GALILEO GAL.

Pauvre vieillard! qui oserait lui reprocher le soin avec lequel il

recommande ses douces liqueurs à son correspondant anonyme? Laissez-lui

ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion et d’oubli. Une fiole

de vin grec, compatriote de son maître Archimède, noyera le souvenir

amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de l’Inquisition, de ses

envieux. Il oubliera sa liberté perdue; sa solitude attristée; ses

derniers jours avilis.

Dans les veines réchauffées du vieillard un peu de vie va circuler; la

belle fleur des jeunes années, la fleur de l’espoir renaîtra dans son

âme. Il reprendra possession de sa force; et se voyant d’avance maître

de l’avenir intellectuel, et roi de la science moderne, il foulera aux

pieds les persécuteurs et les jaloux.

Cependant l’Europe ne l’oubliait pas.

Un jour un étranger, forçant la consigne ou trompant la vigilance des

gens apostés pour surveiller son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était

un beau jeune homme, un voyageur que la vénération pour le génie,

l’amour du bien et du beau, la tendre pitié pour les nobles infortunes,

le dégoût des iniquités humaines, avaient dirigé vers l’asile où

languissait le destructeur des vieilles erreurs astronomiques. C’était

Milton. Par quel instinct secret ce philosophe et ce poëte--qui devait

plus tard expier son propre génie et sa propre gloire--fut-il attiré

vers Arcetri?

Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux dont l’énigme nous

étonne, nous attendrit, et nous échappera toujours. Pendant que,

secondés par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions

antiques se réunissaient pour accabler l’astronome captif, les clartés

du monde nouveau, de la conscience individuelle et de la liberté bien

réglée se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs et mille

crimes. L’anglais Milton, amateur des anciens et de la liberté, grave et

doux, austère et poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi

le grand élan de son pays vers la liberté des consciences, ne voulut

point quitter l’Italie sans avoir visité Galilée et sans avoir rendu

hommage au prisonnier.

Qu’on se représente donc ces deux nobles figures; je ne connais rien de

plus touchant que leur contraste. Galilée est aveugle; cette religieuse,

sa fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa marche tremblante,

pendant que le bâton à la main il essaye de retrouver sa route dans le

jardin qu’il a planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore

de verve et de génie sous les cheveux blancs qui la couronnent; à

l’harmonie du profil, à la gravité des contours, à la largeur élégante

de ce front qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance de la

pensée et celle de la race. Des touches un peu molles, un délicat

sourire, quelques nuances féminines ou déliées trahissent l’homme du

monde, le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices et les

voluptés.

Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité austère le

caractérise. Son costume est sans recherche; de longs cheveux bouclés et

bruns, de cette nuance dorée qui a tant de charme tombent sur ses

épaules et accompagnent bien ses grands yeux bleus attentifs, son

mélancolique et profond sourire et son visage d’une blancheur éclatante,

dont la pureté n’a été ternie ou altérée ni par les sensualités

grossières ni par les passions violentes.

Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la colline d’où Milton

pouvait contempler Florence tout entière, ses palais de marbre, ses

coupoles, ses clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno, quelles

furent ses pensées? Eut-il le pressentiment de sa destinée future et de

celle de l’Angleterre? Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait

un jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui, comme lui condamné à

l’isolement des derniers jours et à la réprobation des contemporains?

--Plus heureux que lui d’ailleurs; car il devait laisser le souvenir

d’une vieillesse virile et fière.

On ignore à quelle date précise se rencontrèrent ces deux grands

mortels; l’un génie du midi, multiple intelligence, débile volonté;

l’autre, réunissant tous les caractères du nord, corrigés par un reflet

heureux du soleil de la Grèce et par l’étude des anciens.

Milton rappelle cette circonstance dans de beaux vers. Il dit aussi dans

une lettre: «qu’_il a cherché et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu

vieux et prisonnier de l’Inquisition_.» Voilà tout. C’était vers 1638.

L’histoire particulière ou générale ne s’est pas inquiétée de cette

rencontre et de cette conversation entre deux génies, qui certes nous

intéressent plus que les derniers Médicis et les plus illustres des

Barberini.

Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en aient rien dit, eux

qui ont noté si exactement les entrées des ambassadeurs dans la ville de

Rome pendant le dix-septième siècle; raconté comment les uns pénétrèrent

dans la ville _in fiocchi_, avec des «glands et des torsades», les

autres, «sans torsades» et sans parure; et comment ceux-ci ont fait

battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le plus grand honneur

du maître; et quel fut l’embarras de S. S. forcée d’accommoder les

choses et de satisfaire les puissances rivales.

--Notables événements sans doute! La peinture et la gravure s’en sont

emparées; leur image reproduite sans cesse se trouve sous mille formes

au cabinet des estampes.

Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse, entre le jeune

puritain anglais qui connaît déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien

catholique correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de traces,

puisque Milton ne nous l’a pas transmise.

J’aurais voulu que l’auteur du _Paradis perdu_, réservé aussi à la

persécution des «jours mauvais et des langues mauvaises» (_evil days and

evil tongues_); lui qui, au moment de sa visite à Galilée, avait déjà le

cœur plein de ces nobles idées de grandeur morale, de liberté régulière,

d’honneur national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore donné

d’expression éclatante et publique, nous eût appris ce qu’était alors

Galilée; de quels sujets ils s’entretinrent ensemble; et surtout quelles

pensées lui inspirait un spectacle si douloureux.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 44 / 51 题