,

qu’elle possédera prochainement tous les attributs physiques de la

virilité, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus de femmes sur terre, ce que

je regretterai pour mon compte infiniment.

—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...

—Biscornues?

—Mais c’est une femme de cœur, de grand cœur!

—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer les

coups, cela, et je vous assure qu’elle est servie à souhait, on ne peut

mieux tombée, avec le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné,

l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous savez le mot qu’on

lui attribue, à ce citoyen? «Les femmes sont comme les côtelettes:

plus on tape dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire

Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!

—Méchant!

—Est-ce que les sévices et corrections, chez vous-même, dans votre

sainte Russie ...

—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.

—Comme Lodoïska?

—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, errante et sans patrie,

je me réclame de mon pays d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement

et peut-être uniquement parce qu’il est opprimé, parce qu’il est

dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai toujours, tant que je

conserverai un souffle de vie, toujours, vous le savez bien, Séverin,

pour le faible contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour la

victime contre le bourreau, pour le spolié et l’immolé contre le voleur

et l’assassin,—pour la Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour

l’Irlande contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée Pologne,

toute morcelée, déchirée et saignante, contre la toute-puissante et

très sainte Russie, votre auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes

ne se prosternent que devant la force brutale et devant le succès,

le succès bête, inique, ignoble et infâme; s’il vous convient, à

vous, prétendu sexe fort, de donner l’exemple de la faiblesse et de

la bassesse, de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux

faibles femmes, et principalement à celles que vous appelez des folles,

comme Elvire Potarlot et comme moi, de protester bien haut, et de vous

huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il est propre, votre

gouvernement, messeigneurs! Je comprends que vous en soyez fiers, et

que vous le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. Vous me

disiez, ou vous alliez me dire, qu’en Russie, les femmes du peuple et

les paysannes surtout jugent de l’amour de leurs maris par le nombre et

la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?

—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez chaque moujik,

raconte-t-on, un fouet ou knout toujours provisionnellement suspendu au

chevet du lit conjugal, à côté des saintes icônes.

—Et un proverbe russe affirme que «l’homme sage bat sa femme: seul, le

monstre bat sa mère».

—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon nous avait

avertis qu’«une bonne correction vaut mieux aux femmes qu’un collier de

perles».

—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le bout du doigt! Mais vous

l’interprétez drôlement!

—C’est le truchement de la sagesse.

—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous vous étonnez qu’en

Russie et ailleurs, poursuivit Katia, la femme ne se rebiffe pas contre

la violence, qu’elle la subisse même avec empressement, avec une sorte

de fierté et de délice ... Mais, mon ami, réfléchissez donc que voilà

des siècles et des siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à

l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre, elle a perdu,

en maint endroit, la notion d’elle-même, de sa conscience et de sa

dignité. Nous sommes là quelques-unes pour essayer de la lui redonner.

—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette mère de famille,

cette mère Gigogne ... Vous savez qu’on vient encore d’arrêter pour

vagabondage les deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre

illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?

—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! Est-ce que le soldat qui

fait le coup de feu à la frontière peut en même temps veiller sur son

foyer?

—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient nullement aux femmes.

—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne convient pas aux femmes

qui ont une cause à défendre et des combats à livrer.

—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants ne comptent pas

beaucoup pour ces dames de l’Émancipation, et que les leurs tournent

généralement de travers, comme les enfants mal élevés, peu soignés et

abandonnés à eux-mêmes. La fille de Mme Nina Magloire s’est conquis

au Moulin-Rouge l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: c’est

une de nos plus éminentes chorégraphes et cascadeuses. Mme Clotilde

Lauxerrois n’a pas moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles

ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit sentier de la vertu.

Mme d’Escars, dont l’héritière, sous le nom de Bath au Pieu, fait les

délices ...

—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, Mme Lauxerrois, Mme

d’Escars, aussi bien qu’Estelle de Bals, auraient plus sagement agi en

s’abstenant de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun doute.

Tant que la société ne sera pas autre, plus normalement aménagée, plus

équitablement constituée, tant que le servage, le désordre et la misère

seront le lot inéluctable et fatal du plus grand nombre, est-ce donc à

accroître cette quantité de malheureux que nous devons nous complaire?

—La fin du monde alors?

—Sa transformation, mon ami, l’avènement de la justice: voilà ce

que nous poursuivons. Et qu’importe que Mmes Magloire, Potarlot,

Lauxerrois, de Bals, d’Escars, Bombardier ...

—Toute la fine fleur de l’Émancipation!

— ... aient mené ou mènent une vie agitée ...

—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris et à leurs enfants.

—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris ni enfants. Toutes

auraient dû rester libres.

—Comme vous?

—Comme moi.

—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, à l’abri des

tentations ...

—Laissez donc!

—On n’est pas de bois. Demandez un peu à Mme Angélique Bombardier ou à

Mme Nina Magloire si ...

—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien contre le dogme. L’apôtre

peut être indigne, la doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.

—D’accord! Cependant si ces défaillances sont communes aux douze

apôtres? Un bon cheval peut broncher, mais toute une ...

—Encore quelque gracieuseté!

—Avez-vous jamais compté, Katia, combien il y a de divorcées ou

d’irrégulières dans votre camp?

—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses et ces

tristesses, et je regarde plus loin et plus haut. Je sais que beaucoup,

beaucoup d’entre elles ont souffert ...

—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia Veyssières. Vous ne

voyez jamais qu’elles: permettez-moi de considérer un peu leurs maris

ou leurs amants et leurs enfants. A elles la palme pour mener mauvais

ménage, jeter chez elles et autour d’elles le trouble et la honte, la

désolation et le désespoir, galvauder leur progéniture ...

—_Sursum corda_, encore une fois! Nous sommes dans une époque de

transition, une époque de conflits et de luttes ...

—On peut en dire autant de toutes les époques.

— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des morts. La

victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il faut que des générations

entières paient de leurs souffrances et de leurs deuils le bonheur des

générations futures. C’est le cas de ces femmes, de ces généreuses

combattantes, dont vous évoquez si volontiers les tares et les

malheurs. Qui se souviendra de ces menus détails, de ces insignifiantes

et imperceptibles taches, lors du triomphe final?

—En attendant, je plains de tout mon cœur ceux de mes contemporains

qui se trouvent accrochés ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.

—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce serait votre châtiment.

—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme vous, Katia; je suis

partisan résolu du célibat ... peut-être pas tout à fait pour les mêmes

motifs: non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous sommes,

vous venez de le dire, dans une époque de transition, je crois qu’il

vaut mieux s’abstenir, jusqu’à des temps meilleurs.

—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez beau faire, vous

n’empêcherez pas cet avènement.

—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, chère amie, de

l’éclosion de cet âge d’or?

—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous sommes le progrès ...

—Euh! Euh!

— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous socialistes,

communistes, anarchistes, nihilistes, peu importe! Nous appartenons

tous et toutes à la même immense armée ...

—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet!

— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres

et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou

non, mon bel ami, l’avenir est à nous!

—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et

toujours des pauvres parmi nous.

—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces

pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur

défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches

...

—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie

et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice!

—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami,

si ce n’est ceux qui le possèdent.

—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la

propriété ...

—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du

monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi,

aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint

Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou

l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort

il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien,

bien pis encore.

—Vous n’y allez pas de main morte!

—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale

actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité,

le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus

astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur

aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement

d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu

malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les

dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables,

sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des

citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon

expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de

bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et

à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de

rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ...

Émancipées · 第 6 / 23 段