le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en
effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien
insuffisant ...
—Oh oui!
— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait,
c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient
admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les
embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à
tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ...
—Comme à Corinthe!
—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce.
—Ils s’y entendaient, ceux-là!
—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient
d’eux ...
—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté
...
—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit
Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ...
—Très chic, les Japonais!
—S’entendant en plaisirs ...
—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...
—Possédant des goûts très raffinés ...
—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal
bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas
oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les
éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la
cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture
...
—La propreté!
—D’abord!
—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones!
—Il paraît!
—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se
distinguent ...
—Frédéric Soulié aussi l’a dit.
—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ...
—Ce qui prouve ...
—Oui, la propreté avant tout!
—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida.
—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!
—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!
—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur
Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une
grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science,
une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable!
—Assez, Lesparre!
—Arrêtez-vous!
—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!
—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous
dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques
Japonaises dans Paris!
—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.
—Moi aussi, déclara Ferrero.
—Nous tous l’appuyons.
—Vous entendez, Nantel?
—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en
conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler?
Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...
—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida.
—Silence! Silence!
—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement
Veyssières.
—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes,
la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à
distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques
feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes.
C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais
autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le
faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci,
et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ...
—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux.
—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.
—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières.
—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le
constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames
de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que
passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et
pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce
renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du
prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»
La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se
trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de
trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers,
au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.
Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque
associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les
jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième,
leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou
immorales.
Le livret débutait ainsi:
══════════╤══════════════════════╤═════════════════════════════════╕
│ │ │
Morel │Rue de Provence, 151. │ Tous les jours jusqu’à │
│ │4 h. (Les dimanches exceptés: │
│ │cette exception est de │
│ │règle générale et s’applique │
│ │à tous les paragraphes suivants.)│
│ │ │
Thiébault │Rue de Suresnes, 69. │ Mercredis et samedis soir, │
│ │à partir de 9 h. │
│ │ │
Lucy │Rue Bleue, 92. │ Tous les jours jusqu’à │
│ │5 h. │
│ │ │
│ │ │
Palmyre │Rue Pigalle, 41 bis. │ Tous les jours de 2 h. à │
│ │7 h. │
│ │ │
│ │ │
Duval │Rue Lavoisier, 52. │ Tous les jours après-midi. │
│ │ │
│ │ │
│ │ │
Irma │Rue Baudin, 70. │ Mardis et vendredis de │
│ │3 h. à 7 h. │
│ │ │
Fanny │Rue Lamartine, 58. │ Tous les jours jusqu’à │
│ │5 h. │
Etc. │ │ │
══════════╤═══════════════════════════════════════════╕
│ │
Morel │ Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; │
│belles dents (pas fausses); bonne fille; │
│trop causeuse. │
│ │
Thiébault │ Jeune, petite, mince, brune; très │
│passionnée; pied d’enfant. │
│ │
Lucy │ Jeune, blonde; forte poitrine; hanches │
│accentuées; taille fine; beaucoup │
│d’entrain et de bagou. │
│ │
Palmyre │ Négresse, mûre; taille et ampleur │
│moyennes; bébête; lourdaude; grande │
│fumeuse et buveuse d’absinthe. │
│ │
Duval │ Trente ans; brune; très forte poitrine, │
│mais taille épaisse; l’air toujours │
│endormi (alcoolique??) │
│ │
Irma │ Mûre, grande, svelte, brune; très │
│gaie. │
│ │
Fanny │ Mûre, mince, élancée; très belle │
│chevelure rousse (pas teinte). │
Etc. │ │
«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de
Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet,
expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet
...
—Cardinal?
—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache,
de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout
simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont
naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers;
elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à
ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros
qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux
noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»
A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette
adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la
terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de
grands yeux noirs ...
«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre
les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite
tous les hommes de mufles.
—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta
Herbeville.
—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier.
—Si elle possède des talents ...
—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite,
pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous
fourrer des femmes maigres!»
Roger de Nantel de protester aussitôt:
«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah!
sapristi, non! Peut-on dire ...
—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous
savons tous gré, Nantel ...
—Ce sacré Magimier!
—Jamais content!
—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les
fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y
attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie
à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les
quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ...
—Mais oui!
—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a
deux ...
—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites,
Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi,
croyez-le ...
—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage,
mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt
collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ...
Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il?
—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député.
—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!
—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend
par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces
petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien
portante ...
—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le
sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis
XV à propos de la jeune Marie-Antoinette?
—Non. Allez-y! cria Chantolle.
—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV
l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait
devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé
cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de
très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le
front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge?
interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas
pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot,
Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a
de plus important ...»
—Pas bête!
—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi
profonde expérience, dit Magimier.
—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui
avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain,
qu’«une femme sans tetons ...»
—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida.
—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une
femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!»
—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.
—A la bonne heure!
—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas
...
—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les
neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un
brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque
d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain.
Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les
éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous
le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les
femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste!
—Bravo, Ravida!
—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés,
ajouta Jourd’huy.
—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le
peintre Ravida.
—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit
Sambligny.
—Le corset ... et la _tournure_! compléta Jourd’huy.
—Oui! et la _tournure_!
—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ...
—Vous pouvez, Magimier!
— ... sa vocation, c’est d’être grasse!
—Très bien! Très bien!
—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...
—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a
fort congrument noté je ne sais plus quel poète:
Et la grande Déesse aux yeux impurs,
Cypris, n’aime que les fruits mûrs!
—C’est cela, Chantolle! Parfait!
—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque
de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont
qu’à se montrer, elles triomphent!»
—Eh oui! Très vrai! Bravo!
—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous
disons, mon ami, insinua Magimier.
—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante
sveltesse, une certaine souplesse ...
—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta
Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux
grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...
—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses
jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.
—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement,
dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police,
on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet
établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant
pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles
grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh
bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.
—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle,
il n’y a rien d’étonnant ...
—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que
celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la
police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant
se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse
et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de
peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres.
Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des
mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien
entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de
ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle
possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par
exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal,
tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres
intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ...
non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais
une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et
bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse
femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir
de faim.
—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure
Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher
sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...
—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes,
insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais
ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ...
—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que
les autres, acheva Sambligny.
—C’est cela! fit Brizeaux.
—C’est cela! C’est cela!
—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers,
recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ...
N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny.
—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ...
—Vous avez un idéal? demanda Nantel.
—Magimier qui a un idéal!
—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal!
—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique,
l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte
Angélique ...
—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon
idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de
femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable,
pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de
l’existence ...
—Heureusement!
—C’est le plaisir!
— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple,
désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes,
aspirer à une mauviette après une série de boulottes ...
—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua
Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample
nappe de chair vive ...
—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.
—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt.
— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien,
Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de
sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande
et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et
satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des
épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et
flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de
mon sujet.
—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête.
—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.
—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le
catalogue!
—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des
Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique
indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système
d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus
cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux
qu’aux seins et aux hanches ...
—Le corset et la _tournure_! interrompit de nouveau Jourd’huy.
—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais,
rappela Sambligny.
— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8,
quoi, encore un coup! acheva Magimier.
—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les
hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios,
cher aux Grecs ...
—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains
mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...
—Moi, ce sont les pieds.
—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un
pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ...
—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes
devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour
Casanova.
—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur,
répliqua Nantel.
—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant
attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez,
poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez
mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs
endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit
Holopherne: _Et sandalia ejus rapuerunt oculos_ ...
—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes,
trop grandes, excessivement hautes et sveltes ...
—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest
Feydeau ...
—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en
chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme
lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami!
—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel;
ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est
suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous
plaindre ...
—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je
vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ...
—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport,
interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des
numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres
ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées
figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs.
Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de
payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs
valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ...
—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa
Chantolle.
—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant
à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même,
vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas
en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en
somme, se balance et s’équilibre ...
—Très bien!
—C’est vrai!
— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos
associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique
leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut
vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus
de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures,
je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ...
—Peuh!
—Oh! ma foi!
—Si! Si!
—Pourquoi?
—Si, Nantel! Si! si!
—Oui! Mais oui!
— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la
confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez
trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en
renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous
convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en
dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous
chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des
complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de
notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec
un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et
capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts,
réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...
—Très bien, Nantel!
—Parfait!
—Bravo! Bravo!
— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins
exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et
cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point;
parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le
pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations
économico-philosophiques ...
—Nous permettons!
—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!
— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et,
en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur
ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts.
Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables,
à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite,
intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail
manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices
de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes
dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à
popote. Elles ne deviennent que des filles ...
—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle.
—Nous aurions mauvaise grâce ...
—C’est pain bénit pour nous!
—Ne disons pas de mal des truffes!
— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête.
—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un
toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de
l’émancipation. Nous lui devons bien cela!
—Oui, vive Magimier! vive Magimier!
—Ah! vieux farceur de Magimier!
—Roublard!
—Vieille pratique!
—Messieurs, non ... Vous plaisantez!
—Pas du tout!
—Vive Magimier!
— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...
—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!
—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la
terre, Magimier nous aide ...
—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et
chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la
santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la
Revendication!
—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières.
L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente
de la Ligue des Émancipées!
—Hurrah pour Elvire!
—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...
—Et Lauxerrois Saint-Germain ...
—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...
—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes!
—A toutes! toutes!