Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. Mersenne le
traduit.--Le duc de Noailles le protége.--Générosité de
Calasanzio.--Dernière rétractation.--Derniers moments.
Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait de son erreur et
reconnaîtrait son injustice. Au fond Urbain VIII était partisan de la
doctrine copernicienne. Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa
théorie. On satisfaisait à la politique; on contentait les
amours-propres; on jetait sa pâture à l’envie.
Galilée perdit enfin courage.
Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre Galilée malade et
presque mourant ils s’acharnaient encore.
On apportait toutes sortes d’entraves à la publication de ses ouvrages;
ses relations déjà si limitées étaient de jour en jour entourées
d’obstacles nouveaux; Castelli lui-même ne pouvait le voir sans témoins.
En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de venir s’assurer de temps en
temps que Galilée était bien _humble_ et bien mélancolique[24]!
[24] Nelli, _Vita_.
On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé et prosterné. Un
fonctionnaire spécial était chargé de contrôler sa tristesse.
Sous ce redoublement de rage[25] le vieillard, d’une humeur
naturellement affable, facile et gaie, devint ombrageux et sombre. Il
soupçonna partout des embûches; il perdit le dernier bonheur des
malheureux, la confiance.
[25] «_La rabbia_ di miei potentissimi persecutori si va continuamente
inasprendo», écrit-il lui-même.
Antonini lui ayant demandé des détails sur ses dernières découvertes, il
lui répond:
«Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en mille autres
circonstances la preuve certaine de votre affection sincère et dévouée,
je pourrais m’étonner de la demande que vous me faites, de vous
communiquer dans une lettre particulière mes découvertes et mes
observations sur la lune. Dois-je penser qu’elle est réellement
inspirée, comme vous me le dites, par votre zèle et la crainte de me
voir ravir le fruit de mes travaux?...»
Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur de France à Rome,
son ouvrage inédit (les _Discours et démonstrations mathématiques_), il
ne lui cache ni son abattement ni ses ombrages.
«Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de mes autres œuvres, et
ayant résolu de ne rien publier désormais, j’ai voulu au moins remettre
en des _mains sûres_ quelque copie de mes travaux; et comme l’affection
particulière que vous m’accordez vous fera sûrement souhaiter de les
conserver, j’ai voulu vous remettre ceux-ci.»
Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances de Galilée; l’ouvrage
confié à ses soins fut imprimé par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime
à voir ce nom français et illustre briller à la tête des défenseurs et
des amis du savant persécuté; c’étaient l’Anglais Milton, les Français
Mersenne, Peiresc, Gassendi; les Hollandais Grotius et Lucas Holste; les
anciens disciples du philosophe, Torricelli et Viviani. Ces derniers,
qui l’aimaient comme un père, se proposaient déjà de perpétuer sa gloire
et de fonder l’_Academia del Cimento_, qui devint célèbre dans le monde
entier. Le propagateur infatigable des sciences et des lettres, Peiresc
ne cessait de lui témoigner son dévouement et son admiration; Diodati,
de concert avec Grotius, s’occupait de faire adopter par les
États-Généraux de Hollande sa méthode pour la détermination des
longitudes; Carcavi publiait une édition de ses œuvres; Mersenne les
traduisait.
Cependant la tourbe des serviles, des faibles et des avides d’honneurs
continuait à flatter le pouvoir et à étouffer le vaincu. On lui
décochait mille épigrammes; il souffrait d’âme et de corps; et il
gardait le lit. Alors un catholique espagnol, Don José Calasanzio,
fondateur des _Écoles Pies_, comprit et accomplit le devoir d’un
chrétien. Au vieillard abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya
deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, le soigner et le
consoler. Quand la maladie du philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit
de Rome au recteur des écoles de Florence:
«Si par hasard il signor Galileo désirait que le Père Clemente passât
encore deux nuits auprès de lui, je veux que Votre Révérence le
permette. Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent tout le
bien que je lui souhaite!»
Les souffrances de Galilée approchaient de leur terme. Dès 1637 la
cécité était venue se joindre à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil
droit, et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati:
«Si mon mal augmente comme il a augmenté dans les trois ou quatre
derniers jours, je crains de ne plus pouvoir écrire une lettre.»
Bientôt Galilée devint aveugle.
En 1638, on le crut voisin de l’agonie; l’Inquisition consentit à ce
qu’on le transportât pour quelques jours à Florence; à peine
convalescent, il fut ramené à sa villa.
Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une seule traite encore
une fois la grande question du mouvement de la terre. Sans doute il eût
mieux valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas; mais on connaît
Galilée; on sait quelles épreuves ont ployé ce caractère aimable et
broyé cette âme facile; on ne s’étonnera pas des terreurs et des
angoisses que trahit l’épître suivante, datée du 16 mars 1641 (l’année
qui précéda sa mort), et adressée à François Rinuccini qui avait émis
des doutes sur la doctrine de Ptolémée.
«En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le système de Copernic; il est
faux, cela est indubitable. Nous, catholiques surtout, nous devons le
repousser; l’autorité irrécusable de l’Écriture sainte est contraire à
ce système, ainsi que de célèbres théologiens l’ont expliqué; leur
déclaration unanime nous prouve que la terre, placée au centre, est
immobile et que le soleil tourne autour d’elle. Les conjectures sur
lesquelles Copernic et ses partisans ont prétendu établir l’idée
contraire tombent devant l’argument bien fondé de la toute-puissance
divine; celle-ci pouvant effectuer d’une façon multiple et même infinie
ce qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne devrait se faire que
d’une seule façon, nous n’avons pas le droit de chercher quelle sera,
quelle peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu; il ne nous est
pas permis de défendre avec obstination ce en quoi nous avons pu nous
tromper. Si d’ailleurs les observations et les expériences de Copernic
me paraissent insuffisantes, celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs
sectateurs sont encore plus erronées et plus trompeuses; démontrer la
fausseté de leur système sans s’écarter des limites du savoir humain est
chose facile.»
Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il ne veut pas se priver
d’un dernier sarcasme qu’il adresse au système de Ptolémée. Son
ingénieuse subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la science pour
insulter aux erreurs de son adversaire; et il met en avant, comme un
bouclier, les condamnations de l’Église pour justifier sa propre
infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni une lâcheté ni une
ironie; c’est l’une et l’autre, c’est un dernier trait de caractère.
En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri Buonamici, sœur de sa bru,
et en septembre son disciple Torricelli, à venir lui rendre visite.
«La situation est belle, dit-il dans l’une de ces lettres, et l’air
très-salubre... Ne vous préoccupez pas si cette visite peut m’attirer
quelques vexations; qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, cela
m’importe peu; je suis accoutumé à des ennuis bien plus graves, et je
les endure comme s’ils étaient tout à fait légers.»
Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à Alessandra:
«J’ai reçu votre lettre si aimable; elle m’a été d’une grande
consolation; je me trouve, depuis plusieurs semaines, au lit, gravement
malade. Je vous remercie le plus cordialement possible pour l’intérêt si
bienveillant que vous me portez et pour l’œuvre de miséricorde que vous
accomplissez envers moi dans mon malheur et mes misères.
«Pour le moment je n’ai pas besoin de linge; mais je vous reste
doublement obligé de l’attention que vous donnez à mes besoins. Je vous
en prie, excusez la brièveté de ma lettre. Je souffre horriblement,
tandis que je vous baise la main ainsi que celle de votre époux.»
Cette lettre précéda de peu de jours le décès de Galilée.
Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit ans, il rendit le
dernier soupir; les mains pieuses de ses parentes abaissèrent les
paupières du vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints; et de
simples obsèques rendirent le grand homme à sa terre natale.