—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rie

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

ALBERT CIM

Émancipées

Ainsi la femme au rabais, par une

terrible revanche, va rendant de plus

en plus le célibat économique, le mariage

inutile.

(J. MICHELET, _La Femme_.)

[Illustration]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON

ÉMANCIPÉES

OUVRAGES D’ALBERT CIM

ROMANS ET NOUVELLES

_Jeunesse._ 1 vol

_Service de Nuit._ 1 —

_Les Prouesses d’une Fille._ (Collection des «Auteurs

célèbres».) 1 —

_Les Amours d’un Provincial._ (Collection des «Auteurs

célèbres».) 1 —

_La Petite Fée._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —

_Un Coin de Province._ 1 —

_La Rue des Trois-Belles._ 1 —

_Bonne Amie._ 1 —

_En Pleine Gloire._ 1 —

_Histoire d’un Baiser._ 1 —

_Joyeuse Ville._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —

_Le Célèbre Barastol._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —

_Césarin._ (Illustrations de Heidbrinck) 1 —

_Jeunes Amours._ 1 —

OUVRAGES POUR LA JEUNESSE

_Mes Amis et Moi._ (Couronné par l’Académie française.) 1 vol

_Entre Camarades._ 1 —

_Fils Unique._ 1 —

_Grand’Mère et Petit-Fils._ (Couronné par l’Académie française.) 1 —

_Mademoiselle Cœur-d’Ange._ 1 —

ÉTUDES DOCUMENTAIRES

_Deux Malheureuses._ 1 vol

_Institution de Demoiselles._ 1 —

_Bas-Bleus._ 1 —

_Demoiselles à marier._ 1 —

ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

ALBERT CIM

Émancipées

Ainsi la femme au rabais, par une

terrible revanche, va rendant de plus

en plus le célibat économique, le mariage

inutile.

(J. MICHELET, _La Femme_.)

[Illustration]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,

y compris la Suède et la Norvège.

A MARCEL PRÉVOST,

_Au subtil et profond analyste des_ «DEMI-VIERGES» _et des_

«VIERGES FORTES»,

_Au maître connaisseur de la femme moderne_.

Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher

ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de

pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit

anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance

vous être appliqué: «Vous semblez confesser _les femmes que vous nous

montrez_, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la

conscience.»

C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce

volume.

Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre

siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et

«meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer

Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan,

de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de

famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à

la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre.

En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins

en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée.

«L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque

jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal

de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.»

Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le

double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices,

nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité

de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires,

femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.

Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et

s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu

d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il

y a que les mariages deviennent de plus en plus rares.

Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à

disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu,

dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés

par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J.

Joseph-Renaud.

Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes

consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et

d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de

femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que

gagner au troc.

En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui

s’implante de plus en plus dans nos mœurs.

Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse

remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le

châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme.

«Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le

chroniqueur de _l’Événement_, pour que j’aie un jour un harem, comme le

roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!»

Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent,

pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières,

faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se

démènent et besognent ces dames.

Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de

ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect,

constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore,

nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable

réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes

sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la

production et le marché de la denrée érotique ...»

C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et

inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont

exposées et développées dans ce livre.

Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser

autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence

des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners

des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien

publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que

«l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des

écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit

que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour

être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait

inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer

en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop

éclairer les belles choses.

J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il

adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés

d’Aristophane et de _Lysistrata_. L’avenir n’est à personne. Peut-être

est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme

ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche,

et ne parvient jamais à marcher droit.

Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas,

mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux

livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de

notre mieux notre temps ici-bas.

Que cela nous suffise.

ALBERT CIM.

TABLE DES MATIÈRS

CHAPITRE PAGE

I. 1

II. 17

III. 44

IV. 92

V. 130

VI. 153

VII. 187

VIII. 212

IX. 241

X. 262

XI. 286

XII. 317

XIII. 339

XIV. 363

XV. 383

XVI. 402

ÉMANCIPÉES

I

En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,

se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on

ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait

grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait

les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé,

de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la

cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus

que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou

écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir

à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais

intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à

s’en convaincre et à le prouver.

Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité

du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier

mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un

café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla

s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait

d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs

environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au

commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait

lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients

préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier,

lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et

indispensable que la marche et l’action.

Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à

monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare,

puis tira de sa poche un journal, le numéro du _Temps_, qu’il avait

acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant

que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate,

au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa

lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières

nouvelles».

Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter

aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette

voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie

marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la

table voisine de la sienne, sur le même rang.

Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial

en apparence, quasi machinal de part et d’autre.

Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop

vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de

Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il

nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La

tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une

tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints,

non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et

d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.

«Mais je m’en fiche, de la tête!»

Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait

interpellé.

«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?

—Non, madame.

—Et à la caisse, pas de lettres?

—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame?

—Un madère, oui.»

Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse

attendues.

«Il n’y a rien, madame.

—Aaaah! Bien.»

Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla:

«Léonce! Psst! Léonce!»

Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la

mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son

ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.

«Tu ne me reconnais pas?

—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ...

—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu

continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée?

—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi!

Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus,

que tu as disparu? Où étais-tu donc?

—En Amérique, mon petit.

—Bah!

—C’est comme j’ai l’honneur ...

—Qu’es-tu allée faire là-bas?

—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup!

Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les

chiens. Toujours dans ta maison de soierie?

—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place.

—Tu es content?

—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien

... C’est comme vous, quoi!

—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?»

Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des

relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne

tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se

fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis,

par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être

amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain,

après plus de deux années de séparation.

Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de

revoir Bayonne:

«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu

avec toute ma sainte famille!

—Avec ta sœur Pascaline aussi?

—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le

Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui

me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et

me canuler.

—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?

—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un

beau mariage, m’a-t-on dit.

—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et

il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des

économies, plusieurs milliers de francs.

—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant

valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la

vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi

qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale

un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous,

à Pau ...

—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire

encadrer ces deux diplômes.

—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en

pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer:

ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça

me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient

pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine,

appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon

métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement

douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence

si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de

m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels

mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est

pour leurs plaisirs, leurs ...

—Tais-toi donc! Tu divagues!

—Avec ça!

—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit

Léonce. Depuis quand es-tu de retour?

—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas

fâchée, je te le garantis!

—Qui t’a emmenée là-bas?

—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la

grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière?

—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire,

pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de

résoudre une équation algébrique?

—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de

l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux

États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis

laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre

Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur!

Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!

—Quoi donc?

—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette

locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de

plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été

réduites, Eugénie et moi, à _faire des clubs_! C’est à Chicago que ça a

commencé ...

—Faire des clubs? interrogea Léonce.

—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas.

Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins,

en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit,

chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare

si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes:

c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement.

De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan:

s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement

pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens

pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte,

chaque club un peu _select_ entretient son harem, un harem commun à

tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités.

C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent

leurs fêtes.

—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?

—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à

Minneapolis, à San-Francisco ...

—Pauvre chatte!

—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais

douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?

—Comme ici.

—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme

esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que

du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street

notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où

étaient publiquement exposées les femmes à vendre.

—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...

—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara.

Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on

vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas

là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est

pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple

admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse,

de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de

sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à

l’électricité et causent par téléphone.

—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?

—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces

marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par

de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair

fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents

dollars.

—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!

—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies

on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!

—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains

égards, un respect ...

—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la

monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils

ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux?

Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs

milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent,

le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse

se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de

croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne

prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses,

ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu

plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à

Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais

assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de

marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé,

vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà

qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible!

_Shocking!_ _Indecent!_» Et ils obligent le conducteur à débarquer

illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux

une femme de couleur.

—Cependant ils ont aboli l’esclavage?

—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les

Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses:

quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète

au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la

couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de

onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu,

avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout

commettre, tout, sans exception.

—Comme ici. Crois-tu que ...

—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous,

par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ...

Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie

ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde,

on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De

temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier

mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est

celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et

qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en

vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer,

s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus

grand que nous de tout ça!

—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?...

—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour.

Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains,

de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une

rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait

le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau

va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le

plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors

tu comprends ...

—C’est limpide. Le progrès, toujours!

—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux

faibles!»

—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime

pas tout pareillement le droit?

—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la

même chose! Ici nous y mettons des formes ...

—Euh! Euh!

—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme

un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui

s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier;

ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune

éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait

que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils

produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté,

en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est

faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des

fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches,

sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre.

La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher.

Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents.

—Pour quoi faire?

—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer

qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je

l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut

que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à

cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: _Make money!_ c’est

comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du

fumier.

—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus

indulgente?

—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté

du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu

me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont

gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si

tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés

... Ah! la sale race!

—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?

—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.

—Dans un club?

—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer

comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune

femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni

de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils

traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous

qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il,

nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent

pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout

faire ...

—Chez monsieur seul?

—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire

en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute,

et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas

chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus

il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut.

Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie;

plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait

deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de

se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans

sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces

distractions à domicile et ...

—Il a pris Eugénie?

—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré,

ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils

commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle

voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons?

lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est

là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois,

trois par tête ...»

—Tête est joli.

—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout

étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus

bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales

l’écœuraient vraiment trop!

—Fin de siècle, le papa!

—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus

que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces

préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous.

—Pas tant que ça!

—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui,

lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus

heureuses ...

—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus!

—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même,

va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de

Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...

—Tu l’as revue, cette vieille juive?

—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là,

comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul

homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un

ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du

tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues

par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se

propage de plus en plus.

—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua

philosophiquement Léonce.

—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes,

et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ...

—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi

aussi, ma petite Clara, moi qui ...

—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais!

—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir

par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité!

—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir

par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les

amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par

plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est

pas pour rigoler! Si je pouvais ...»

En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit.

«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?

—Une lettre qu’on vient d’apporter ...

—Donnez!»

Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil.

«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis

obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15

bis.

—Très volontiers.

—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures.

—Après-demain jeudi, si tu veux?

—Après-demain, c’est cela!»

Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député

Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour

et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon».

II

Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse,

en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où,

chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples

de Salomon.

«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier

de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher!

—Excusez-moi ...

—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et

il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table,

messieurs, à table!

—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme

nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners,

poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on

vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière

pour tous!

—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages,

assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au

ministère des Finances.

—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous

taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons

très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent

Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.

—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel.

—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète

indépendance.

—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans

protester, maugréa Chantolle.

—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les

orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant

de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que

leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy,

ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des

plus fervents affiliés salomoniens.

—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des

requêtes Courcelles d’Amblaincourt.

—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta

Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur.

—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre.

—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs,

interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés,

ont de plus en plus de succès.

—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux,

sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers!

—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy,

Magimier et le président de tribunal Herbeville.

—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon

cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le

peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon

compte; la cave est particulièrement bien montée ...

—Quel cercle?

—Aux _Coudées-Franches_. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de

venir ...

—On y est admirablement, en effet!

—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes

dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et

débitantes de crus frelatés ...

—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.

—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards,

ajouta Sambligny.

— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé

...

—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux,

c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions:

pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois

notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries

qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...

—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...

—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier.

—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen!

—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus

jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du _Libéral_, Séverin

Veyssières.

—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.

—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en

même temps Nantel et Brizeaux.

—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les

femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ...

—Évidemment, c’est bien la preuve!

—Voyez le _Bon Bock_, la _Marmite_, les _Têtes de Bois_, l’_Alouette_,

les _Uns_, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ...

—Ce ne serait pas possible avec des femmes!

—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de

voisines à soigner ...

—C’est vrai!

— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ...

—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ...

—Un tas d’embêtements!

—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur

nous en dit ...

—Même la pipe! acheva Ravida.

—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle

galanterie, tudieu, messeigneurs!

—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les

humilie! affirma Nantel.

—C’est vieux jeu! dit Lesparre.

—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux.

Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre

hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop

intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser

jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds,

soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas

passer pour ce que vous n’êtes pas!

—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté

l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne

l’oublie pas!

—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières.

Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de

philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit

séparé d’elle ...

—Il ne s’en trouve pas plus mal.

—Au contraire! C’est à bon escient ...

—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui

...

—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt.

—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus

grand luxe qu’un homme puisse se permettre.

—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse

commettre! compléta Jourd’huy.

—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui!

songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de

Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.

—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la

nature n’ait créé que deux sexes!

—Ah! très bien!

—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc

combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives,

offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à

tous les goûts ...

—Quel rêve!

— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes

amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter!

—Dix sexes, Chantolle!

—Au moins!

—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux;

ils sont en état de guerre perpétuel ...

—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble

aller toujours en augmentant ...

—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ...

—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et

Brizeaux.

—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je

vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le

bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De

plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible.

Ne nous plaignons donc pas ...

—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et

illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus

content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!

—Gourmand!

—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est

très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon

...

—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.

— ... ont de plus en plus d’adeptes.»

Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David,

richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux

appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize

affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait

pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date,

s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et

franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et

expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs

professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante.

Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris,

l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières

et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates

Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux,

les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles

d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant

commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au

meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine

nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie.

Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et

au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées

toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants

esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les

plus hautes et les plus sûres:

Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en

vaut rien.

(BUFFON.)

Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos

jouissances consiste à en varier les causes.

(BICHAT.)

Changement de corbillon

Fait trouver le pain bon.

Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord

et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la

possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte;

l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout

simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément

que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être

plus heureux que la femme.

(HUGUES LE ROUX.)

L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme.

(HUYSMANS.)

Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment.

Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre

folie, mais non avec notre raison.

(CHAMFORT.)

Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras

sous la puissance de l’homme, et il te dominera.»

(_Genèse_, III, 16.)

L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.

(SAINT PAUL.)

La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos

travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour

une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous

font faire des sottises!

(NAPOLÉON I^{er}.)

N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours

des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous.

(BALZAC.)

Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté.

(ALPHONSE KARR.)

En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne

m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent.

(LE PRINCE DE LIGNE.)

Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur

napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge

il faisait encore l’amour:

«On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je

l’achète tout fait.»

Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux

femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés.

L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte,

la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient

si bien compris, qu’ils avaient leurs _lycées de filles_, bien

supérieurs aux nôtres.

Outil qui a servi

N’en est que plus poli.

Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées

abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de

certaines chairs faisandées et de tels fromages faits.

Etc............................. .........................

La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en

plus entre nos douze Sages.

«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel;

il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de

Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans,

qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de

maîtresse, et à son âge ...

—J’te crois!

—Ça devait se ralentir.

—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a

qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui.

Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire

son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je

l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous

entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son

adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement;

je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus

de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est

arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert

par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à

trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser

à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau,

tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne

plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible

... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de

mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne

savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne

les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas

... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à

quoi bon?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!

C’est mon poète favori qui a écrit cela.»

—Tête du commissaire!

—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la

tirade de Bouilhet:

Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares,

Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.

Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,

J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!

—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.

—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent,

s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut

cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez

les Orientaux, voyons!

—Ah! oui, cette blague!

—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été

plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits

civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à

Barcelone ...

—Et à New-York donc!

—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier,

continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous,

plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes,

mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez

bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis

d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils

répondent d’elles. Nous ...

—C’est bien plus commode!

—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons

du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua

Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...

—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.

—C’est cela! C’est bien cela!

—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus

bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une

sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens

l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ...

au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué

la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non!

—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame.

—Et Henri IV donc!

—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I^{er}! Mais tout homme

vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq,

naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ...

—Pardi!

—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce

vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il

ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en

genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et

désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du

monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera

de lui ...

—Elle aura bien raison!

— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts.

Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ...

—Avec elles, pas de cérémonies!

—Ça allait tout seul.

— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de

cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui

facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu.

—C’était leur métier.

—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et

il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle.

—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de

bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire

extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ...

—Toujours des spécialistes, quoi!

—Évidemment!

—C’est du reste ce que nous faisons.

—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a

trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos

principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain,

d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul

Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en

deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et

amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a

cochers patentés et maraudeurs.

—Très joli!

—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent

pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour

comble, payer plus cher que le tarif.

—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché!

—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit

Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni

maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a,

et plus qu’on ne croit.

—Beaucoup, certainement!

—Personne ne conteste ...

—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec

conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est

comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ...

—Très vrai, Magimier!

—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de

vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas

loisible de débarquer ...

—C’est évident!

—A quoi bon?

—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ...

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