accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en
trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ...
—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir!
protesta Nantel en riant.
— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos
arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ...
—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais.
—Du train que nous y allons ...
—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...
—Les femmes ne sont pas chères!
—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par
hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée
arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à
l’importation ...
—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin,
l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des
mines ...
—Nous sommes camarades de promotion.
—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.
—Moi également, ajouta Ferrero.
—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly,
avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son
retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une
blonde merveilleuse!
—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à
l’étranger! murmura Jourd’huy.
—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est
l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées,
grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!
—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!
—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé
l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête
récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas
rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi
donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un
intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci
bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te
faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter
ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour
de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener
dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation
avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore
une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la
chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont
pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont
des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux,
cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos
raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos
femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas
des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de
conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine,
désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles
sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment
un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont
forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux
pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin
par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner
pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions
publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet
cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases
de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais,
ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir
et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser
et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et
m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une
supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies
filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera
comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux,
des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue,
c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»
—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.
—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida.
«Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement
qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment,
et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons
pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en
amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu
aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais
du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être
si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis
bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes
que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes
du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de
confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer
là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un
grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel,
cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté
de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher
du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver
l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que,
pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la
choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»
—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut
Magimier.
—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le
piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré,
repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de
l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a
conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas,
lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme
étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi
dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour
être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on
apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la
broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à
son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis
...
—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.
—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...
—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».
—O Chantolle!
—A l’amende, Chantolle!
—A l’amende!
—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes.
—Il aurait tort.
—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides
invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ...
—Certes!
—Le mariage est tellement en baisse!
—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières.
—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.
—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre!
—C’est si commode!
—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!
—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau
Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à
se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés,
lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer
leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche.
Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend
dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es
encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de _cœlum
habitare_, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un
paradis ...
—Très bien! Parfait!
— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!
—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter
les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon
I^{er}, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ...
—D’une sagesse!
—D’une profondeur!
—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une
garde-malade ...
—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?...
Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la
connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup,
sabre de bois!
—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées
à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel.
—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero.
—Si vous comptez sur elles!
—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ...
—Maris et enfants!
—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux.
Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels.
—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes
élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus
humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de
cuisine surtout.
—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville.
—C’est très vrai.
—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se
servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une
fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a,
sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque
salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner!
Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée
n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois
de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou
l’autre.
—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ...
—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle.
—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.
—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez
nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire
qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout,
il faut exister ...
—Ohé! les races latines!!
—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme
nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de
famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles
d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les
Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants,
et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille
âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons
aucun excédent, ou si peu que rien[1]. Aussi, conclut Chantolle,
l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre:
elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire
considérable[2].
—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont
naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt.
—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel.
—Je me souviens! fit Lesparre.
—Riche idée!
—Doux pays!
—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter
dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien,
comparativement à l’Allemagne.»
—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...
—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter!
—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier!
—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.
—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...
—Des «Infécondes»!
—Vieux farceur!
—Ne me reprochez pas cela ...
—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?...
—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de
personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos
statuts interdisent ces discussions.
—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de
politique, ajouta Lesparre.
—C’est le malheur!
—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays,
riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares _citoilliens_ sont précisément
ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie
sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires
et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur
des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces
honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger
nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous
restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un
qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos
généraux ...
—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.
—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu
un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française,
une littérature française, veut pérorer ...
—Gouverner la France!
—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ...
—Il a sa part de souveraineté ...
—Une belle jambe!
—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ...
—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel.
Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le
premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles
de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte
rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant
encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez
m’écouter.
III
Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se
passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions
bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles
d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé,
quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait
dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils
ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été
générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux,
on n’entendait plus que le brouhaha voisin.
«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces
braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là?
—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.
—Superbe! lança un autre.
—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!
—Et quelle nopce, mes enfants!
—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura
Magimier interloqué.
—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher
député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de
raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de
femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ...
—Voilà la noce!
—Quelle heureuse union!
—Hyménée! Hyménée!
—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria
Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète.
—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez
de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la
fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.
—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.
—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...
—Ah! ma voisine! fit Magimier.
— ... Elvire Potarlot ...
—Naturellement!
—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!
—La plus enragée ...
—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ...
—Celle qui signe Saint-Germain?
— ... Katia Mordasz ...
—La fameuse nihiliste!
—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.
— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ...
—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...
—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit
Brizeaux.
—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon,
dit Jourd’huy.
—Veinard!
—Polisson, va!
—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire!
—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou.
—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec
elle ...
—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela
des lunettes, des lunettes bleues!
—Comme si les bas ne suffisaient point!
—Tableau charmant!
—Vision ineffable!
—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le
répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?»
—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la
grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier?
—Je n’en sais rien du tout, moi!
—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme
Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles
et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique
Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies,
mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots.
—J’aime mieux cela, dit Sambligny.
—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville.
—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin,
reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ...
—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!
— ... Guillemine de Chastaing ...
—La présidente des «Infécondes»!
—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas
mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue.
Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait
que de votre serviteur ...
—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et
Sambligny. Écoutons!
—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»
Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux
oreilles des Salomoniens.
* * * * *
«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»
* * * * *
«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières.
—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de
temps ...
—Chut! Chut! Écoutez donc!»
* * * * *
«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées
contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé
lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le
sort des femmes d’Asie les attend ...»
—Oh! Oh!
—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt
électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet
historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce
cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui
déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ...
—Oh! Oh! Jamais!
—C’est humiliant ...
— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de
l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la
femme doit se suffire à elle-même ...
—Bravo! Oui! Oui!
— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey
se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes,
avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches,
messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre
des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ...
—Oh! Oh!
— ... «Prendre soin du ménage ...»
—Et celles qui n’en ont pas?
—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de
ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je
continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui
se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre
les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir
de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.»
—Et c’en est une!
—On veut nous ramener au foyer, toujours!
—C’est-à-dire aux carrières!...
—A l’esclavage!
—A l’esclavage, c’est cela!
—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug,
citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car
l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous
n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics.
Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier.
Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa
compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans _le Radical_, sous son
pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour
où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des
demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État!
Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de
renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...»
—Et de laisser la place libre à ces messieurs!
—Belle malice!
—Cousue de fil blanc!
—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme
Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier,
retournez à la nature, retournez au ménage!»
—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!
—C’est leur tarte à la crème!
—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant!
—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus
obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a
longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ...
—Oh! Oh!
— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée,
afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes
d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester
au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la
maison et filé la laine» ...
—Quelles sornettes!
—C’est rococo!
—Le monde a marché depuis ce temps!
—Nous avons changé tout cela!
— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien
haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il
fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je
préférerais la réclusion» ...
—Mais il n’a pas eu le choix!
—Il est franc, celui-là!
— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi!
Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus
lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son
_Ève nouvelle_: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.»
Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La
ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ...
—A la bonne heure!
—Bravo! Bravo!
—Voilà qui est parler!
— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon
contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les
ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...
—Les pot-au-feu!
—Les poules couveuses!
— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces
affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!...
—Bravo! Bravo!
—Bravo, Elvire!
— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le
courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos
adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le
dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il
pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une
sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins
scolaires ...»
—Oh! oh!
— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus
volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas
carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref,
une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...»
—Oh! Oh!
—C’est lui qui est cynique!
—Répugnant!
— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M.
Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus
épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle
n’est point faite pour les études et les professions contentieuses;
nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une
existence dissipée en occupations extérieures ...»
—Assez! Assez!