—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A

l’amour libre!

—A l’amour libre! Bravo!

—A l’émancipation complète et définitive ...

—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...

—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi,

tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les

autres, les laides et les bégueules, je m’en ...

—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah

oui! Ça vaut mieux ...

—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos

associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ...

—Évidemment!

—Mais oui!

—A la santé de nos associées!

—De ces aimables complices!

—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...

—Aux petits soins ...

—Tout ce personnel d’élite!

—A Nantel aussi! Pour le remercier!

—C’est bien le moins ...

—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel!

—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M.

le secrétaire-trésorier.

Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel

se leva de table et donna ainsi le signal du départ.

IV

Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant

de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui,

depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine,

d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage

venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École

normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au

_Libéral_, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors

de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et

particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil

des _Chants nationaux_ des peuples de l’Europe, il avait entrepris un

vaste ouvrage sur les _Légendes du Nord_, les anciennes traditions

polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire,

la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était

d’un grand secours pour ce travail.

C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour,

bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements

d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au

bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres

qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue

très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul

agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une

cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que

l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le

palier de l’escalier.

Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un

attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même

temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses

oreilles.

«Ohé! Ohé! les soûlardes!

—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein?

—Qué cuite, la Desroche!

—Qué cocarde! Oh là là!

—Eh! les poivrotes!

—Ohé! Ohé!»

C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine

ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série

de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir

debout et traçaient les plus capricieux zigzags.

«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!

—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le

dirait!

—Mais oui!

—Oh là là!

—Eh! les pochardes!

—Eh! Ohé! Ohé!

—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame Birot?

—On a sa pistache, sa p’tite pistache!

—Eh! la Desroche!

—La Birotte!»

Tous les polissons du quartier s’en donnaient à cœur joie et ne

cessaient d’apostropher et harceler les deux femmes.

A chaque instant la Birotte s’embarrassait les pieds dans sa jeune

progéniture et manquait de s’étaler sur elle.

«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!

—Eh! m’ame Birotte!»

M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future mère, ne se

faisait pas faute de répondre et d’invectiver à son tour tellement

quellement contre tous ces vauriens.

«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?

—Enfants de chiennes!

—Sales races!»

Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait cahin-caha sous

la voûte de la maison, un choc se produisit: la Birotte trébucha dans

son rejeton, et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche avait eu

la chance de se trouver près du mur, et elle y restait adossée, les

bras flasques, l’œil hagard et vitreux, le ventre en avant, énorme et

rebondi, grotesque et cynique, comme une grosse outre pleine à éclater.

Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à se relever. Ce

dernier, qui avait certainement pris part aux libations maternelles,

n’avait même pas la force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.

«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, pour les remercier sans

doute, aux complaisantes personnes qui étaient venues à son secours et

l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous n’ savez pas c’

que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! Est-c’ que vos hommes ne lichent

jamais un coup d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça peut

arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait que les hommes qui

... qui auraient l’ droit d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait

drôle! Est-c’ que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou sous

l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends pas c’ qu’i’ jaspinent, ma

fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu,

hein? Si c’est pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as tout d’

même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là là! L’ cochon qui t’a fait ça

... Oh! vrai! vrai!»

Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la Birotte, le petit Birot

et la Desroche étaient parvenus à gravir les premières marches de

l’escalier et avaient disparu.

Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds barraient le

passage, s’était arrêté à quelques pas de la voûte, devant la boutique

d’un petit horloger, qui, debout sur le pas de sa porte, discourait

avec véhémence, levant à tout instant les bras au ciel, grondait,

objurguait et s’indignait.

«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par semaine, voilà le

spectacle que nous avons! Une femme, une mère de famille, qui ne fait

que s’enivrer! Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est avec

Mme Desroche, cette malheureuse ...

—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! objecta en ricanant

la marchande fruitière, sa voisine de gauche.

—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? Mais, raison de plus,

puisqu’elle est enceinte ... Ah! c’est du propre! Dans sa position!

Une femme qui n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans,

cette petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous demande un

peu à quoi pensent nos députés, tous nos représentants! Oui, à quoi

pensent-ils? Au lieu de se chamailler entre eux, de perdre leur temps

à un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux de veiller

à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher tout ce criminel

dévergondage, commencer par s’opposer à cet envahissement des marchands

de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des mastroquets!

Partout! Partout! Et qui est obligé ensuite de soigner tous ces

ivrognes et ces alcooliques? Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est

nous, bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il pas là une

aberration? Et voici les femmes qui s’en mêlent à présent! Ah! là là là

là!»

C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger semblait s’adresser

de préférence: d’après sa physionomie distinguée et sa mise élégante,

il le jugeait sans doute plus capable de le comprendre, d’entrer dans

ses vues, et il avait fait choix de cet auditeur parmi la foule des

assistants.

Veyssières connaissait du reste de réputation le père Jean-Louis:

Katia lui avait, à diverses reprises, parlé de ce loquace maniaque, de

ses tirades politiques, économiques et sociales, du double dada qu’il

enfourchait sans cesse: «Trop de députés! Trop de mastroquets!» et il

n’était pas fâché d’ouïr et contempler le monstre lui-même.

Celui-ci clabaudait de plus belle:

«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité entre l’homme et la

femme devant la boisson, pas plus que devant l’amour! Je raisonne

pratiquement, moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y a

que cela de vrai et de probant. Un garçon peut faire toutes les farces

possibles et imaginables sans risquer de rentrer au logis avec quatre

oreilles, tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter six.

De son côté, un ivrogne ne cause de dommage qu’à lui, à sa santé et à

sa bourse; mais une ivrognesse, qui a des mioches à la mamelle, ou qui

est enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! Les femmes, ça

devrait être sacré, voyez-vous! Celles qui ne savent pas se respecter,

qui se boissonnent et se roulent dans la boue, comme cette Birotte, eh

bien, il faudrait les en empêcher de force, monsieur! Oui, de force!

C’est très beau, vos idées de liberté; mais quand une femme a un enfant

dans le ventre et que vous la laissez se galvauder comme ça, s’emplir

d’alcool ...

—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta un loustic. Ça le

conserve comme dans un bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»

L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.

«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, monsieur, continua-t-il

en se rapprochant de Veyssières, qui, décidément, acquérait de plus

en plus son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la Chambre,

bien trop! Comment voulez-vous que cinq cent quatre-vingts et plus,

autant dire six cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément,

convenablement, faire de bonne besogne? Pas possible, monsieur! Ça ne

fait que du boucan!

—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en souriant, par politesse.

—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien trop vrai! Six cents

députés! Quelle discipline peut il y avoir?... Avez-vous remarqué que

les affaires ne marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, que

quand ces messieurs du Parlement sont absents, sont en vacances?

—Eh! eh!

—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce qu’on nomme leurs

sessions, tout chacun, d’un bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout

le monde soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»

—Oh! oh!

—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que nous ayons un fardeau

de moins à traîner. Il y a deux choses, voyez-vous, monsieur, deux

choses qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne cesse

de le répéter: c’est le nombre de nos représentants et le nombre des

marchands de vin. Mais voilà! Ça se tient. Ce sont les marchands de vin

qui font les élections, qui sont tout; ce sont les rois de l’époque ...

avec les députés. Je me suis laissé dire par un de mes clients, qui est

un homme instruit, monsieur, un professeur de l’Université, que notre

siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». Autrefois, il n’y a

pas trente ans, on ne voyait pas de femme aller prendre son absinthe ou

siroter son petit verre devant le comptoir; maintenant, des moutards,

des polissons ... Tenez, justement, voilà la petite Birotte ...»

Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit par ladite fruitière,

Mme Paquin, qui interpellait une gamine d’une douzaine d’années,

sordidement vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, les

cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et maladif, l’œil vicieux,

hardi, insolent et sournois.

«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu aurais aidé ta mère à

remonter.

—Elle était encore _mûre_?

—Un peu, mon neveu!

—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ presse!

—Où vas-tu encore aller traîner?

—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ vous répondrez?

—Que tu es une malhonnête.

—Zut!»

Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, Mlle Octavie Birot tailla

ce qu’on appelle une basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les

talons.

«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, des morveuses comme

ça!» s’écria Mme Paquin.

Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières aux œuvres

pies, gentillesses et prouesses de Mlle Octavie, _vulgo_ Tavie.

«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir une enfant

pareille, monsieur, je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de

la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les vices réunis, une

horreur, que cette gamine! Elle est du reste à bonne école avec sa

mère! Ça se pocharde ensemble ...

—Déjà?

—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et

si ce n’était que ça! Tenez, nous avions là-haut, au second, à cette

fenêtre du coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur fort

bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... Jamais la moindre

histoire sur son compte, jamais rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait

condamner à cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?

—Mais si la moralité de cette enfant est aussi suspecte que vous le

dites, comment les juges n’ont-ils pas tenu compte ...

—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a découvert ... Qui aurait

pu supposer qu’une gosseline de dix ans, car elle n’avait que ça,

était déjà aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçu de

ses tours. Trois mois auparavant elle avait débauché deux galopins du

quartier, deux frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge

l’a surprise il y a quinze jours dans la cave avec son petit garçon,

un moutard qui n’a pas encore fait sa première communion; elle a

administré à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et n’a pas eu besoin

pour cela de lui retrousser les jupes ... Ah! nous vivons à une drôle

d’époque, monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux qu’on

fabrique encore par hasard, c’est de la fichue graine!

—Tous ne ressemblent pas à cette fillette.

—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je pourrais vous en dire

long, allez, sur les mœurs des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui

est institutrice dans les écoles communales, et qui me raconte souvent

ce qui se passe autour d’elle ... Ah monsieur! On n’a jamais vu telle

corruption!

—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, c’est qu’on a dit

cela de tout temps; c’est que, depuis que le monde est monde, on n’a

cessé de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a toujours eu

la fatuité de se croire plus corrompu que son prédécesseur. De ce

train-là, nous serions devenus tellement vicieux, tellement abjects et

pourris à présent, que ...

—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! repartit triomphalement

le père Jean-Louis. Nous sommes tombés au dernier degré ... C’est

l’alcoolisme, monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme et les

politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire que, de tout temps ...

Non, monsieur, mille excuses! Jadis on ne buvait pas d’alcool!

—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, semblable au picador

devant le taureau, s’amusait à aiguillonner ce brave homme, déjà de

nature si exalté et de lui-même si languard,—permettez! L’alcool a du

bon. Seuls les peuples qui en consomment, et beaucoup, sont des peuples

forts.

—Comment, monsieur!...

—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! Les races sobres,

au contraire, sont des races débiles et déchues, des races finies. Les

Turcs vous le prouvent, les Espagnols aussi.

—Mais alors ...

—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, je m’en aperçois, besoin

de réfléchir ...

—Je vous avoue, en effet ...

—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en recauserons. J’ai bien

l’honneur ...

—Monsieur, au plaisir ...»

Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, qu’il laissait

tout désorienté et ahuri, reprit son chemin et gravit l’escalier qui

conduisait chez Katia Mordasz.

La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, et la fine tête de

la vierge nihiliste apparut dans l’embrasure.

«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, dit-elle en s’effaçant

devant son visiteur. Je finis de m’habiller: vous m’excuserez ...

—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!

—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu femme!

—Tout le contraire d’une coquette,—et je le déplore!

—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura toujours de trop, de

ces poupées ... Une triste engeance!»

Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait moins à une

femme qu’à un gracieux éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas

encore revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à peine;

la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, châtain clair,

presque blonds, étaient coupés courts et divisés par une raie sur

le côté,—tout à fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très

légèrement relevé à son extrémité, décelait la hardiesse et une

invincible ténacité; la bouche était petite, délicatement dessinée; les

lèvres minces, comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on,

d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, ombragé de longs cils

d’or, resplendissait de candeur et de générosité, d’insouciance et

de témérité. Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et

principalement dans l’acuité et la sereine effronterie du regard, aussi

bien que dans l’éblouissant éclat du teint,—un teint rappelant cette

neige rose qu’on voit briller aux plus hauts sommets des montagnes,—je

ne sais quoi d’anormal et d’exotique: à première vue, on reconnaissait

la femme du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou une Suédoise.

Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une main d’une incomparable

perfection, une main toute menue, toute mignonne, à la fois fine

et potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration de

Veyssières, et n’était certainement pas étrangère au plaisir qu’il

goûtait près de la jeune Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur

lui. Il était encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible aux

charnelles considérations, si attaché à la vile matière!

Sans paraître en rien troublée par la présence de ce mâle qui reluquait

malignement ses épaules et ses bras, Katia Mordasz terminait sa

toilette, et, tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie

jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer contre la vanité et la

futilité féminines et maints préjugés et mensonges des peuples dits

civilisés.

«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, qu’est-ce que c’est? N’est-ce

pas là un mot tout à fait vide de sens?

—Mais non, je vous demande pardon, répliqua Veyssières. La pudeur a

sa raison d’être ...

—Allons donc!

—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce n’est pas si sot d’avoir

inventé cette réserve et ces précautions. Nous avons, comme l’a si

ingénieusement constaté le grand poète Sully Prudhomme, le mérite et le

plaisir d’être:

Le seul des animaux qui se soit fait des voiles

Pour jouir de la nudité.

Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions plus, n’y

prêterions plus attention.

—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas mieux mille fois?

Comment! c’est uniquement pour tenir les sens en éveil, attiser la

lubricité, comme aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a été

inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment nobles et fortes, n’ont

que du mépris pour de pareils expédients. Elles n’éprouvent de même

que du dégoût pour ces misérables créatures, qui, précisément afin de

provoquer des désirs, de faire, selon votre locution et celle du poète,

jouir de leur nudité, exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles.

Fi donc!

—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! repartit Veyssières.

Il y en a, et je suis du nombre, à qui ne répugnent nullement ces

exhibitions et étalages, au contraire!

—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien d’élevé ...

—Est-ce que nous ne sommes pas doués des mêmes besoins que les

animaux, des mêmes appétits, astreints aux mêmes nécessités?

—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?

—La raison et l’intelligence me servent justement, chère amie, à

étendre et perfectionner ces besoins, à varier, émoustiller et raviver

ces appétits, à savourer en un mot, par tous mes sens, tous les

plaisirs de la vie.

—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux pour mon compte, riposta

Katia: comprendre et se dévouer.

—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!

—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce n’est qu’en s’appliquant à

faire le bonheur des autres qu’on réussit à faire le sien.

—D’accord, mais ...

—C’est cela seul qui peut relever l’existence, l’ennoblir, l’épurer,

rendre la vie digne d’être vécue.

—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien et salomonien

Veyssières, et, je vous l’avoue, c’est de la reconnaissance, une

réelle et très sincère reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux qui

m’amusent, pour toutes celles qui essayent de me réjouir la vue, entre

autres, pour toutes ces avenantes et obligeantes dames ou demoiselles,

que vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables

créatures, qui veulent bien m’initier aux charmes de leur buste, m’en

laisser admirer la blancheur, l’éclat, le modelé ...

—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les cœurs! Soyez donc un

homme!

—Justement! C’est parce que je suis un homme, chère amie, que

j’éprouve ces charnelles sensations. Le décolletage ne me déplaît

nullement, et je ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe

jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux et de scandaleux,

pourvu toutefois—ah! voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit

digne d’être montré, que la complaisante et généreuse personne soit

suffisamment jeune, bien faite, bien en chair, tout à point ...

—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une caille que vous allez

découper?

—C’est cela.

—Vous parlez des femmes absolument comme d’un animal qu’on apprécie

selon sa carnation et sa vigueur.

—Oui. Je les apprécie à mon point de vue d’homme, de mâle. Car, c’est

surtout physiquement, notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.

—Physiquement?

—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et agaceries de la femelle,

la coquetterie féminine, ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...

—De feindre et de mentir? interrompit Katia. La coquetterie, elle

m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, m’écœure. Je l’exècre et

l’abomine, comme j’abomine toute imposture et tout mensonge.

—Il y en a de permis, insinua Veyssières.

—Les femmes! On les dirait nées tout exprès et exclusivement

pour mentir! Leurs cachotteries, leur hypocrisie, leurs faussetés

continuelles, qui sont, comme leurs bracelets et leurs boucles

d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, me

répugnent et me révoltent. Ah! comme je me sens peu de leur sexe!

Voyez-les toutes s’efforçant de dissimuler leur âge, mentant toujours

et toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, s’ingéniant à

demeurer jeunes, à le paraître ...

—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout pour elles! Elles ne

s’y trompent pas!

—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs fards, leurs

cold-creams, leurs teintures, tous leurs onguents et engins? Toujours

tromper! Toujours mentir!

—Baste! Ça ne fait de mal à personne.

—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! Comment! Vous ne

trouvez pas hideuses, abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées,

déplumées et décaties, bonnes à mettre en terre, qui s’acharnent à

faire les jouvencelles, se barbouillent de rouge et de blanc, se

peinturlurent, s’émaillent, se plâtrent, se truquent des pieds à la

tête, osent se décolleter? Horreur! Horreur!

—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être d’accord, mais cette

fois ...

—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits si sensuels et tant

d’attraits pour la plastique, les hommes, qui se sont réservé le

monopole de la fabrication des lois, devraient bien en faire une pour

contraindre toutes ces guenons hors d’âge, ces squelettes vivants, ces

momies, à ne porter que des robes montantes!

—C’est ce que demandait dernièrement encore, dans une de ses

chroniques, notre ami Chantolle.

—J’ai lu l’article.

—Voyez, comme nous nous entendons, comme nous marchons d’accord!

Émancipées · 第 5 / 23 段