XXX

Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. Mersenne le

traduit.--Le duc de Noailles le protége.--Générosité de

Calasanzio.--Dernière rétractation.--Derniers moments.

Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait de son erreur et

reconnaîtrait son injustice. Au fond Urbain VIII était partisan de la

doctrine copernicienne. Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa

théorie. On satisfaisait à la politique; on contentait les

amours-propres; on jetait sa pâture à l’envie.

Galilée perdit enfin courage.

Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre Galilée malade et

presque mourant ils s’acharnaient encore.

On apportait toutes sortes d’entraves à la publication de ses ouvrages;

ses relations déjà si limitées étaient de jour en jour entourées

d’obstacles nouveaux; Castelli lui-même ne pouvait le voir sans témoins.

En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de venir s’assurer de temps en

temps que Galilée était bien _humble_ et bien mélancolique[24]!

[24] Nelli, _Vita_.

On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé et prosterné. Un

fonctionnaire spécial était chargé de contrôler sa tristesse.

Sous ce redoublement de rage[25] le vieillard, d’une humeur

naturellement affable, facile et gaie, devint ombrageux et sombre. Il

soupçonna partout des embûches; il perdit le dernier bonheur des

malheureux, la confiance.

[25] «_La rabbia_ di miei potentissimi persecutori si va continuamente

inasprendo», écrit-il lui-même.

Antonini lui ayant demandé des détails sur ses dernières découvertes, il

lui répond:

«Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en mille autres

circonstances la preuve certaine de votre affection sincère et dévouée,

je pourrais m’étonner de la demande que vous me faites, de vous

communiquer dans une lettre particulière mes découvertes et mes

observations sur la lune. Dois-je penser qu’elle est réellement

inspirée, comme vous me le dites, par votre zèle et la crainte de me

voir ravir le fruit de mes travaux?...»

Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur de France à Rome,

son ouvrage inédit (les _Discours et démonstrations mathématiques_), il

ne lui cache ni son abattement ni ses ombrages.

«Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de mes autres œuvres, et

ayant résolu de ne rien publier désormais, j’ai voulu au moins remettre

en des _mains sûres_ quelque copie de mes travaux; et comme l’affection

particulière que vous m’accordez vous fera sûrement souhaiter de les

conserver, j’ai voulu vous remettre ceux-ci.»

Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances de Galilée; l’ouvrage

confié à ses soins fut imprimé par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime

à voir ce nom français et illustre briller à la tête des défenseurs et

des amis du savant persécuté; c’étaient l’Anglais Milton, les Français

Mersenne, Peiresc, Gassendi; les Hollandais Grotius et Lucas Holste; les

anciens disciples du philosophe, Torricelli et Viviani. Ces derniers,

qui l’aimaient comme un père, se proposaient déjà de perpétuer sa gloire

et de fonder l’_Academia del Cimento_, qui devint célèbre dans le monde

entier. Le propagateur infatigable des sciences et des lettres, Peiresc

ne cessait de lui témoigner son dévouement et son admiration; Diodati,

de concert avec Grotius, s’occupait de faire adopter par les

États-Généraux de Hollande sa méthode pour la détermination des

longitudes; Carcavi publiait une édition de ses œuvres; Mersenne les

traduisait.

Cependant la tourbe des serviles, des faibles et des avides d’honneurs

continuait à flatter le pouvoir et à étouffer le vaincu. On lui

décochait mille épigrammes; il souffrait d’âme et de corps; et il

gardait le lit. Alors un catholique espagnol, Don José Calasanzio,

fondateur des _Écoles Pies_, comprit et accomplit le devoir d’un

chrétien. Au vieillard abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya

deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, le soigner et le

consoler. Quand la maladie du philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit

de Rome au recteur des écoles de Florence:

«Si par hasard il signor Galileo désirait que le Père Clemente passât

encore deux nuits auprès de lui, je veux que Votre Révérence le

permette. Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent tout le

bien que je lui souhaite!»

Les souffrances de Galilée approchaient de leur terme. Dès 1637 la

cécité était venue se joindre à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil

droit, et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati:

«Si mon mal augmente comme il a augmenté dans les trois ou quatre

derniers jours, je crains de ne plus pouvoir écrire une lettre.»

Bientôt Galilée devint aveugle.

En 1638, on le crut voisin de l’agonie; l’Inquisition consentit à ce

qu’on le transportât pour quelques jours à Florence; à peine

convalescent, il fut ramené à sa villa.

Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une seule traite encore

une fois la grande question du mouvement de la terre. Sans doute il eût

mieux valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas; mais on connaît

Galilée; on sait quelles épreuves ont ployé ce caractère aimable et

broyé cette âme facile; on ne s’étonnera pas des terreurs et des

angoisses que trahit l’épître suivante, datée du 16 mars 1641 (l’année

qui précéda sa mort), et adressée à François Rinuccini qui avait émis

des doutes sur la doctrine de Ptolémée.

«En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le système de Copernic; il est

faux, cela est indubitable. Nous, catholiques surtout, nous devons le

repousser; l’autorité irrécusable de l’Écriture sainte est contraire à

ce système, ainsi que de célèbres théologiens l’ont expliqué; leur

déclaration unanime nous prouve que la terre, placée au centre, est

immobile et que le soleil tourne autour d’elle. Les conjectures sur

lesquelles Copernic et ses partisans ont prétendu établir l’idée

contraire tombent devant l’argument bien fondé de la toute-puissance

divine; celle-ci pouvant effectuer d’une façon multiple et même infinie

ce qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne devrait se faire que

d’une seule façon, nous n’avons pas le droit de chercher quelle sera,

quelle peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu; il ne nous est

pas permis de défendre avec obstination ce en quoi nous avons pu nous

tromper. Si d’ailleurs les observations et les expériences de Copernic

me paraissent insuffisantes, celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs

sectateurs sont encore plus erronées et plus trompeuses; démontrer la

fausseté de leur système sans s’écarter des limites du savoir humain est

chose facile.»

Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il ne veut pas se priver

d’un dernier sarcasme qu’il adresse au système de Ptolémée. Son

ingénieuse subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la science pour

insulter aux erreurs de son adversaire; et il met en avant, comme un

bouclier, les condamnations de l’Église pour justifier sa propre

infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni une lâcheté ni une

ironie; c’est l’une et l’autre, c’est un dernier trait de caractère.

En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri Buonamici, sœur de sa bru,

et en septembre son disciple Torricelli, à venir lui rendre visite.

«La situation est belle, dit-il dans l’une de ces lettres, et l’air

très-salubre... Ne vous préoccupez pas si cette visite peut m’attirer

quelques vexations; qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, cela

m’importe peu; je suis accoutumé à des ennuis bien plus graves, et je

les endure comme s’ils étaient tout à fait légers.»

Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à Alessandra:

«J’ai reçu votre lettre si aimable; elle m’a été d’une grande

consolation; je me trouve, depuis plusieurs semaines, au lit, gravement

malade. Je vous remercie le plus cordialement possible pour l’intérêt si

bienveillant que vous me portez et pour l’œuvre de miséricorde que vous

accomplissez envers moi dans mon malheur et mes misères.

«Pour le moment je n’ai pas besoin de linge; mais je vous reste

doublement obligé de l’attention que vous donnez à mes besoins. Je vous

en prie, excusez la brièveté de ma lettre. Je souffre horriblement,

tandis que je vous baise la main ainsi que celle de votre époux.»

Cette lettre précéda de peu de jours le décès de Galilée.

Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit ans, il rendit le

dernier soupir; les mains pieuses de ses parentes abaissèrent les

paupières du vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints; et de

simples obsèques rendirent le grand homme à sa terre natale.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 45 / 51 题