famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des
bêtes ...
—C’est cela!
— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de
sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans
le journal _le Soleil_, M. Jean de Nivelle, _alias_ Charles Canivet:
«L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la
dépopulation: c’est fatal ...»
—Eh bien, après?
—Que nous importe!
— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la
confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une
société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder
sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations
prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine,
ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!»
—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs!
—A tour de rôle, mais oui!
—Pourquoi toujours nous?
—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie!
Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce
que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit
pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge,
sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas
comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses
chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les
assiettes et balayer le plancher?...
—Bravo!
— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de
s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux
nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien,
en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà
qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le
Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient
fondées» ...
—Oh! oh!
—Il est facile de se moquer ...
—Ce n’est pas répondre ...
—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement,
allaitement ...
— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes?
Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis,
humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de
chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet
abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur
audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît
pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus,
de _l’Événement_: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et,
naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...»
—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!
—Nous le leur prouverons, s’il le faut!
— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce
qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions;
il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient
jamais dû sortir ...»
—Oh! oh!
— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra
plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi
trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de
polygamie ...»
* * * * *
—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous
disons!
—Ce que nous pratiquons!
—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres
Sages. Écoutons donc!»
* * * * *
«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de
ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant,
et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous
menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à
l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne
devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires,
des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des
opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe,
de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne
et a eu le cynisme d’écrire, dans les _Matinées Espagnoles_, une
revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi
ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au
Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines
modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ...
Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»
—Oh! Oh!
— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment
voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous
jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous
sommes et resterons le _sexe faible_! s’écrie une autre, Mme Sorgue,
dans la _Revue de France_. La femme, comme l’a dit un de ses vrais
amis, Michelet, est une malade ...»
—Oh! Oh!
—Drôle d’ami!
—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...»
—L’éternelle blessée!
—Ah! oui, l’éternelle blessée!
—Et «douze fois impure», n’oublions pas!
—C’est vrai! Douze fois!
—Pas une de moins!
—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui
constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant
tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...»
—Une pauvre machine détraquée!
—Une déséquilibrée!
— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ...
—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...
—C’est elle qui est insensée!
—Folle à lier!
— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...»
* * * * *
«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle.
—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles
abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre
dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...
—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»
* * * * *
«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans
vergogne, dans une de ses récentes chroniques du _Journal_: «Je suis de
celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le
titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé,
derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le
MAÎTRE, elle le reconnaît ...
—Oh! Oh!
— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...»
—Protégée!
—Oh! Oh!
— ... JUSTE D’ÊTRE PROTÉGÉE!...
—Oh! Oh!
— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de
vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement
des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes
d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de
se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le _Gil
Blas_, sous son pseudonyme de Jacqueline ...
—C’est vrai! Oui! Oui!
— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue
de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité
de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte
d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a
occupé toute la presse[3].» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer,
d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre,
exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de
lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous
laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que
l’ex-directrice du _Cri du Peuple_ est coutumière du fait, qu’elle
aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ...
—Le refrain de la ballade!
— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août
1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la
sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop
femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous
d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que
moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ...
—Certes!
—C’est évident!
— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe
auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ...
—Oh! Oh!
—Conspuons Séverine!
—A bas Séverine! A bas Séverine!»
* * * * *
«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à
refuser de se rendre ridicule!»
* * * * *
Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une
voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui
arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens:
«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage
de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme,
accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à
des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste,
sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne
risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire
une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort
même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre
l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci
...»
* * * * *
«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles?
insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite,
la tête aux pieds, et l’homme enceinte?
—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec
leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ...
—Chut! Chut!»
* * * * *
«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous
sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais
Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce
rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme
sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de
cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et
victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte,
tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et
savante auteur de _La Femme affranchie_, Mme Jenny d’Héricourt, nous en
avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une
femme enlaidie sous tous les rapports ...»
—Bravo!
—Très bien!
—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est
créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe
humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et
moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte,
de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un
mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas
même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il
n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, _il n’est
pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre
de la reproduction_; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais _la
science humaine parviendra_, nous l’espérons, _à délivrer la femme de
cette sujétion insupportable_[4].» Tel est aussi mon plus ferme, mon
plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé
et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de
notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises
et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est
la brutalité de l’homme, _un coup de poing donné par l’homme sur le
ventre de la femme_,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même
temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—_qui
a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira_,
la science nous autorise à le croire, _où ce tribut cessera d’être
payé_[5]? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui
doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble
but de libération où toutes nous devons tendre ...
—Bravo!
— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ...
—Bravo, Elvire!
—Vive Elvire! Bravo!
— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié
de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques
semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs
Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la
_Société de l’amour libre_ ... Nous n’en sommes pas là encore, nous,
infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer
que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou,
plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre
nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ...
—Bravo!
— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire
connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et
solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être
contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ...
—Bravo!
— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi
légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la
suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et
de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté,
à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!»
* * * * *
«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste,
observa Ravida.
—Au contraire!
—Comme ça se rencontre!
—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel!
—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura
Sambligny. Ah! fichtre!
—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames?
—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le
divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le
jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a
prise, c’est-à-dire vierge ...
—En supposant que ...
—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la
même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait
subi un déchet ...»
* * * * *
Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme
Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à
son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid.
«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous
confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des
enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...»
* * * * *
«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est
celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier!
—Vous croyez?
—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous!
—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»
* * * * *
Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la
nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne
possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet,
nasillard et pleurard, de portée restreinte.
«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée
indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et
aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée
par ses bourreaux ...
—A bas les hommes!
—A bas! Oh! oh!
— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que
l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...»
* * * * *
«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.
«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour
ses besoins et son agrément ...
—Guerre aux hommes!
—A bas! A bas!
— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires
attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout,
sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de
la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon
son caprice ...
—Oui! C’est cela!
—Bravo! Bravo!
—A bas les hommes!
— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs
et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube
a lui ...
—Bravo!
—Ah! Ah! Ah!
—Bravo! Bravo!
— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois
... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!»
* * * * *
«Mais nous aussi! Nous _idem_! Mais de tout cœur! s’écrièrent en
pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon.
—Nous ne désirons que ça!
—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la
femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ...
—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!»
* * * * *
Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique
Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases:
«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ...
Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout
faire, une esclave ...»
* * * * *
«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy.
—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules.
Peut-être Mme Cherpillon ...
—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.
—Silence! Silence! Chut!»
* * * * *
«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ...
—Bravo! C’est cela!
— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et
l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ...
—Oh! Oh! Obéir! Oh!
—A bas les hommes!
— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la
famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse
... _Delenda Carthago!..._ Cette union, c’est l’asservissement ... Je
bois à la suppression du mariage!»
* * * * *
«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je
dis toujours à mon personnel ...
—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais
enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens.
—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de
Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons
campagne ensemble!
—Eh oui!
—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce
que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa
Ferrero.
—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle.
—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ...
—Plus intime union n’a régné ...
—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»
* * * * *
Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente,
avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente
oratrice.
* * * * *
«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.
—C’est donc au nom des «Infécondes» ...
—Chut! Chut! Du silence!»
* * * * *
«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en
serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des
Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié
de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes
Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé
notre programme? «L’état social actuel donne à la femme _le droit de
l’avortement_, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les
accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes,
et non des coupables[6].» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes
et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches
les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate
si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses _Confessions_,
n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre»,
répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres
inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa
légèreté de mœurs ...»
* * * * *
«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy.
—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...
—Nous ne risquons rien, nous, de ...
—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!
—Plutôt les gotons et les souillons!
—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à
sa chienne!
—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...
—Écoutez donc! Pchtt!»
* * * * *
«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est,
chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain,
indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié,
ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui
écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos
romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ...
Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur
le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme,
toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et
grossier ...
—Bravo! A bas les hommes!
— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont
l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a
jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce
avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes
écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne
s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge
peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée,
chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les
obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme
ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de
Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...
—Bravo! Bravo!
— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon
ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...»
* * * * *
«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous
bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ...
—Une raseuse!»
* * * * *
«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible
et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...»
* * * * *
«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont
changer quelque chose à ce chemin!
—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy.
* * * * *
«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle
maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ...
Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il
y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»
* * * * *
«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero.
—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens.
—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui
voudraient que ce fût notre tour ...
—Pour rétablir l’équilibre!
—Ah! elle est bonne, celle-là!
—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ...
—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!
—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond
de Goncourt dans un des derniers volumes de son _Journal_? «C’est bien
restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées
dans une maison de fous.»
—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle»,
riposta Ravida.
—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie
est tellement répandue ...
—Fichtre oui! dit Nantel.
—Toutes, des névrosées!
—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison!
conclut Sambligny.
—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre
chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre.
—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.
—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta
Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de
Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté
notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon,
pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et
de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des
turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ...
—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!
—La haine du mâle!
—La révolte contre le maître!
—Contre la nature!